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Artaud et l'asile
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°29 - Page 11-12 Auteur(s) : François Giraud
Article gratuit
Livre concerné
Artaud et l'asile
Au delà des murs, la mémoire (tome 1)

L'histoire de la psychiatrie permet d'ouvrir bien des questions sur les pratiques psychiatriques et sur les principes qui la fondent. Ce questionnement souligne le caractère problématique du statut fait à la maladie mentale, à la "folie", au regard du domaine de la culture, dans ses formes les plus quotidiennes, celle de l'homme ordinaire, comme dans ses formes les plus élevées, l'art, la littérature, la poésie. A ce titre, on ne peut se désintéresser des relations entre la folie et la création à travers les représentations les plus communes que sont les figures de Van Gogh ou encore d'Antonin Artaud auquel vient d'être consacré ce passionnant ouvrage, dossier bourré de données factuelles, et qui va à bien des égards à contre-courant des conceptions traditionnelles en Occident quant au statut de l'artiste dans ses rapports à la folie. En fait, en Occident plusieurs représentations gouvernent cette question. D'un côté, la folie est jusqu'à aujourd'hui encore, comme on l'a amplement souligné (Foucault, Quétel), séparée radicalement de la raison. D'un autre côté, on a longtemps exalté, en opposition, l'image d'un artiste maudit, dont la bohème s'associe éventuellement à la folie comme signe de cette malédiction. Cette image romantique s'épanouit avec le culte rendu en quelque sorte à Gérard de Nerval et plus récemment à Artaud. Autour de son cas a régné tout un malentendu, que les "années 68" avaient porté à leur paroxysme. L'image d'Artaud fur pour certains celle de la victime d'une psychiatrie répressive. Dans cette perspective, le docteur Ferdière, qui dirigeait l'hôpital de Rodez, apparut comme l'accusé par excellence, le représentant de cette psychiatrie et par là-même d'une société hostile aux artistes.

La question de la maladie d'Artaud a été envisagée de manière souvent contradictoire: certains ont purement et simplement nié cette maladie et ne voient simplement qu'un poète persécuté, d'autres font de lui le symbole de la créativité artistique de la "folie, et donc l'illustration de l'équivalence supposée de la folie et de l'art. En fait, comme le montre le dossier d'André Roumieux sur la maladie d'Artaud, Ferdière et d'autres médecins surent sans doute choisir les moyens les plus adéquats pour permettre à cet homme, souffrant les mille tourments de la psychose et les effets de sa toxicomanie, de trouver un peu des conditions qui lui permirent de continuer à créer autant qu'il lui était encore possible de le faire. Sur ce point, le livre affronte avec beaucoup de précision le problème de l'administration par Ferdière des électrochocs à son illustre patient et restitue de manière pertinente cette thérapeutique dans l'histoire de la psychiatrie contemporaine. Il se présente alors en grande partie, de la part de Laurent Danchin, comme une défense de Ferdière, sans toutefois mettre suffisamment en cause les choix faits exclusivement et les orientations théoriques qui étaient les siennes. Ainsi en est-il de sa fermeture apparente à la psychanalyse, encore peu développée il est vrai à cette époque dans les milieux psychiatriques, mais qui lui aurait permis sans doute de mieux appréhender ce qu'il en était de son contre-transfert à l'égard de son illustre patient, qui visiblement le fascinait. Et cela en dépit des liens qu'il entretenait avec le groupe de L'Evolution psychiatrique.

Plus largement, cet ouvrage montre que cette affaire fut aussi l'histoire d'une amitié passionnée autour d'un homme malade, soulignant bien comment, au-delà des murs de l'asile, la persistance du lien social est essentielle. Ce qui renvoie immanquablement à cette pratique, subsistant dans bien des sociétés encore, qui consiste à considérer le malade comme une personne que l'on doit entourer et non pas comme un paquet que l'on dépose à la médecine. En quoi ces petits milieux littéraires et médicaux d'avant-garde manifestaient en pratique une forme sans doute assez "traditionnelle" de prise en charge. Par ailleurs, cette affaire conduit à réfléchir sur les représentations de la psychiatrie, à travers celles de ses thérapeutiques et en particulier de l'électrochoc, c'est-à-dire sur la rupture entre une psychiatrie hypertechnicisée et l'ensemble du corps social. Sur ce point comme sur bien d'autres, il faut souligner la richesse d'un livre qui restitue aussi tout le tissu humain d'une psychiatrie, en évoquant de nombreuses figures de soignants en dehors de la singulière figure de Gaston Ferdière (Ajuriaguerra, Baruk, Henri Ey, Lacan, Claude, Henri Mondor...) ainsi que d'un certain milieu culturel. Si nous voulons, dans le champ qui est le nôtre, développer des prises en charges plus humaines, il faudra s'enrichir sans doute de cette réflexion sur la psychiatrie, la culture et la société.