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L'HYPERACTIVITÉ INFANTILE ET LES ÉPREUVES PROJECTIVES
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°78 - Page 30-31 Auteur(s) : Pascal Roman
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La question de l'hyperactivité infantile, de son identification et de ses contours cliniques, est une question difficile tant l'interrogation sur la spécificité clinique de ce trouble de l'enfant interpelle également sa dimension sociologique, voire politique, particulièrement autour de la question du choix des stratégies de soin à mettre en ouvre alors même que cette pathologie - ou tout au moins sa désignation - se trouve au premier plan des questions contemporaines adressées à la psychopathologie de l'enfant.

Hyperactivité infantile et pathologie de la symbolisation

Au travers des travaux actuels sur l'hyperactivité infantile, je retiendrai particulièrement l'hypothèse selon laquelle le symptôme hyperactif chez l'enfant serait le témoin d'une pathologie de la symbolisation, qui constituerait le versant intrapsychique de ce que d'autres auteurs (J. Ménéchal, 2000) nomme, dans un accent mis sur la dimension intersubjective du trouble, « pathologie du lien », et dont on pourrait comprendre les ressorts, selon deux axes conjoints :
- celui d'une impossible élaboration pulsionnelle de la motricité dans la relation d'objet, suivant en cela les propositions de P. Marty et M. Fain (1955),
- celui d'un avatar dans l'instauration de la capacité à être seul en présence de l'objet (D.- W. Winnicott, 1958), marqué par la trace de l'empiétement de l'objet (R. Roussillon), et entraînant un avatar dans l'établissement des autoérotismes au profit du déploiement de procédés de type auto-calmant.
Dans ce contexte, le recours aux méthodes projectives, dans une perspective psychodynamique, contient une dimension d'ambiguïté intéressante comme support à une pratique diagnostique en mesure d'inaugurer une pratique thérapeutique.  En effet, le recours à l'épreuve projective intervient tout à la fois au travers de la mobilisation d'un matériel, pris dans sa concrétude et engageant un schème moteur dans la rencontre avec celui-ci (manipulation des planches de l'épreuve de Rorschach ou du T.A.T) et  dans la perspective d'une suspension de l'engagement aux termes même de la consigne : la verbalisation est sollicitée, en effet, au même titre que dans la cure analytique, sur fond d'une suspension de la motricité.

Apport des méthodes projectives

Faisant nôtre une conception de la méthode projective décrite comme lieu d'articulation entre perception et projection, entre réalité et fantasme (N. Rausch de Traubenberg, 1994), j'ai été amené à proposer que l'épreuve projective puisse constituer un dispositif à symboliser (P. Roman, 1997a), au double sens d'un dispositif en mesure d'opérer un forçage  des processus de symbolisation (dans la perspective de la contrainte offerte à la psyché) et d'un dispositif en nécessité d'être symbolisé (dans l'écart entre un dispositif à symboliser et un dispositif pour  symboliser). Que permet de soutenir le dispositif de la méthode projective, au travers de l'offre séductrice qu'elle met en scène (il s'agit bien de donner à voir, donner pour voir) et de la sollicitation imaginaire qu'elle introduit ? De quelle manière les travaux actuellement à notre disposition inscrivent-ils des avancées dans l'élaboration clinique de l'hyperactivité infantile ? Enfin, quelles pistes méthodologiques proposer dans le cadre d'une recherche s'inscrivant dans le référentiel théorique de la psychanalyse ? Une lecture des données recueillies au décours de la passation de l'épreuve de Rorschach, dans les différents travaux permet de dégager quelques points problématiques, à partir des indicateurs spécifiques mis en évidence de manière quasi-unanime,  au travers des résultats issus d'un certain nombre de recherches : L. Michaux & Coll. (1956), M. Gordon & H. Oshman (1981), S. Bartell et M. Solanto (1995), A. Cotugno (1995), D. Petot (1998, 1999), D. Fouques & M.-C Mouren-Simeoni (1999). A la lumière de ces travaux et de mes propres contributions dans le champ de la clinique infantile (P. Roman, 1997b), le croisement entre les hypothèses théoriques sur l'hyperactivité infantile et les données cliniques issues de la méthodologie liée à l'épreuve de Rorschach, permet de construire une modélisation des indicateurs projectifs de l'hyperactivité infantile (P. Roman, 2001).

Élaboration projective de l'hyperactivité infantile

Je propose une élaboration autour de quatre axes, qui ont tous partie liée avec le statut de l'excitation et/ou avec les modalités engagées pour le traitement de l'excitation. La situation projective, on l'a vu, est une situation d'excitation : un stimulus est proposé, qui va affecter le système perceptif de l'enfant, affectation à l'égard de laquelle  le Moi va être engagé dans un travail d'auto-information et d'élaboration (R. Roussillon, 1997). L'enjeu du traitement des réponses projectives, particulièrement au travers du repérage et de la cotation des processus présidant à leur production, tient dans le décryptage des modalités engagées par l'appareil psychique pour opérer le traitement de l'excitation et, partant, la mise en évidence de la fonction des différents organisateurs de la vie psychique, en particulier sur le plan de la qualité de la mobilisation défensive.
Dans ce cadre, la construction méthodologique pour une approche clinique de l'hyperactivité infantile prendra appui sur le repérage de quatre grandes configurations d'expression projectives :
1 - La qualité de l'instauration de l'objet, dont on peut faire l'hypothèse qu'elle va se trouver mise à mal au regard des expériences de rencontre précoce avec un objet surexcitant et/ou dans l'incapacité à détoxiquer la relation d'une part de l'excitation,
2 - Le mode de figuration du lien à l'objet, et, partant, du mode de figuration de l'investissement de l'agir (en tant que support du lien moteur) seront interrogés de manière privilégiée par l'épreuve projective dans la mesure où celle-ci engage une activité de représentation, consistant, pour l'épreuve de Rorschach, dans une figuration du non-figuratif,
3 - Le mode d'investissement des processus de pensée, dont on peut considérer qu'il constitue le pendant du mode d'investissement de l'agir, sera interrogé principalement sur l'axe continuité / discontinuité,
4 - Le mode d'investissement de la peau, dans la double perspective de la sensorialité et de l'intériorité.
En arrière-plan, c'est bien de la capacité de l'enfant à jouer avec les images et les mots, dans les sollicitations conjointes des unes et des autres, dans un plaisir partagé, qu'il s'agira d'identifier : comment en effet, des images et des mots peuvent être autre chose que ce qu'ils sont, de manière à pouvoir être investis dans le jeu pulsionnel ? L'investissement d'une aire de jeu, manifestée dans le trouvé-créé, est fortement mobilisée par la situation projective au travers de laquelle, on l'a vu, la dimension de l'agir va s'inscrire selon des formes différenciées : de l'agir en acte, dans lequel l'empreinte de l'agir est portée sur le matériel, à la représentation en acte, dans laquelle l'acte figure la représentation, se profile l'espace d'une élaboration du registre d'investissement du lien à l'objet et, partant du registre d'investissement des autoérotismes.