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Derrière le miroir. Entretiens avec les parents dont le bébé a été selon la méthode Bick
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°123 - Page 30-36 Auteur(s) : Annette Watillon-Naveau
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La méthode Esther Bick

C'est vers 1948 que cette psychanalyste polonaise travaillant à Londres dans la Tavistock Clinic a mis au point une méthode de formation par l'observation d'un bébé dans sa famille. Elle détaille sa méthode dans son unique article à ce propos (1964). L'observateur trouve une famille acceptante par un intermédiaire qui joue un rôle important car c'est lui qui choisit une famille, explique les rudiments de la méthode et sert de prétransfert positif. La formation comporte trois temps : l'observation, la prise de notes et la discussion en séminaire. L'observateur se rend une fois par semaine dans la famille pendant une heure environ. Après cette heure d'observation il prend des notes les plus détaillées possibles de tout ce qu'il a vu, entendu et ressenti. Ces notes seront discutées dans un séminaire hebdomadaire réunissant trois ou quatre observateurs et un animateur, psychanalyste ayant lui-même une expérience personnelle de l'observation. Les buts de cette formation sont multiples et consistent en :
. apprendre à réellement observer sans préjugés et en laissant ses théories, dans la mesure du possible, au vestiaire ; pouvoir se laisser surprendre.
. constater de visu les énormes capacités perceptives, réactionnelles et adaptatives du bébé ainsi que son extrême sensibilité au climat affectif qui l'entoure.
. plus finement percevoir ses réactions contre-transférentielles non seulement pour les maîtriser mais aussi pour les utiliser comme outil de compréhension.
. supporter et identifier les projections multiples dont un tiers peut être l'objet dans cette situation particulière.
. trouver sa juste place dans la famille en respectant l'éthique de non intervention préconisée par E.Bick tout en restant attentif et réceptif aux émotions de la dyade.

Entretiens avec les parents

Mes premiers entretiens avec des parents ayant accepté une observation de leur bébé datent de 1980. Cette décision est née suite à une discussion dans un groupe de supervision d'observateurs, tous analystes. Ils parlaient de leur désir de savoir quel avait pu être l'impact de l'observation selon la méthode psychanalytique d'Esther Bick, sur l'enfant et ses parents. Si ma motivation à entreprendre ces entretiens était au départ principalement scientifique, pour donner un nom savant à cette curiosité, il est très vite apparu que nos entretiens permettaient aux parents "observés" de mieux comprendre cette formation à laquelle ils avaient accepté de participer (Watillon, 1985). Un fait mérite d'être souligné : sur une centaine de familles sollicitées aucune n'a refusé de me rencontrer ; au contraire, ils attendaient ma visite avec impatience. Dans un seul cas, la maman avait accepté ma visite mais n'était pas présente au rendez-vous donné. Même si ces entretiens ne m'apportent plus que quelques éléments nouveaux sur les motivations et les attentes parentales, je considère actuellement qu'ils font, pour moi, partie intégrante de cette méthode. Les observateurs aussi apprécient énormément ce feed-back sur un travail qu'ils ont fortement investi : nous nous réunissons une dernière fois pour parler de mes visites aux parents.
Ces entretiens sont proposés aux parents lors des dernières visites de l'observateur à la famille (dans mon travail, après dix-huit mois d'observation). J'ai toujours laissé les observateurs libres de signaler aux parents l'existence d'un groupe de supervision. Précédemment les observateurs n'en parlaient pas mais actuellement ils le font d'une part par honnêteté et d'autre part parce que cela donne plus de poids et de sérieux à leur demande de s'introduire dans l'intimité d'une famille. Au début les observateurs me présentaient comme une dame qui s'intéresse à l'observation du bébé et qui demandait de leur rendre visite pour parler de leurs impressions concernant l'observation terminée. Actuellement, les parents savent que j'animais le séminaire de supervision. Ceci me permet de me présenter à l'enfant comme une amie de X, l'observateur,  généralement appelé par son prénom dans la famille.

Mon intention est de rendre compte des réponses reçues aux questions que je me posais sur les motivations, les impressions, les critiques éventuelles, les malaises des parents au cours de ce type particulier d'observation de leur nouveau-né. Mêmes si les papas sont peu présents durant l'observation, ils insistent pour assister à cet entretien pour mieux comprendre et connaître les buts de cette expérience. Il est à noter également que de plus en plus fréquemment les papas participent aux soins à donner aux bébés et font partie intégrante de l'observation.

