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Biographie de l'inconscient
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°123 - Page 12-13 Auteur(s) : Pierre Delion
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Biographie de l'inconscient

Salomon Resnik nous avait déjà habitué à de grands livres dont j'ai parlé dans notre revue Carnet Psy à chaque parution : Personne et psychose lors de sa réédition en 1999 par les éditions du Hublot, Espace mental lors de sa sortie chez Erès en 1994 et plus récemment, Temps des glaciations, paru en 1999. Là, il vient à nouveau de publier un ouvrage au nom prometteur :  Biographie de l'inconscient. Pour lui, l'inconscient est une personne (on se souvient de ses variations brillantes sur la notion de personne dans son ouvrage sur le délire de Cotard), et plutôt que de l'étudier d'une façon académique, il va nous en proposer  une histoire vivante telle qu'il sait si bien le faire en l'éclairant de nombreux récits cliniques.

Dans ce livre, il va revenir sur quelque chose qui habite en permanence ses recherches : "on ne voit pas tout ce que l'on regarde". Et avant de retracer l'histoire "naturelle" et culturelle de l'inconscient, il insiste et décortique pour nous ce qu'il appelle la "visibilité de l'inconscient", reprise d'un article traduit de l'italien (par Maria Squillante), qui reprend dans l'histoire les différents aspects du problème. Et si Resnik s'intéresse depuis fort longtemps au corps et à l'image du corps dans leurs rapports avec la psychose, il va en approfondir et en préciser encore l'étude pour se centrer sur la question du regard et du voir. Partant de l'enseignement de Merleau-Ponty sur "le visible et l'invisible", il plonge dans l'Antiquité et la philosophie pour en cerner les origines. Traversant successivement les ombres de Dante, les avatars oedipiens de  "l'au-delà de l'oeil", les spectacles de l'hystérie, le bestiaire invisible d'Aldrovandi et de très nombreuses autres occurrences, il nous donne à penser autrement la manière dont le sujet voit et regarde le monde, en espérant avoir aidé le lecteur à "entrer en contact avec ses propres tendances poétiques, à découvrir sans le prévoir mécaniquement, ce qui, de manière imprévue, acquiert une forme visuelle dans notre paysage intérieur et dans celui qui l'entoure". Il reprend alors l' Esquisse d'une psychologie scientifique et montre comment Freud tente courageusement d'intégrer les deux voies de l'âme et du corps, et de rendre visible ce qui se cache dans l'abîme de l'inconscient depuis ses origines. Tel Freud, Salomon Resnik met en récit toute une vie à la recherche du temps perdu toujours retrouvé : "cet essai, d'une certaine manière surréaliste, sur la visibilité de ce qui gît sous les voiles obscurs, introduit l'inévitable transgression de tout itinéraire labyrinthique. Entre les lumières et les ombres de la matière, la volonté de voir est le trait d'union de mes rendez-vous avec les masques invisibles du quotidien, c'est-à-dire avec les différentes manières de les dévoiler". Nous voilà dès lors préparés à écouter Resnik nous conter la biographie de l'inconscient à travers les âges. Les recherches autour de cette notion sont évoquées et rassemblées, et nous introduisent à son étude selon la méthode abductive. Elles s'inspirent en effet d'une multitude de travaux qui ont servi à Salomon Resnik dans la rédaction de son article pour l'Encyclopédie Einaudi et qu'il reprend remarquablement.

