La Revue

A PROPOS DE L'ENFANT INSTABLE : aperçu historique et point de vue épistémologique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°78 - Page 13-14 Auteur(s) :
Article gratuit

A l'orée de ce vingt et unième siècle, et après deux décennies remarquables qui ont vu littéralement exploser les recherches dans le champ - jusque là confiné - de la neuro-psychologie infantile, une question de fond taraude toujours, néanmoins, les milieux avertis de la psychopathologie infantile : l'hyperactivité pathologique de l'enfant, en tant qu'entité clinique spécifique existe-t-elle vraiment ? Ou n'est-elle - comme beaucoup le voudrait encore - qu'un mythe échafaudé par quelques « brigands » pour excuser la prescription d'amphétamines à des enfants dont le comportement perturbateur dérange l'adulte ?

En filigrane de cette interrogation, on perçoit que chez nombre de nos confrères ne se joue pas tant la question du statut étiopathogénique de l'instabilité infantile que celle des ses modalités de prise en charge. Car après tout, et s'il ne s'agit que d'une simple et banale manifestation symptomatique de surface, pourquoi espérer l'amender par quelques médications « miraculeuses » alors que celle-ci ne peut faire sens qu'en lien avec la compréhension de l'organisation psychique du sujet et à l'évolution de ses modalités relationnelles ? Dans un fonctionnement sociétal de plus en plus dominé par « l'agir », l'illusion d'une quelconque rédemption de ses actes à travers un traitement à visée purement comportementale paraît - il est vrai - plus tentante et moins coûteuse que le nécessaire, et parfois douloureux, effort d'élaboration psychique des conduites avec les remises en causes qu'il ne manque pas d'impliquer.

De fait et probablement plus qu'aucune autre pathologie de l'enfant, l'hyperactivité est devenue la figure emblématique d'une opposition idéologique entre deux visions causales des phénomènes psycho-comportementaux : la première, en référence au modèle « psychanalytique freudien », confère à l'instabilité psychomotrice une intentionnalité cachée, relevant d'un déterminisne essentiellement inter-subjectif et répondant à une logique affective inconsciente ; la seconde, au contraire, voit dans l'hyperactivité débordante et stérile - c'est-à-dire sans motivation manifeste - de certains enfants, l'expression d'un déficit du contrôle et/ou de la planification motrice, dont l'origine univoque doit être rechercher au niveau des soubassements neurobiologiques de tout acte moteur, et pouvant, par conséquent, justifier l'opportunité d'un traitement correcteur ou régulateur.

Ceci étant, ces deux conceptions - psychodynamique ou organiciste - du comportement sont-elles en réalité, dans notre pratique diagnostique et thérapeutique, si inconciliables et n'avons-nous rien n'apprit de ces enfants qui puisse nous faire dépasser ce clivage, somme toute, assez réductionniste et quelque peu dépassé ? 


Rappel des  faits.

On a longtemps voulu faire de l'hyperactivité infantile une « épidémie » contemporaine à point de départ nord-américain, mais c'est oublié que dès la fin du XIX° siècle, plusieurs cliniciens français s'étaient déjà intéresser de près à cette catégorie d'enfants instables et rétifs à tout apprentissage scolaire ou éducatif. Désireux d'offrir à ces enfants une pédagogie adaptée, Bourneville (1897) tente, en ces termes, la première description sémiologique détaillée de leurs spécificités cliniques : « mobilité intellectuelle et physique extrême,. susceptibilité et irritabilité,. penchants à la destructivité, .besoin d'une surveillance continuelle, . insouciance et négligence, .suggestibilité et soumission aux personnes aimées ». Initialement centrée sur des conceptions constitutionnalistes, la compréhension de l'instabilité infantile va rapidement intégrer, à la suite des travaux de Henri Wallon (1925), divers facteurs tant endogènes (les avatars du développement de la personnalité de l'enfant) qu'exogènes (la problématique parentale très souvent en arrière fond et ses conséquences sur l'établissement des relations avec l'enfant), ouvrant ainsi la voie aux interprétations d'ordre psychodynamique. Ce point de vue, prenant en compte la spécificité de la relation psychoaffective reliant l'enfant instable à ses parents va, dès lors, dominer l'ensemble de la réflexion française autour de l'instabilité psychomotrice l'opposant ainsi et de manière radicale, à la position de l'école anglo-saxonne, pour qui cette perspective va, au contraire et de manière inverse, céder   le pas à des arguments explicatifs de nature physiopathologique, qu'ils soient primaires ou secondairement acquis.

Qu'en est-il aujourd'hui ?

