La Revue

Une mémoire pour deux
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°29 - Page 12-13 Auteur(s) : Sylvie Séguret
Article gratuit
Livre concerné
Une mémoire pour deux
le virtuel des transferts

Utilisant la métaphore cinématographique, Jacqueline Miller nous propose ici une réflexion sur la matière même du travail analytique, c'est-à-dire sur les productions mentales créées tant chez l'analysant que chez l'analyste au cours d'une cure.

L'ensemble de ce matériel constitue ce qu'elle nomme Une mémoire pour deux. C'est un véritable réservoir d'images issues des mots; de ces mots chargés d'affects primitifs reçus et remaniés par les phénomènes contre-transférentiels chez l'analyste. Le "négatif du transfert" constitue cette "mémoire pour deux" d'où émergera tous les possibles de mises en sens. L'analyste n'a pas seulement une troisième oreille, il a également un troisième oeil. Se construit ainsi petit à petit au cours de la cure, une création à deux, une réserve d'images mentales, dont la manifestation surgit dans les mots exprimés par l'analyste, mots « déterminés par l'interaction de deux appareils psychiques formant un ensemble dans le temps de la séance, selon divers niveaux de résonances qui mettent en jeu l'histoire individuelle, sociale et enfin par les mythes et les symboles dont chacun est porteur ». L'analyste fonctionne comme un metteur en scène d'un scénario dont le patient est à la fois l'acteur et le scénariste. "Au cours de la séance, les images mentales défilent dans l'appareil psychique de l'analyste, images qui sont déterminées par les mots, voire même les silences du patient. " Point aveugle du contre-transfert" ou " chambre noire", c'est cet espace intime et obscur que le travail analytique viendra éclairer ou dévoiler, "que l'image ou le cliché transférentiel se révèlera peu à peu". L'auteur réussit ici à définir, avec toute sa sensibilité, sa féminité, à conceptualiser un ressenti corporel, tout un ensemble sensibilité vécu par l'analyste au cours d'une cure. Cette approche métaphorique, cinématographique dans cet ouvrage, est sans aucun doute nécessaire pour approcher ce qui peut apparaître comme l'ineffable de la situation analytique. A la suite de Freud, Lacan, Michel de M'Uzan, André Green, pour ne citer qu'eux, ont largement eu recours à ces métaphores esthétiques pour mettre en mots le ressenti transféro-contretransférentiel : scénario, mise en scène et autres scènes jalonnent leurs écrits. Sans doute parce que" ce qui appartient à l'essence du monde, le langage ne peut l'exprimer", mais que" l'essence du langage, elle, est une image de l'essence du monde" (Wittgenstein) l'approche esthétique de Jacqueline Miller permet de conceptualiser l'alchimie de la séance analytique. Son écriture, fluide, vivante, imagée de cas cliniques, s'accorde au contenu de son texte et provoque chez le lecteur une série d'associations et d'images issues de son cinéma intérieur personnel. Wittgenstein disait qu' " avec notre langage, nous nous trouvons pour ainsi dire non dans le domaine de l'image projetée, mais dans celui du film. Et si je veux accompagner de musique ce qui se passe sur l'écran, ce que celle-ci suscite doit encore se dérouler dans la sphère du film." La musique de Jacqueline Miller accompagne parfaitement son scénario.