Avant de passer aux résultats, je veux signaler que les changements qui se sont opérés depuis vingt-cinq ans dans la société, se répercutent dans l'attitude des parents et des observateurs. J'ai déjà signalé l'attitude des observateurs qui préfèrent parler du groupe de supervision ; du côté des parents les raisons évoquées pour avoir accepté l'observation changent comme vous le verrez plus loin ; à propos du cadre également, sa rigidité est moins bien tolérée par les jeunes parents actuellement.

Mes conclusions dérivent d'entretiens semi directifs où je laisse les parents (ou la mère) parler librement, puis au fil du discours, j'introduis quelques questions plus précises. Je sais  que le discours spontané des parents et leurs réponses à mes questions, sont des énoncés conscients et que ce n'est pas toute leur vérité qu'ils me communiquent. Dans notre société l'expression de sentiments négatifs n'est pas tellement facile d'autant plus que parfois les parents me considèrent comme "l'inspectrice des travaux finis" qui vient s'assurer de la bonne conduite des observateurs. Une maman m'a demandé si l'observatrice "aurait son diplôme" ou "si elle réussirait son examen" ! Les parents parlent de l'observateur en termes élogieux et évoquent surtout le lien qui s'est créé. Presque tous espèrent revoir l'observateur, toutefois ce dernier souhait s'atténue avec le temps. Dans certains cas des éléments agressifs peuvent apparaître : du mécontentement (surtout si l'observateur s'est montré trop froid, trop distant : une maman l'avait surnommé la plante verte) ou de déception. En effet, les parents reconnaissent que l'observateur avait bien précisé qu'il ne donnerait pas de conseils ; néanmoins certains l'espèrent malgré tout et sont donc déçus.  "Je lui ai tant donné et je n'ai rien reçu en retour ; elle savait tout de moi et moi rien d'elle" sont des plaintes que j'ai entendues. Le fait que j'explique aux parents le but et la formation personnelle que cette méthode implique, calme souvent ces récriminations. Ma visite est ressentie comme ce feed-back final tellement attendu, une compensation aux espoirs déçus, d'où son importance.

Ma première question, quand l'occasion se présente, concerne le vécu parental : comment avez-vous ressenti cette observation ? J'obtiens en général deux types de réponses : la première, la plus fréquente : c'était bien, sympathique, agréable, intéressant. La seconde sonne : "cela ne m'a pas dérangé". Pouvons-nous interpréter cette réponse comme une dénégation d'un effet malgré tout dérangeant ? Je le pense, mais cette intrusion réelle dans la famille et dans cette relation si intime entre une maman et son bébé, va être rendue supportable et finalement agréable grâce à différents mécanismes psychologiques de défense. Le premier est assurément la relation majoritairement positive qui s'installe entre la mère et l'observateur mais cette relation doit se construire petit à petit comme celle qui grandit en parallèle entre mère et bébé. Récemment, plusieurs mamans ont évoqués leur peur juste après l'acceptation de l'observation : crainte liée à la durée (18 mois, c'est long) et à la fréquence (une fois par semaine, c'est souvent). Elles parlent d'un malaise au début qui a petit à petit disparu et ce sont souvent les mêmes mères qui trouvent que  "cela a passé tellement vite" et "ses visites vont me manquer". Je crois que nous assistons là à un phénomène normal d'apprivoisement mais aussi de la projection sur l'observateur des anxiétés maternelles concernant la nouvelle relation à établir avec leur enfant et la prise de conscience de la lourde responsabilité qui leur incombe dorénavant.
Il m'est apparu également qu'un des moyens de protection contre l'aspect intrusif est lié aux raisons de l'acceptation de l'observation. Les réponses oscillent principalement entre deux  thèmes : le premier : "pour faire plaisir à la personne intermédiaire" ; le second : "pour aider une personne en formation, pour payer une dette car moi aussi j'ai du faire des stages".

Nous savons que les observateurs trouvent une famille prête à les recevoir par le biais d'une personne intermédiaire. La maman a souvent un attachement à cette personne, désire lui faire plaisir et accepte ainsi ce qui lui est proposé. Ce pré-transfert positif sera reporté sur l'observateur et facilitera l'établissement d'une relation chaleureuse. "Mr. X ne pouvait être que quelqu'un de bien" m'explique un papa "puisqu'il était recommandé par le gynéco de ma femme." A cela s'ajoute que les parents sont souvent flattés par le fait d'avoir été choisi par la personne intermédiaire : petit gain narcissique qui compense un peu l'effet inquiétant.

