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Le miroir brisé. L'enfant handicapé
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°29 - Page 14-15 Auteur(s) : Mireille Wojakowski
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Le miroir brisé

C'est sur une vingtaine d'années de pratique psychanalytique dans un CAMSP au cours de laquelle Simone Sausse a rencontré des enfants handicapés et leur famille, que repose ce livre. Peu de psychanalystes se sont intéressés au problème du handicap, comme si l'organicité d'une atteinte venait hypothéquer le devenir psychique d'un enfant. La conviction des capacités l'élaboration que peut développer un enfant handicapé, sa capacité à penser son handicap et à se penser lui-même, l'idée que tout enfant aurait quelque chose à dire de sa position subjective, est un point central de cet ouvrage.

Plus largement, les représentations du handicap dans notre société sont analysées au travers d'éléments cliniques, historiques, mythologiques, dans leurs effets contrastés d'attirance et de répulsion, d'horreur et de fascination, d'étrange et de familier. A la lumière de ces analyses et sans jamais perdre le lien à la clinique, les questions fondamentales de l'origine, la filiation, la sexualité, la mort sont réinterrogées.

Faisant encore l'objet d'un vaste tabou, "le handicap choque", remarque d'emblée l'auteur, "surtout celui insupportable, scandaleux, du petit enfant", le handicap fait peur par l'image déformée qu'il renvoie: "son étrangeté révèle, comme dans un miroir brisé, notre propre étrangeté que nous voulons ignorer... Cet enfant, étrangement inquiétant, ne nous est pas si étranger que cela."

Voici donc un passionnant et convaincant plaidoyer, non pour le droit à la différence mais bien pour celui à la ressemblance. Dans un style clair et un langage accessible à un grand nombre de lecteurs, les notions d'identité, d'altérité, d'étrangeté, d'exclusion, sont étudiées au travers des concepts psychanalytiques que Simone Sausse s'attache à définir avec rigueur et précision.

« Je suis trisomique et toi? " questionne vivement Marie, cinq ans. Dans sa recherche identificatoire, comment l'enfant va-t-il construire son identité dans la situation qui est la sienne: - être atteint d'un handicap - souffrir d'une double blessure, pour lui même, et par celle qu'il inflige à ses parents. Si comme l'a montré Winnicott, le bébé est d'abord "dépendant du réfléchissement du soi que lui renvoie le visage de la mère", une autre question se pose ici à l'enfant: "Que faire de ce regard stigmatisant qui inaugure sa première rencontre avec le monde et qu'il ne cessera de rencontrer, partout et toujours ?"

Car ce livre l'affirme et le démontre: au delà du handicap, les modalités psychiques utilisées par ces enfants ne sont pas spécifiques. En quête de sens "comme les théories sexuelles que se construisent tous les enfants, les enfants handicapés construisent des théories analogues pour expliquer leur handicap". Questionnement fondamental comme la curiosité sexuelle l'est pour éveiller la curiosité intellectuelle, questionnement souvent sans réponse car parler à l'enfant de son handicap, cela paraît une évidence, en réalité, c'est toujours une surprise, voire un scandale.

Étayant sa réflexion de nombreuses situations cliniques, Simone Sausse évoque aussi de véritables moments de dépression vécus par l'enfant, souvent méconnus par les parents et les soignants : "Tout comme ses parents, l'enfant est confronté à un travail de deuil... Il doit renoncer sans arrêt. Mais, tout comme pour ses parents, c'est un deuil impossible. L'enfant ne renonce jamais vraiment."

Ce que vivent les parents, l'auteur nous permet d'abord de l'approcher au travers du récit authentique et émouvant de l'annonce de la trisomie 21 de son bébé à une mère: le malaise de l'équipe médicale après la naissance, le sentiment d'effroi de la mère, celui que tout allait basculer mais qu'elle avait toujours su, ce mutisme, sans mots, sans voix. Des soignants qui semblent tout ignorer de ce qu'eue ressent, elle dira plus tard : « ils auraient dû savoir que j'étais sans voix". A partir de cette annonce faite à un seul des parents qui devient pour l'autre "messager du malheur", Simone Sausse étudie l'impact des modalités d'annonce, l'impact de ces "paroles dites autour du berceau" auxquelles la réalité du handicap vient conférer une fixité particulière.

