La Revue

POUR UNE CONCEPTION PSYCHOSOMATIQUE DE L'INSTABILITÉ CHEZ L'ENFANT
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°78 - Page 28-30 Auteur(s) : Jean-Marie Gauthier
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L'hyperkinésie, l'instabilité et l'hyperactivité comme symptômes et entités cliniques, posent des questions importantes à la psychologie clinique. Il s'agit en fait de questions qui relèvent à la fois de la technique d'intervention mais tout aussi bien de l'épistémologie propre à ce champ de la psychologie. Sur un plan épistémologique, la question est de savoir si la psychologie clinique et plus particulièrement l'école psychanalytique, peut interpréter des troubles du comportement et quel sens elle peut leur donner. Sur un plan technique, la question est de savoir comment le thérapeute peut intervenir dans des troubles du développement ; faut-il privilégier la parole, l'interprétation ? Ou bien faudrait-il beaucoup plus qu'il joue avec l'enfant et qu'il s'intéresse à la question de savoir comment se constitue et quelle est la qualité du jeu chez les enfants en thérapie. De façon lapidaire, on pourrait, en effet, poser la question de savoir quelle est la place du jeu dans l'activité psychothérapeutique chez l'enfant et dans quelle mesure, jusqu'à quel degré le thérapeute, doit s'impliquer dans cette activité ludique. Winnicott a bien montré que cette activité ludique ne se développe pas sans que la mère aide l'enfant à créer cette illusion. Dans son livre intitulé Jeu et réalité, Winnicott nous dit que : "la mère met le sein à l'endroit où l'enfant est prêt à le créer". Dans cette perspective, l'activité ludique est le résultat d'une interaction où l'environnement porte l'enfant à développer cette activité ludique.

Il est temps que la psychologique de l'enfant abandonne une affiliation trop stricte au diagnostic de la psychopathologie de l'adulte pour se concentrer sur le développement et les problématiques qu'il soulève et les impasses auxquelles parfois les enfants sont soumis. Or, il existe une forme de psychopathologie chez l'enfant dont on pourrait dire qu'une des caractéristiques majeures est de ne pas avoir développé d'activité ludique. Il en va ainsi des enfants hyperkinétiques. Ces enfants ne jouent pas véritablement ; ils semblent toujours occupés à manipuler des objets, tenter d'en repérer les contours sans pour autant pouvoir les utiliser et encore moins les transformer. Les objets sont, en effet, toujours considérés pour ce qu'ils sont et non pour ce qu'ils pourraient représenter ou devenir ainsi que cela se produit lorsqu'un enfant a une véritable activité ludique. L'hyperkinésie chez l'enfant nous invite donc à développer une clinique du développement de l'activité de jeu chez l'enfant. Une deuxième caractéristique des enfants hyperkinétiques est bien entendu le rapport à la temporalité. Nous savons que le temps est une des données essentielle du développement de la pensée, mais là encore, nous avons trop peu de connaissances sur les conditions dans lesquelles et grâce auxquelles se développent une intuition de la temporalité chez l'enfant.

L'enfant hyperkinétique semble vivre dans un temps où l'histoire ne parvient pas à se construire ; il semble être soumis à une exploration sans but, sans organisation et surtout sans projet, c'est-à-dire, sans organisation temporelle à l'intérieur de lui. Son hyperactivité se déploie,
en effet, sur une temporalité que l'on peut considérer comme immédiate en permanence. Ces hypothèses sur la temporalité ne sont pas sans rappeler certaines hypothèses sur l'hyperkinésie qui ont été évoquées du côté des neurosciences. Certains de ces chercheurs ont insisté en effet, sur le fait que ces enfants auraient une hyperactivité pour tenter de maintenir un niveau minimal d'activation cérébrale qu'ils ne parviennent pas à maintenir à un niveau satisfaisant. Leur hyperactivité serait en quelque sorte une tentative désespérée pour pouvoir établir des mécanismes d'attention suffisant. Nous pensons que dans cet ordre d'idée, il serait intéressant de réfléchir à certaines hypothèses qui concerneraient la manière dont les enfants peuvent progressivement apprendre à alterner les moments de passivité et les moments d'activités. Cette alternance nous renvoie aussi à des questions de temporalité, notamment en ce qui concerne la question des rythmes (Gauthier et coll. 2000 et 2002).

