La Revue

Qu'est-ce que notre passé ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°29 - Page 21-22 Auteur(s) : J-D Nasio
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La psychanalyse est une méthode destinée à faire revivre le passé, je dirais mieux : à faire revivre les émotions vécues dans le passé. Si notre analysant parvient non seulement à se souvenir, mais surtout à ranimer d'anciennes expériences émotionnelles, alors nous avons les meilleurs signes que la guérison est bien engagée. Comme vous le voyez, nous sommes aujourd'hui les résonances vivantes de notre passé.

Je proposerai de distinguer trois formes possibles de retour au passé dans le présent.

1/ La première forme de résurgence du passé, la plus ordinaire, est celle du souvenir, c'est-à-dire l'apparition d'une image mentale qui reproduit une expérience d'autrefois. Il s'agit le plus communément d'images visuelles, mais aussi d'impressions sonores, tactiles, olfactives, ou encore gustatives. Rappelez-vous les pages célèbres du Temps retrouvé où le goût singulier d'une madeleine réinstallait Proust au coeur de son histoire et ravivait la saveur des douceurs de son enfance. De même, un détail anodin, le goût d'un gâteau, l'arôme d'un bouquet, ou le motif d'une mélodie, nous renvoient brusquement à une scène du temps jadis; et inversement, la remémoration de la même scène change le cours du présent. Du présent, nous remontons vers le passé, et le passé ainsi retrouvé, modifie le présent. C'est un va-et-vient permanent. Mais s'il est vrai qu'un souvenir ancien peut modifier le présent, il est encore plus vrai que notre passé est toujours perçu à travers le filtre du présent.

Notre passé n'est jamais pur, il est le fruit d'une incessante reconstruction. Si nous pensons par exemple à la maison de notre enfance, nous l'imaginons à coup sûr immense et spacieuse, alors que si, incidemment, il nous arrive de la revoir telle qu'elle est, nous sommes immanquablement surpris de la découvrir « pas si grande que cela ». Le présent opère comme une loupe déformante du passé. Je pense ici à un très beau texte de Sartre sur le souvenir « Qui décide ? », se demande Sartre observant son passé, « qui décide que mon temps de service militaire a été un moment de malheur et de soumission plutôt que de jeunesse et d'épanouissement? qui décide? » insiste-t-il « que la séparation de ma première fiancée a été une blessure douloureuse plutôt qu'une chance, celle de m'avoir permis de rencontrer alors la femme de ma vie ?". Qui décide donc de la valeur du passé ? la réponse est claire : le juge qui tranche sur la signification de tel ou tel événement ancien n'est autre que le temps présent, les exigences actuelles du présent. Le sens du passé ne s'éclaire donc qu'à la lumière du présent. Aussi, tout souvenir reste-t-il indubitablement une reconstitution du passé et jamais un reflet fidèle de la réalité ancienne. Il n'est de passé que réinterprété et remodelé d'après les conjonctures d'aujourd'hui.  

2/ Voyons maintenant le second mode de résurgence du passé dans le présent. Ce n'est pas à la manière d'un souvenir que le fait oublié reparaît, mais sous la forme d'une action ou d'un événement. Prenons un exemple: notre premier amour, le choix d'un métier, le mariage, une naissance, telle ou telle séparation douloureuse, et même, un accident. Tous ces événements peuvent être considérés comme des faits significatifs qui répètent des expériences passées. Nous les psychanalystes, sommes convaincus que l'essentiel de l'existence se décide dans les six premières années de notre enfance. Les cris d'un père, par exemple, peuvent provoquer chez un bébé une émotion très forte, sans que celui-ci manifeste aucune réaction apparente. Une telle émotion a toutes les chances de rester imprimée dans le psychisme la vie durant.

Je constate chaque jour combien une émotion vécue à un âge très tendre, peut demeurer enfouie dans un silence de vingt ans, réapparaître chez la jeune personne, et décider d'un choix amoureux par exemple. Une émotion éprouvée dans l'enfance, dont on n'a ni le souvenir ni même la connaissance, peut resurgir dans la vie d'un adulte, lui dicter ses options principales et déterminer ses sympathies ou ses antipathies. Prenons le cas d'un enfant de deux ans. Il peut parfaitement percevoir une scène qui l'émeut, ne pas en saisir le sens, l'oublier complètement et, pourtant, la conserver si vive dans son inconscient que l'émotion jadis vécue peut être revécue longtemps après, à l'âge adulte, sous la forme d'un sentiment d'attirance ou de rejet vis-à-vis d'autrui.

