La Revue

Hommage à José Bleger
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°87 - Page 25-26 Auteur(s) : Françoise Bloch, Martin Reca
Article gratuit

Association franco-argentine de psychiatrie et de santé mentale, 16 juin 2003, Paris.

Le lundi 16 juin 2003, à la Maison de l'Amérique Latine, un hommage a été rendu au psychanalyste argentin José Bleger (1922-1972), avec la participation de son fils Léo Bleger, de Juan-David Nasio, d'Yves Thoret, d'Alejandro Dafgal et de Martin Reca, présentateur de cette soirée. La conférence-hommage était organisée par l'Association franco-argentine de psychiatrie et de santé mentale.

Qui est Bleger ? De formation médicale et neuropsychiatrique, Bleger a été introduit dans la psychanalyse par Enrique Pichon Rivière, s'inscrivant rapidement dans la filiation de noms tels que G. Politzer -qu'il publie en espagnol-, M. Klein et D. Fairbain. Il écrit en 1957, à Buenos-Aires, Psychanalyse et dialectique matérialiste. De ses leçons à l'université, il faut retenir son ouvrage Psychologie de la conduite, livre devenu une référence majeure en Argentine. Avec Symbiose et ambiguïté (1967), traduit en français, il en vient à définir les structures psychopathologiques, non comme les déviations d'une norme mais comme des organisations ayant une logique propre. C'est dans ce livre qu'on retrouve son texte le plus connu en France sur la psychanalyse du cadre. Le débat de la soirée était centré sur ce dernier ouvrage. Yves Thoret nous a transmis avec beaucoup d'érudition et de clarté l'essentiel de ce livre.

Dans cet ouvrage, Bleger donne sa conception du "noyau agglutiné" et celle de la symbiose avec ses implications pathologiques et non pathologiques dans la vie quotidienne ainsi que les utilisations techniques dans la cure. Le "noyau agglutiné" indique que, dès le début de la vie, il y a interrelation humaine ce qui, à l'époque, distinguera notre auteur du modèle Freudien, dans lequel, à l'origine, le bébé était isolé du monde dans son narcissisme primaire. Ce noyau -et cela est très important- ne reste pas fixé au stade archaïque du développement, mais persiste tout au long de la vie de manière clivée de la partie la plus intégrée de la personnalité, étant à la base des liens symbiotiques dont l'expression ira du plus pathologique au plus normal. Le lien symbiotique restera toujours "ambigu", c'est-à-dire contenant l'organisation psychique primitive indifférenciée, préambivalente, avant toute distinction entre le bon et le mauvais objet. Pour José Bleger il n'y a pas d'indépendance complète; il y a, dans les meilleurs des cas, une dépendance mûre avec toujours des poches de symbiose. Dans la cure, le patient sera amené à créer un lien symbiotique transférentiel, obligeant le thérapeute à jouer le rôle d'un dépositaire du "noyau agglutiné", cela établira un schéma à 3 pôles: déposant-déposé-dépositaire, schéma emprunté à son maître, E. Pichon Rivière. Le psychanalyste, selon Bleger, ne doit pas traiter cet aspect du transfert de manière kleinienne classique. Il sera pour l'heure non interprétable, et la partie doit se jouer sans intervention directe de l'analyste qui devra l'assumer et le travailler dans son contre-transfert pour, d'une part, ne pas y perdre son âme et, d'autre part, pour se garder -pour le moment- de renvoyer ce qui en lui a été déposé, sous forme de "contre identification projective" (Grinberg).
Pour Bleger, l'identification et le respect de ce temps dans la cure est fondamental. Le moment viendra où une interprétation pourra être tentée, mais elle ne sera formulée que d'une manière "clivée". En effet, Bleger distingue techniquement deux interprétations : une non-clivée et une clivée. La première signifie que l'analyste s'implique dans l'interprétation alors que dans la deuxième, l'interprétation ne formule que les mouvements intrapsychiques du patient. Seule la deuxième permettra de réinternaliser progressivement le "déposé". Par cet aspect technique, Bleger critiquait la systématisation de l'interprétation à la manière kleinienne. Ce concept n'est pas sans lien avec sa théorisation sur le cadre psychanalytique, lequel à la différence du processus de la cure, contiendra la partie non-Moi du patient. Dans son intervention, Juan-David Nasio a su établir les ponts entre ce concept Blégerien et les recherches psychanalytiques actuelles. Tout d'abord, la relation entre le cadre analytique capable de fixer le non-Moi et le schéma corporel. Puis, la notion de Moi parcellaire, émanant des théories psychanalytiques sur la psychose selon le courant classique, qui rejoint, selon Juan-David Nasio, sa propre conception de "sujet feuilleté" dans la perspective lacanienne. Par ailleurs, la participation de Léopoldo Bleger a permis d'aborder le débat avec une grande richesse et justesse conceptuelle. Il a pu, en effet, nous préciser quc1ques points historiques pour donner de la profondeur contextuelle aux concepts. La question finale du débat, animé par Léo Bleger, était de savoir si l'on pouvait parler d'une école psychanalytique argentine ou s'il fallait mieux parler d'une tradition de la psychanalyse argentine, comme il le pensait.