Il y une dizaine d'années la réponse la plus fréquente était la première ; actuellement c'est la seconde qui revient le plus souvent : les jeunes parents veulent rendre service à un jeune en formation, ils ont connu des difficultés pour trouver un stage et ont l'impression de payer une dette. Ils sont également sensibles au fait que les observateurs veulent connaître un bébé dans sa famille alors qu'ils travaillent avec des enfants malades, perturbés, abandonnés. Pendant les premières années de mes rencontres avec les parents j'obtenais aussi la réponse : "pour aider la science". C'est un fantasme  des parents car l'observation n'est jamais proposée sous ce jour. Il s'agit, me semble-t-il, d'une autre tentative pour se défendre contre l'aspect intrusif de la méthode utilisant des moyens d'un registre plus narcissique alors que les autres appartiennent au domaine objectal, libidinal.

Nous voyons donc que les éléments narcissiques et objectaux utilisés par les parents pour rendre la situation plus aisée à supporter, s'entremêlent. N'oublions pas que dans la majorité des cas ces défenses n'existent qu'au début de l'observation et qu'un climat plus serein s'installe en même temps que grandit la relation entre l'observateur et la maman. Un phénomène intéressant est la constance avec laquelle les mères détournent le regard d'elles-mêmes sur le bébé. Elle ne semblent pas avoir enregistré que l'observation concerne les interactions mère bébé ; elles parlent de l'observation du bébé évitant ainsi un regard centré sur elles.

Il m'est apparu que derrière ces motivations consciemment exprimées, existait un désir plus caché, celui d'être aidée, soutenue dans la tâche d'accueillir un bébé et de nouer avec lui une relation harmonieuse. Une vingtaine de maman l'ont exprimé clairement,  avec un peu de gêne, d'autres le laissent sous-entendre. Elles espèrent un regard compréhensif, des paroles rassurantes, des conseils et un soutien dans cette nouvelle expérience. Les parents comprennent vite que l'observateur ne répond pas à leurs questions directes et cessent d'en poser. Dans certains cas ils sont conscients du soutien apporté par la présence discrète, bienveillante et psychiquement participante de l'observateur si celui-ci peut adopter cette attitude. Récemment une maman m'a dit cette phrase merveilleuse : "Un regard qui ne juge pas est un réconfort" ! La fonction  "contenant" de l'observateur  a été évoquée par E. Bick et ces successeurs. Même si l'observateur ne peut intervenir en actes ou en paroles, il peut par son attitude réceptive, son écoute attentive, un regard bienveillant et compréhensif, par une participation émotionnelle non verbalisée ou agie mais perceptible donner à la maman l'impression d'être soutenue. La contenance étant un vécu inconscient, les mères ne pouvaient en parler en ces termes, mais les mamans me parlaient de "conseils" reçus, d'impression d'être soutenue, comprise, aidée. Ce n'est apparemment pas le cas chez les mamans qui trouvent qu'elles ont beaucoup donné et rien reçu en échange. Elles ne sont heureusement pas nombreuses.

Ce qui a été pour moi un grand étonnement, c'est la capacité de certaines mamans à verbaliser le fait qu'elles s'étaient identifiées à l'observatrice. Les observateurs masculins provoquaient plutôt une identification chez le père, vécue comme rassurante pour eux, car ils rencontraient un autre homme qui osait montrer son plaisir à s'occuper d'un bébé. Ce mouvement est moins apparent actuellement, en rapport avec les changements dans la société et l'apparition des "nouveaux pères". Une maman rencontrée m'explique : "Je me regardais faire avec mon enfant comme Madame X le faisait. Je regardais ma fille différemment, avec les yeux de Madame X, je me demandais si Madame X voyait les mêmes choses que moi. Je regardais ma fille avec les yeux de Madame X et quand j'ai vu mon bébé dans les bras de Madame X, je pensais à la situation où j'avais moi-même ma fille dans mes bras." Tout ceci avait été vécu comme un sentiment agréable et utile. Une autre maman parle : "d'un autre regard sur son enfant lui permettant de prendre une certaine distance." Ce recul permet aux mères de mieux se sortir d'implications émotionnelles tellement intenses qu'elles ne permettent plus de réfléchir et réagir calmement.