Les enfants hyperkinétiques nous confrontent aussi à la question de l'espace. On pourrait dire que les enfants hyperkinétiques sont des enfants qui ne développent pas de territorialisation propre. L'univers et l'espace semblent indifférents, désorganisés sans point de référence. Or, nous savons combien dès le développement de leur motricité, les enfants ont un plaisir intense à pouvoir jouer à cache- cache, disparaître et se dissimuler aux yeux de leur mère. Cette activité, suppose que soit
constituée à l'intérieur d'eux, une représentation de l'espace de séparation. Ils ont alors beaucoup de plaisir à se cacher et surtout à être
retrouvés, cherchés par leur mère. De nouveau, nous retrouvons dans cette perspective, la question de savoir comment un enfant développe cette capacité de territorialisation et de représentation de l'espace et nous voyons toujours que cette organisation progressive ne peut être conçue sans se référer à l'activité de la mère à ce sujet.

Le jeu, le temps, l'espace sont des dimensions essentielles de l'hyperkinésie, de même que, le corps comme nous l'avons déjà montré (J-M GAUTHIER et Coll. 2002), on n'a jamais imaginé allonger un enfant sur un divan pour organiser un espace thérapeutique. Il est bien évident, lorsque l'on pose cette question de savoir pourquoi cela n'a jamais été proposé, on obtient une réponse très rapide disant que c'est impossible, mais il reste encore à savoir pourquoi c'est impossible. Il est évident que tout le monde peut imaginer que si l'on allongeait un enfant sur un divan, il faudrait le maintenir sur ce divan par coercition, ce qui rendrait vain toute tentative de création d'un espace thérapeutique. Mais il faut encore aller plus loin, et se demander pourquoi l'enfant ne peut rester allonger sur un divan. Ce n'est sans doute pas uniquement par indiscipline ou manque de compréhension de ce qui lui est proposé. Plus fondamentalement, nous pensons en ce qui nous concerne, que chez l'enfant la pensée est intimement liée et aux gestes et à la relation avec l'autre.

Ce n'est que fort tardivement, que la plupart des individus deviennent plus ou moins capables de penser seul et de penser sans que le corps soit en mouvement. Chez l'enfant, on ne peut imposer ce silence au corps de la même manière qu'il est impossible de jouer avec un enfant si on reste figé sur son siège. Il est bien évident, comme nous l'avons déjà montré, il y a quelques années déjà (Gauthier J-M Coll.2000), que la psychothérapie de l'enfant nous confronte non seulement à son corps mais bien entendu à notre propre corps et à la manière dont nous investissons ce corps dans l'espace thérapeutique avec lui. C'est ce que nous avons appelé le " contre-transfert corporel ". Dans certaines situations, il est ainsi aussi essentiel de savoir comment nous regardons un enfant que de savoir comment nous interprétons sa pathologie.

Nous pensons ainsi avoir suggéré combien le travail avec enfants hyperkinétiques doit nous conduire à revoir certaines de nos conceptions de l'intervention thérapeutique mais aussi les conceptions métapsychologiques qui sont les nôtres. Selon nous, la psychopathologie de l'enfant doit intégrer la question du développement et à l'intérieur de ce développement, la motricité occupe une place importante. Si l'étude du développement de la motricité s'est souvent limité actuellement à la question de l'analité, nous pensons qu'il faudrait renouveler cette étude en l'étendant du côté de la motricité qui ne doit pas non seulement être considérée comme une extension de l'analité mais être étudiée dans sa dynamique propre, c'est-à-dire dans le plaisir spécifique que les enfants ont à créer l'espace et aussi à créer des maisons, des nids, des camps qui leur permette d'organiser l'espace dans ses différents dimensions.

Trop souvent, l'hyperkinésie est considérée comme l'expression d'un déficit de capacité de représentation chez l'enfant. Cette interprétation n'apporte rien au débat ni à la conception que l'on peut avoir de ce trouble. Cette perspective n'est au mieux, en effet, qu'une tautologie qui confine à  l'évidence. Cette pathologie est en effet évidemment une pathologie du geste et du mouvement. Affirmer qu'il y a carence de représentation n'ajoute rien à la compréhension de cette pathologie aussi longtemps que nous ne comprendrons pas comment le geste, l'espace, le corps et le temps s'organisent progressivement chez l'enfant et dans la relation avec ses parents.

Il faudrait éviter que cette affirmation ne recouvre en fait notre propre ignorance de ces conditions de développement de l'enfant. La carence de représentation serait alors tout autant du côté de la psychologie clinique que du côté de l'enfant, si nous continuons à appliquer une métapsychologie qui méconnaît le corps, le geste et la problématique du développement de l'enfant.