Cette catastrophe, ce traumatisme, il importe que les équipes soignantes en connaissent les effets car "c'est ainsi "sans voix", tels des traumatisés de guerre ou des rescapés d'un tremblement de terre, que se présentent les parents lorsqu'ils arrivent au centre spécialisé, avec dans les bras, ce bébé marqué par un grave diagnostic". Ils sont comme pétrifiés, écrit Simone Sausse en référence à la mythologie grecque; "pétrifiés comme l'étaient ceux qui devaient regarder de face la figure terrifiante de la méduse".

Pour faire face à cette situation extrême, des mécanismes de défense se mettent en place que les équipes sont clairement invitées à savoir reconnaître, au travers d'attitudes parentales sinon déconcertantes. Elles sont également incitées à éclaircir, autant que faire se peut, leurs propres mouvements psychiques. Postulant que la psyché ne peut intégrer un tel événement d'un seul coup, les notions et concepts de temporalité, d'après-coup, de dénégation, de formations réactionnelles, de dépression, somatisation, agressivité...sont explicités et interrogés au regard de la problématique du handicap. En particulier, la notion, fréquemment et rapidement utilisée, de " deuil de l'enfant imaginaire » fait l'objet d'une discussion approfondie. A quoi faut-il renoncer ? Peur-on accepter l'inacceptable ?

Bien difficile dans ce chaos de prendre en compte le questionnement et la souffrance des frères et soeurs. Déjà abordé dans cet ouvrage, Simone Sausse a particulièrement étudié cet aspect dans un article ultérieur et a montré l'importance de donner aux enfants de la fratrie les moyens d'exprimer les émotions complexes et ambivalentes qu'ils ressentent à l'égard de leur frère ou soeur.

Dans l'inévitable questionnement qui surgit avec le handicap la quête d'une causalité est prépondérante. Il y a là tentative de trouver un sens face à cette rupture qu'a introduit le handicap, mais on assiste souvent à un double mouvement de recherche étiologique et d'évitement par rapport à cette causalité. Renforcée avec le handicap, la pensée irrationnelle, la pensée magique coexiste aux côtés de la pensée rationnelle et du savoir médical. C'est l'énigme de l'origine qui est ici questionnée. Rupture de sens, rupture de filiation, le handicap, en bouleversant les fantasmes de la scène primitive viendrait s'associer à des fantasmes de filiation fautive. Un intéressant chapitre du livre est consacré à l'analyse des fantasmes autour de la sexualité, et l'on y voit que les représentations sont là aussi contrastées, entre un discours désexualisé ou au contraire une sexualité perçue comme monstrueuse. A cet égard les mythes sont riches d'enseignement et dans une partie originale, Simone Sausse étudie le personnage de Priape, tiré de la mythologie grecque, petit dieu symbolisant à la fois le rejet et -l'exhibition. Un autre passage est consacré au peintre infirme Toulouse Lautrec et montre comment il se construit autour de son infirmité qu'il mettra en avant.

En ce qui concerne les enfants cependant, l'existence du désir sexuel est la plupart du temps déniée ou minimisée. Ainsi la tendance à voir « un enfant éternel» serait une façon de faire obstacle « non pas tant à l'autonomie elle-même, mais à ce qu'elle représente comme voie de passage vers un statut d'adulte sexualisé ». De dépendance à surprotection, de surprotection à compassion... N'oublions que « la compassion camoufle l'attitude spontanée et première qui est la peur et le souhait de mort... La compassion est l'envers de la haine». Mais quand le risque réel est si proche, toute expression fantasmatique devient dangereuse. « La réalité du handicap introduit une confusion entre fantasme et réalité, qu'il s'agit de lever» écrit l'auteur. C'est justement un des apports de cet ouvrage, et non des moindres, que d'approcher au plus juste le rapport entre la réalité psychique et la réalité, si prenante, du handicap.

«Ni victime ni héros» disait Simone Sausse lors d'une récente intervention, mais un statut singulier, ordinaire, non réducteur, qui «ne force pas le sujet à choisir une image identificatoire unique».