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Aux sources culturelles de la psychanalyse, l'oedipe relatif : höderlin ou la question du père de Jean Laplanche
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°124 - Page 24-30 Auteur(s) : Roseline Bonnelier
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Résumé :
Mon travail s'efforce de montrer en quoi la théorie de la séduction généralisée de Jean Laplanche est l'effet après-coup (la Nachträglichkeit), "traductif", d'une inspiration hölderlinienne. Je trouve au cours de ma recherche que le mythe solaire chez Hölderlin peut se traduire en psychanalyse par un  complexe d'oedipe généralisé. Ce dernier est "le premier" organisateur de la topique du moi, à la façon d'un schème représentant la catégorie du message énigmatique dont il est porteur. Né du refoulement originaire, il est inconscient au départ, hétérosexuel, parce qu'il  n'arrive que dans le temps de l'autre qui  précède.
Mots-clés : mythe solaire chez Hölderlin - théorie de la séduction généralisée (J. Laplanche) - oedipe - idéal du moi - question du féminin.

"Pourquoi le temps, et pour quoi le temps à partir de la "théorie de la séduction généralisée" ? Eh bien, c'est qu'à mon sens il y a entre deux une liaison intime. La théorie de la séduction est une pensée du temps. C'est une pensée, permettez-moi ce néologisme, "traductive" du temps."
Jean Laplanche. Problématiques VI L'après-coup

Pour construire un schème oedipien, plus profondément relatif au temps de l'autre dans le genre humain qu'à l'ancienne métaphysique reconduite dans le monisme de l'idéal phallique, métaphysique réglée sur sa logique binaire phallique-castré(e) et son impact dans le narcissisme, il s'agit d'ouvrir  un champ subliminaire de l'écriture  de la psychanalyse sous la plume de Freud, héritier de toute une culture germanique.

De "Hölderlin et la question du père" à la  "théorie de la séduction généralisée" de Jean Laplanche et retour : un problème topique pour l'Oedipe

La psychanalyse se trouve alors interrogée de plus haut sur sa traduction du complexe d'oedipe à partir de sa réception possible du très grand écrivain allemand Hölderlin. Une telle réception  commence en psychanalyse à l'aube des années 1960 dans la période "para-lacanienne" de Jean Laplanche. Le qualificatif "para-lacanienne" est une formulation de J. Laplanche lui-même (correspondance personnelle). Il situerait  une relation à Lacan assez paradoxale, justement sur la question de l'Oedipe. Ce psychanalyste de la "troisième génération" pose plus tard, en 1987, la théorie de la séduction généralisée, dont le corrélat est une théorie de la traduction, tout en secondarisant de plus en plus l'Oedipe de la vulgate, structuralisé dans les années 1950 par Jacques Lacan en "métaphore du Nom-du-père", lequel "Nom-du-père" donnerait lieu à un "pseudo inconscient" dans la critique la plus récente de Jean Laplanche. À la suite de Jean Laplanche, et au risque du débat avec cette avancée théorique de sa pensée, je vais m'enfoncer encore plus dans le paradoxe. La mise à l'écart de cet oedipe "freudo-lacanien" le laisse en effet tel quel. Le remaniement topique engagé par Jean Laplanche exige selon moi une refonte généralisée du complexe au niveau métapsychologique de la formation du moi, refonte qui relativise le primat du phallus d' "ancien régime" en psychanalyse par rapport au temps premier d'un autre genre qu'entrevoit Hölderlin dans ses Remarques sur Antigone : Hölderlin traduit désormais "Zeus" par le "père du temps" en passant de la Grèce - à laquelle appartient encore la figure néanmoins charnière et spécifique du Christ, à l'Hespérie, la modernité occidentale.

Si je poursuis la traduction oedipienne du mythe hölderlinien en psychanalyse aujourd'hui, le virage métaphysique opéré permettrait de poser en deçà de l'homo-mythe narcissique du héros qui soutient le complexe majoritaire du garçon  référé chez Freud au classico-romantisme du protestantisme culturel allemand dans le Bildungsroman du moi de la seconde topique freudienne (avec une déclinaison d'un "deuxième sexe" rapporté de la fille comme garçon manqué/castré après coup en hystérie), un père hétérosexuel d'une fille a priori d'avant la "mère" du fantasme incestueux oedipien de l'homme : avant que cette dernière "mère" du mythe biologisant de la mère nature certissima n'advienne dans la culture comme pseudo "objet" transcendantal d'une identité supposée acquise, telle une seconde nature ou "raison" des anciennes Lumières. Au regard du mouvement des idées, il serait ainsi catégoriquement rappelé que l'homme ne peut pas être pris pour un objet, parce qu'il demeure une transcendance. Dans l'histoire émerge aussi en contrepoint un accès désormais possible de l'ancien "continent noir" de la féminité à sa propre définition de genre humain, qui ne consisterait pas seulement en celle d'un homme par défaut de l'objet phallique référant au pouvoir mytho-symbolique. Une femme ne peut être en droit (naturel), par rapport au temps qui l'inscrit dans la filiation d'un autre père (celui d'un rapport hétérosexuel possible : transcendant), être prise seulement pour  l'objet "maternel" supposé acquis et ses dérivés dans l'idéal du moi en formation de l'enfant homo-mythique.