On y retrouve les grands noms qui ont marqué de leur empreinte le chemin menant Freud à formuler sa première topique,-Ics, Cs et Pcs-, d'une façon révolutionnaire. Aujourd'hui, d'autres travaux visent à "actualiser" le nouvel inconscient en partant des neurosciences. C'est ainsi que l'ouvrage de Lionel Naccache sur Freud, qu'il qualifie de Christophe Colomb des neurosciences, propose une nouvelle voie pour ces questions en redéfinissant l'inconscient cognitif. Déjà Marcel Gauchet avait rassemblé les éléments formant l'inconscient cérébral. Mais l'art et l'intelligence que Resnik met à retracer l'inconscient freudien montre qu'il s'agit de concepts épistémologiques différents. Reprenant les idées qui ont présidé à son émergence progressive au cours des avancées de la pensée, il revisite le mythe de la caverne à la recherche de "l'éidolon qui représente l'empreinte obscure de l'inconscient substanciel". Sont tour à tour cités et étudiés, Leibniz, Maine de Biran, Descartes et Kant, Schopenhauer, Nietzsche et Von Hartmann, et chacune de ces rencontres prend une consistance inattendue dans la perspective de travaux préparatoires à la maïeutique freudienne. Puis Freud fait naître l'inconscient de telle manière qu'il devient la pierre angulaire de la psychanalyse. Et à partir de cette intuition qu'il vérifie au cours de son oeuvre, le fondateur va découvrir progressivement les lois et les contenus de l'inconscient selon une démarche méthodique qui l'amènera à plusieurs reprises à remettre sur le métier des éléments de sa métapsychologie qu'il juge dépassés et non pertinents.

Mais Resnik ne s'en tient pas là, il nous fait parcourir d'autres géographies conceptuelles moins connues en France, telles que l'oeuvre malheureusement non encore traduite de Matte Blanco. Ce dernier reformule la notion d'inconscient en termes logico-mathématiques comme expression de l'interaction entre deux principes logiques, le principe de généralisation et le principe de symétrie, pour en arriver à un Inconscient en forme de "structure abstraite bilogique", qui correspond à des zones d'entrelacements entre les deux principes à l'oeuvre chez chacun de nous. Plus près de nous, Lacan est également étudié par Resnik dans les articulations entre inconscient et langage. Mais sa formation kleinienne très solide et en même temps créative permet à Resnik de nous éclairer sur l'Inconscient comme monde interne, à partir des très nombreux travaux de Melanie Klein et des post-kleiniens auxquels il a lui-même participé activement, jusques et y compris dans la pratique des groupes à la lumière de la psychanalyse. Suivent quelques considérations sur l'art et l'anthropologie, dont on sait que Resnik, immensément cultivé en la matière, est friand, et qui mettent en perspective les rapports entre inconscient et culture.

Puis un chapitre intitulé L'inconscient et ses masques vient nous aider à comprendre les relations entre inconscient et corporéité, entre son être et sa manière d'apparaître. Il va ainsi nous "représenter" l'inconscient en donnant matière à une conception trop souvent abstraite. Le but avoué de Resnik est de délivrer une image vivante, clinique et créative de son travail sur l'inconscient dans la pratique psychanalytique. Il nous invite ainsi "à utiliser notre monde fantasmatique  et notre intuition dans la forêt de l'Inconscient, ces forêts que le poète parcourt, dans lesquelles il se laisse perdre, lorsqu'il découvre ses métaphores et les rend visibles".

Suivent deux chapitres très émouvants écrits par Salomon Resnik autour et en hommage à son ami W.R. Bion. Le premier, Psychose et multiplicité, aborde la question de la pluridimensionnalité de l'inconscient dans la perspective de Bion ; il montre à quel point ces deux auteurs, Bion et Resnik, sont à la fois proches et en dialogue sans qu'aucun d'eux n'aliène sa pensée propre. Les potentialités créatrices chez ces deux figures mythiques de la psychanalyse apparaissent ici clairement, mais également dans le dernier chapitre de ce livre, Visibilité à travers un vitrail. Les échanges qui y sont relatés sont l'exemple à mes yeux de la co-construction d'un commentaire éclairé sur la psychopathologie et les univers sublimatoires, ici de Hérédia. On sait combien Bion était passionné par la question de la pensée, et comment il a mis sa propre pensée en lien avec celle des autres au service de cette quête. Le livre de Salomon Resnik sur l'inconscient répond à plusieurs de ces interrogations et continue un dialogue entrepris par l'auteur avec Bion et avec beaucoup d'autres personnes rencontrées qui donnent une idée de la richesse humaine de son monde interne. Pour toutes ces expériences intersubjectives et pour toutes les réflexions qu'elles lui ont apportées, la Biographie de l'inconscient de Salomon Resnik est un magnifique livre à lire avec méditation.