Les premiers attachements affectifs et émotionnels noués par le petit enfant sont les prototypes des futurs liens affectifs de la vie adulte. Précisément, notre singulière façon d'aimer obéit à une sorte de cliché qui se répète plusieurs fois au cours de l'existence et marque d'un trait commun nos choix amoureux. En ce sens, l'amour exclusif pour une personne est aujourd'hui l'écho d'un amour fondamental noué dans le passé. Or cet amour premier est plus fort et frappera dans son sceau l'amour à venir.

Je pense ici à l'un de mes patients, récemment marié à une femme charmante, dotée de nombreuses caractéristiques physiques et sociales qui lui rappellent sa mère. Il en est éperdument amoureux et, pourtant, il souffre actuellement d'impuissance sexuelle alors qu'il n'avait aucun problème de virilité tant qu'il fréquentait des femmes qui comptaient peu pour lui. Vous mesurez l'insidieuse présence du passé. L'ombre de la mère couvre tellement la personne de sa femme que mon patient, par une peur inconsciente de l'inceste, se défend d'assumer son rôle d'homme. La relation de ce patient à sa mère lorsqu'il était enfant parasite aujourd'hui sa sexualité et c'est seulement au cours des séances d'analyse qu'il a pu réaliser combien la ressemblance entre sa femme et sa mère était frappante.

Prenons un autre cas, celui d'une de mes patientes dont la conduite est, je crois, représentative d'un grand nombre de femmes mariées. Le rapport conflictuel qu'entretient cette femme avec son mari après quelques années de mariage déjà, est calqué, non pas comme on pourrait le croire sur l'attachement au père, mais sur la relation névrotique avec sa mère. Dans leurs fréquentes scènes de ménage, elle trouve invariablement, sous les reproches de son mari, la mère conflictuelle de son enfance ou de son adolescence : « Laisse-moi respirer, lui crie-t-elle, tu me parles comme me parlait ma mère ! ».

3/ Venons-en maintenant à la troisième forme d'irruption du passé dans le présent. Il ne s'agit plus ici du passé remémoré ni du passé actualisé à travers les vicissitudes de la vie affective, mais du passé actualisé cette fois par des événements exclusivement malheureux qui reviennent sans cesse. Il s'agit de situations très pénibles qui se reproduisent sans que la personne soit en mesure ni de les éviter, ni d'en comprendre les raisons. Ces personnes, à l'instar de celle que j'évoquai, rencontrent invariablement au cours de leur existence des accidents identiques, au point qu'elles semblent poursuivies par un destin funeste et implacable. Un des exemples les plus fréquents est celui des hommes dont toutes les amitiés se terminent par la trahison des amis; ou encore celui des prétendants malheureux qui engagent leurs fiançailles pour les voir chaque fois se rompre brutalement.

J'ai eu en analyse plusieurs de ces cas, et au début, en effet, on a souvent l'impression qu'il s'agit de malchanceux poursuivis par le mauvais sort. Mais au cours de la cure, il se révèle très vite que ces personnes sont les propres auteurs inconscients de leur malheur. Que veux-je dire? Que la mauvaise série d'accidents s'expliquerait par l'action insidieuse d'une force inconsciente qui habite ces personnes et les pousse à répéter le même échec, comme si elles cherchaient chaque fois à revenir sur un problème irrésolu du passé et tenter de le résoudre. Consciemment, elles se sentent victimes, souffrent et veulent arrêter la série fatale des échecs. C'est pour cette raison d'ailleurs qu'elles viennent me consulter. Mais inconsciemment, c'est-à-dire sans qu'elles le sachent vraiment, elles tendent compulsivement à revenir mille et une fois sur le lieu d'un drame qui n'a jamais été dénoué. Il faut retrouver le même drame et l'accomplir enfin. Or c'est là que ces personnes rencontrent le malheur de toujours.

Bref, je voudrais faire comprendre que lorsque nous vivons un instant présent ayant valeur pour nous, je veux dire un instant qui fait partie de ces moments où nous avons le sentiment de créer et de produire des choses nouvelles, eh bien nous rencontrons avec étonnement le passé le plus ancien et le plus intime de notre être. Je m'explique. Lorsque vous posez un acte créateur, c'est-à-dire lorsque vous modifiez votre environnement et vous vous modifiez vous-même, soyez-en sûr, vous touchez au passé, vous touchez à vos racines les plus profondes et les plus anciennes. Quand vous créez, que ce soit en donnant naissance à un enfant ou à un livre, vous avancez dans le futur, et là, vous retournez aux premières sources. Cette idée peut vous sembler abstraite, mais je vous demande de vous concentrer quelques secondes, vous rappeler des moments les plus féconds de votre vie et confirmer combien lors de ces instants décisifs, on éprouve le sentiment fugace de toucher ce que nous tenons pour le plus archaïque en nous, la chose la plus intime.