Pendant les séances d'observations, il est parfois possible de voir la maman s'installer près de l'observateur et regarder le bébé avec elle ; ou bien, l'observateur en interaction avec le bébé sent le regard de la mère. Une maman l'a un jour verbalisé avec humour : "On peut se demander qui observe qui ?" Plusieurs parents estiment que l'observation leur a donné l'occasion de plus regarder leur enfant, de prendre le temps de s'asseoir et le regarder jouer ou interagir avec l'environnement. D'autres mères réalisent qu'elles ont consacré plus d'attention observante à leur bébé pour informer les observateurs des progrès réalisés pendant la semaine qui sépare deux séances.

Ce processus identificatoire ne semble pas présent dans toute les observations mais dans environ la moitié des cas que j'ai eu l'occasion de rencontrer. J'ai essayé de repérer quels éléments semblent favoriser ce processus d'imitation. Il s'agit surtout de mères dont la structure de personnalité m'est apparue comme principalement du registre névrotique et qui sont capables de faire une place à un tiers dans la relation avec leurs bébés. Dans tous les cas où cette identification a eu lieu, les mamans parlaient de l'établissement d'un lien relationnel entre elle et l'observateur et entre le bébé et l'observateur. Dans les autres situations les mamans me paraissaient soit trop ambivalentes vis-à-vis de l'observation, soit trop fusionnelles, soit trop narcissiques pour admettre qu'un tiers puisse s'immiscer dans leur relation avec l'enfant.
Les réactions du bébé envers les observateurs représentent un élément important pour les parents. Ils sont rassurés lorsque bébé sourit à l'observateur, ils éprouvent une vive satisfaction et même un soulagement lorsque l'enfant sollicite l'observateur à participer à son jeu. Certains petits enfants établissent parfois un rituel, un jeu qu'ils jouent uniquement avec l'observateur Les mamans sont à juste titre particulièrement intolérantes vis-à-vis des observateurs qui ne répondent pas aux sollicitations et aux signaux  des bébés.

La réserve verbale des observateurs est différemment supportée par les mamans, selon leur personnalité et leurs attentes. Elle est soit appréciée (je n'aurais pas supporté qu'il me donne des conseils, je voulais rester maître de mes actes) parce qu'elle respecte leur façon d'être mère, soit vécue comme persécutrice ou hostile (elle savait certainement beaucoup de choses mais elle les a gardées pour elle), soit elle a déçu les parents en attente de conseils précis. Que les mamans soient attentives aux signes d'acceptation du bébé vis-à-vis de l'observateur me paraît un phénomène assez normalement humain mais j'ai toujours eu l'impression que chez les mamans qui avaient accepté l'observation comme soutien personnel, cette réaction comportait une forme de déculpabilisation. C'est comme si l'enfant leur disait que ce tiers, qu'elles ont souhaité auprès d'elle, ne l'avait pas dérangé lui.

Les bébés sont très sensibles à ce regard qui les suit partout et fréquemment les observateurs notent que l'enfant qui peut se déplacer et quitte la pièce, vérifie que l'observateur n'oublie pas de le suivre. Une question se pose, vu l'importance de ce regard, concernant la façon dont l'enfant observé interprète et ressent la disparition de l'observateur à la fin de l'observation. Bien entendu, l'observateur explique les raisons de son départ à l'enfant et j'essaye de voir, auprès des parents, si l'enfant manifeste qu'il perçoit l'absence de l'observateur. Ce n'est pas facile car les enfants de dix-huit mois, dans la majorité des cas, ne parlent pas encore très bien. J'ai cependant pu glaner quelques réactions qui démontrent que les bambins n'ont pas oublié l'observateur. Une fillette de vingt mois, au moment où je lui parle de l'observatrice, cite le nom d'une tante. La maman m'explique que cette personne habite à l'étranger et vient de partir après un séjour de six semaines chez eux. Cette enfant a donc associé deux personnes qui sont venues dans la famille et reparties. Quand je dis que je suis une amie de l'observateur, certains enfants vont chercher le jouet reçu de l'observateur comme cadeau d'adieu. Une maman me raconte que son fils prononce sur un ton interrogateur le prénom de l'observatrice chaque fois que la sonnerie du téléphone ou de l'entrée résonne. Une observatrice dont les enfants fréquentent la même école que la soeur aînée de l'enfant observé, le croise un jour à  la sortie de l'école. C'est l'enfant qui le premier a reconnu l'observatrice et s'est précipité dans ses bras. S'il semble clair que le regard bienveillant de l'observateur doit apporter un gain narcissique et libidinal à l'enfant observé, une question reste cependant  sans réponse : "Comment vit-il la disparition de ce regard ?". A la fin de notre entretien, une maman m'a demandé si sa fille aurait évolué différemment  sans la présence de ce regard. Je n'avais pas de réponse sûre à lui donner mais comme elle m'avait parlé de l'effet rassurant que l'observation avait eu pour elle, j'ai suggéré que l'influence de la présence de l'observatrice pouvait avoir été bénéfique pour elle et donc pour le bébé.