Au-delà des discours partisans et des polémiques de chapelle - dont la presse spécialisée ou grand public s'est largement fait l'écho -, ce qui continue d'interroger à l'endroit de l'hyperactivité, c'est comment nous avons pu - à partir d'une réalité clinique pourtant indiscutable - en arriver à une telle divergence conceptuelle ? Qu'il soit instable, hyperactif ou hyperkinétique, de quel enfant parle t-on enfin de compte ? S'agit-il d'un enfant « handicapé », dont l'incontinence motrice va, en retour, grever grandement la qualité de son adaptation familiale et scolaire ? Ou bien plutôt d'un enfant authentiquement « en souffrance » - dans sa double acception affective et d'attente - et dont l'inconsistance psychomotrice n'est que la traduction de quelques désordres affectivo-émotionnels avec son entourage proche ? En d'autres termes, enfant « porteur » ou enfant « révélateur » ? .La question reste ouverte. Force est toutefois de constater, qu'en dépit de l'important effort de recherche qui lui a été consacré, les mécanismes intimes à l'origine de ce trouble restent encore, et pour une bonne part, obscurs. Ce que l'on peut néanmoins assurer au vu des récents travaux scientifiques disponibles, c'est qu'il n'est plus désormais possible de limiter la compréhension de l'hyperactivité infantile à la faveur d'un modèle à l'exclusion de l'autre, tant l'intrication et la complexité des interactions entre déterminants endogènes et environnementaux semblent importantes.

Face à ce constat, de plus en plus d'auteurs s'accordent aujourd'hui pour reconnaître l'intérêt d'appréhender l'hyperactivité pathologique à travers une double lecture instrumentale et affective, tout en intégrant les spécificités développementales de chacune. Replaçant les troubles de l'enfant instable dans une trajectoire diachronique, cette nouvelle perspective offre l'avantage d'une vision plus globale et moins réductrice du fonctionnement de l'enfant instable, susceptible de dépasser le manichéisme idéologique ambiant au profit d'une révision de la dialectique psyché - soma plus conforme à la réalité clinique du trouble.

A ce titre d'aucuns considèrent par exemple, eu égard au polymorphisme des situations cliniques,  qu'il serait plus judicieux de se représenter l'hyperactivité pathologique non plus comme la voie finale commune de divers comportements perturbateurs, couramment observés chez l'enfant, mais plutôt sur un continuum - déjà avancé en son temps par Ajuriaguerra - s'étendant entre deux extrémités : l'une correspondrait aux formes dites « affectivo-caractérielles », lesquelles apparaîtrait principalement en réaction à un conflit affectif propre à l'enfant ou avec son environnement ; l'autre correspondrait aux formes dites « primaires », puisque admettant dans leur genèse des facteurs de nature constitutionnelle, et dont la description clinique se conformerait davantage aux critères diagnostiques du DSM-IV  . En effet l'hyperactivité pathologique, de part ses conséquences, entrave le sujet dans son désir d'accomplissement, tout comme elle attaque les liens qui l'unissent à l'autre. En cela, elle représente une véritable pathologie de « l'être agissant » plus que du simple « corps agi », dont on ne peut minimiser la dimension subjective et relationnelle. Pour autant et dans une position d'ouverture épistémologique, peut-on ignorer plus longtemps le formidable corpus empirique apporté par la neuropsychologie cognitive à l'étude des fonctions dites exécutives, sous-tendant l'ensemble de nos actions dirigées ? Et plus largement, l'apport des sciences cognitives à la connaissance des liens unissant comportement et faits psychiques ?

S'il demeure important de respecter les particularités méthodologiques de chacune, l'introduction en psychopathologie de ce nouveau dualisme « concerté » peut créer, selon nous, les conditions nécessaires à une articulation plus opérationnelle - et qui sait plus pertinente - entre logique du sens et logique de production des symptômes, au sein d'un référentiel commun centré sur l'analyse de l'action. En effet, la notion d'action, de part ses derniers développements,  ouvre aujourd'hui un espace théorique suffisamment riche pour intégrer aussi bien l'étude de la position subjective de l'agent, que celle plus objective de l'acte ou encore celle de l'influence du milieu sur les conditions de sa réalisation. En redéfinissant ainsi l'hyperactivité infantile comme une pathologie de l'action, nous pouvons espérer, à terme, dépasser la polémique - toujours présente en pratique clinique mais devenue scientifiquement obsolète - entre défenseurs du « tout organique » et ceux du « tout psychodynamique » et restaurer, dans le champ de la psychopathologie, la possibilité d'un débat entre disciplines annexes dont le projet commun a toujours été de comprendre la nature de l'acte et des états mentaux.