Lors de ces entretiens j'ai pu vérifier une hypothèse née de l'écoute des séances d'observation ; j'avais l'impression que les mères faisaient inconsciemment un parallélisme entre le bébé et l'observateur. Les observateurs se sentent en partie traités comme les bébés. Ainsi les oublis des séances par la mère ou les retards se retrouvent chez des mères ayant un investissement majoritairement ambivalent ou fluctuant du bébé. L'accueil général fait à l'observateur montre beaucoup de similitudes avec celui réservé au bébé dans la famille et dans le psychisme des parents. Je ne parlerai pas du fait que les mères proposent toujours une boisson aux observateurs parce que cela fait partie des coutumes dans notre civilisation occidentale. Plus remarquable peut-être est le fait que les mamans y pensent au moment où elles nourrissent bébé. Une maman particulière ne proposait jamais à l'observatrice d'enlever son manteau lorsqu'elle arrivait et à plusieurs reprises l'observatrice a connu des moments pénibles devant le manque de prudence de cette mère. Le bébé était parfois réellement en danger de chute. Lorsque j'ai rendu visite à cette maman, elle m'a confié que sa petite fille n'avait pas vraiment été désirée, elle avait conçu cet enfant parce qu'elle en avait fait la promesse à sa mère sur son lit de mort. Dans une autre observation, l'exemple est moins dramatique : le bébé a six mois et commence à aimer le jeu coucou. Ce jour-là, il est sur les genoux de sa mère, dos contre elle et face à l'observatrice, assise de l'autre côté d'une table. La maman instaure un jeu de coucou avec les petits pieds du bébé, les mettant sous la table puis au-dessus de la table. La seule personne pour laquelle les pieds apparaissent et disparaissent c'est l'observatrice ! Le bébé n'a d'ailleurs pas ri.

Cette assimilation inconsciente entre le bébé et l'observateur explique sans doute pourquoi les mères qui sont gênées par l'observation, n'y mettent cependant pas fin. C'est une possibilité qui leur est annoncée lors de la première rencontre. Aux mamans qui trouvaient l'observation un peu lourde, j'ai demandé pourquoi elles ne l'avaient pas arrêtée. Elles me répondent qu'elles ont voulu respecter la parole donnée, aller jusqu'au bout de l'engagement. C'est évidemment possible, mais une raison plus profonde pourrait être que rejeter l'observateur correspond à rejeter le bébé.

Tous les parents demandent à l'observateur s'il a des enfants. Une réponse positive est pour certains parents rassurante car ils pensent que les observateurs seront plus compréhensifs par rapport aux difficultés rencontrées dans l'éducation des enfants. Lorsque les observateurs n'ont pas d'enfants, certaines mamans se sentent investies d'une tâche éducative ; elles auront quelque chose à leur apprendre, à leur montrer. Une fréquente inquiétude des mères, au début, est de ne rien avoir "d'intéressant" à montrer.

Un thème fréquemment et spontanément abordé par les parents concerne la régularité d'horaire des séances : l'aspect cadre. S'il a toujours été variablement accepté et toléré, il apparaît qu'actuellement un horaire fixe gêne plus facilement les jeunes mères. Elles tiennent fort à leur liberté de mouvements. Pour certaines néanmoins cette régularité reste rassurante et réconfortante. Mrs. Bick préconisait des horaires fixes, mais l'évolution des femmes liée au féminisme semble obliger les observateurs à suivre une autre injonction de la créatrice de cette méthode de formation, à savoir : s'adapter aux désirs de la mère. Certains se voient ainsi dans l'obligation d'accepter des modifications systématiques de l'horaire des séances d'observation. Par une question directe, j'essaye de voir si les parents se sont vécus différents sous le regard de l'observateur tout en sachant qu'il est irréaliste de penser que la présence de l'observateur puisse passer inaperçue. Les réponses sont très variables : certains parents pensent ne pas avoir modifié leur comportement, d'autres estiment qu'ils étaient différents soit plus démonstratifs, soit inhibés surtout en ce qui concerne leur intolérance à la jalousie de l'aîné. Plus étonnant étaient les discussions qui naissaient entre les parents à ce sujet car les regards de l'un sur l'autre ne coïncidaient pas nécessairement. Ainsi une maman trouve que son mari s'occupait plus du bébé durant les observations ; un père estime que sa femme était nettement plus inhibée quand observée ce dont la maman ne s'était pas rendu compte. Je provoque ainsi des prises de conscience inattendues en espérant qu'elles n'auront pas d'effets négatifs.

Pour conclure

La formation par l'observation d'un bébé dans sa famille est pleine de richesses et de découvertes tant sur le développement du bébé que sur la personnalité de l'observateur. Rares sont les observateurs qui n'en ont pas tiré profit. Par contre, j'ose affirmer que cette pratique ne représentera une intrusion dans la relation très intime entre un bébé et sa mère, que si l'observateur a pu trouver une juste place dans ce couple. Il doit se situer en équilibre entre une discrétion absolue et une participation affective profonde et sincère pour atténuer l'impact intrusif de sa présence. Nous avons vu que les mères trouvaient des moyens de se protéger contre les vécus un peu difficiles du début, par les motivations qu'elles se donnent à propos de l'acceptation de cette présence tierce : "faire plaisir à la personne intermédiaire" ou/et "aider un jeune dans sa formation" ainsi que le gain narcissique d'avoir été choisi par l'intermédiaire. Nous savons aussi qu'au plus profond d'elles-mêmes, beaucoup de mamans désirent une présence réconfortante et rassurante pour les aider à créer ce lien si fort et si important entre elle et leur bébé.

L'importance du regard n'est plus à mettre en évidence que ce soit dans le développement du bébé ou dans les relations intersubjectives. D.Winnicott (les yeux de la mère comme miroir pour le bébé, 1975) et D.Meltzer (la relation d'objet esthétique, 1988) ont attiré notre attention sur ce thème que j'ai moi-même étudié (Watillon, 2003). Durant l'observation nous constatons que le bébé utilise le réconfort de ce regard par exemple lorsqu'il rencontre les premiers interdits à ses désirs. 
Comme pour tout ce qui concerne les sciences humaines il est difficile de tirer des conclusions trop généralisées. Je pense cependant qu'il est important pour les animateurs de groupe d'observation de ne pas oublier que cette technique peut représenter pour certaines mères un poids difficile à porter. L'attitude de l'observateur peut alléger ce phénomène s'il arrive à se situer à la place que cette mère là et ce bébé là,  peuvent accepter. Mrs. Bick nous a laissé des instructions éthiques précises mais nous n'avons pas de recette type ni de conseils sans failles. Chaque observateur doit développer son intuition pour sentir ce que la maman et son bébé peuvent attendre et supporter de sa présence. Trouver ce juste équilibre représente selon moi un des apports de cette formation, que l'observateur pourra appliquer dans son travail clinique ultérieur. Ce qui au départ pouvait être un peu difficile pour les mères (et donc pour le bébé) peut se transformer en une relation agréable apportant à tous les participants un ou des avantages, à condition que l'observateur trouve cette "juste place" qui est différente pour chaque couple mère/bébé et pour chaque observateur.

L'importance et la valeur de la relation ainsi créée entre la famille et l'observateur sont confirmées par les phénomènes de deuils qui entourent la fin de l'observation. Ceux-ci doivent également être maniés avec tact et humanité. J'ai eu l'impression que ma rencontre avec les parents représentait pour eux une manière de les aider à clôturer ce travail. Le regard qu'ils peuvent jeter sur ce qu'ils ont donné mais aussi reçu, le fait qu'ils comprennent mieux ce à quoi ils ont participé, les aide à faire la part des choses. Je pense que cet entretien représente pour eux un remerciement, une réassurance narcissique, une reconnaisse de l'effort qu'ils ont accompli et la prise de conscience d'avoir reçu un soutien en échange. Je compte en tout cas continuer à rencontrer les parents après la fin de l'observation.

Bibliographie

Bick, E. (1964), Notes on Infant Observation in Psycho-analytic Training. International Journal of Psychoanalysis,  45, 558-566.
Meltzer, D., (1988), The apprehension of beauty. The R. Harris Trust Library, Clunie Press.
Watillon-Naveau A., (1985), L'impact de l'observation mère-enfant sur les mères et leur nourrisson. Revue Belge de Psychanalyse, 6, 81-93.
Watillon-Naveau A. (2003), Comment réellement voir et pas simplement regarder ? Cahiers de Psychologie Clinique, 20, 33-56.
Winnicott D. (1975), Jeu et Réalité, l'espace potentiel, Paris, Gallimard.