Le fantasme incestueux du garçon modèle avec la "mère" dans la théorie sexuelle phallique infantile est une production de l'interdit qui n'arrive qu'après coup dans la langue où l'être humain s'insère. Il y a une contradiction inhérente à la notion d'inceste, un double bind (G. Bateson) fondateur de l'humain par rapport à la nature ou physis en grec touchant le corps : l'inceste - la chose impossible à imaginer (le mot n'existe pas en grec) - empêche de dire le temps (celui de la succession des générations quand se mettent en place après coup les relations de parenté ainsi nommées) ; il empêche de  "compter les heures" ou coups du soleil : or il est impossible à la pensée de suspendre le cours du temps qui n'est connu qu'après coup quant à son sens. Il faut bien poser un principe d'antériorité inconscient dans l'être humain. L'inceste, "l'oiseau mangeant la chair de l'oiseau" des anciens grecs, est impensable, et a donc à voir avec la folie, fût-elle transcendantale et rationaliste, soit le "sens de l'illusion" (Wahnsinn) narcissique, de l'homo-mythe culturel en quête d'identité. Le "jeu du deuil" (Trauerspiel) ou tragédie d'Antigone dans Sophocle le livre au plus profond, dans ce qu'a pu en remarquer son traducteur Hölderlin (Remarques sur Antigone).

Les études de genres, par leur aspect performatif, ne semblent pas quitter l'homo-mythe narcissique parti à la conquête du pouvoir phallique, ou comme il s'appelle : la petite fille de l'Oedipe freudien ne l'a pas et elle veut l'avoir en toute logique, de n'importe quelle manière ; elle est plus royaliste que le roi. Le pouvoir phallique d'origine narcissique de l'homo-mythe doit se rendre au constat de son illusion transcendantale : il est relatif. Le champ philosophique à côtoyer ici sur le concept de l'imagination transcendantale et de sa liaison avec celui fondateur de la théorie psychanalytique autour de la Phantasie ou fantasme (avec le problème révélateur que pose celui de sa traduction française) s'avère être celui du "titan" Fichte dans sa rencontre avec Hölderlin qui en est l'auditeur critique en 1794-95 à Iéna.

De la littérature appliquée plutôt que de la psychanalyse appliquée : Hölderlin, la psychanalyse

Ma thèse serait celle d'une littérature appliquée plutôt que d'une psychanalyse appliquée. Il y aurait là une question de méthode. Lorsqu'on aborde cet autre continent, qui est plutôt un archipel, à savoir la Grèce du mythe hölderlinien créé par l'adresse de l'art poétique (la Geschiklichkeit au sens d'une destination du poème), on a à faire avec l'ouverture sous nos pas de champs considérables de la connaissance humaine que la recherche exige de côtoyer, alors qu'en principe nous ne sommes plus à l'époque de l'homme de la Renaissance.

Notons que Sigmund Freud n'a pas écrit de grand texte sur le complexe d'Oedipe, tandis qu'il a pu "accoucher" comme il le dit presque en ces termes dans une lettre à Karl Abraham, de son texte inspiré -son "enfant" conçu à Rome, Pour introduire le narcissisme. D'une certaine façon, l'Oedipe psychanalytique est aussi, dans l'oeuvre freudienne, un archipel, une Grèce de Freud. La méthode poétique, dite parfois du "rêve éveillé", inspirée du "processus primaire" dans le psychisme, rejoindrait la méthode psychanalytique de l'association libre et de son correspondant dans le transfert que représente "l'attention en libre suspens" (die freischwebende Aufmerksamkeit) de l'analyste (traduction des OCF-P) : je greffe ici, sur celle en filigrane de Freud (cigogne / chevaux du petit Hans, "vautour" de Léonard.), ma propre métaphore de l'oiseau, laquelle signifie l'Oedipe. L'énigme oedipienne incestueuse de l'homme a gardé trace de son origine féminine : dans le Sphinx au corps métonymique d'oiseau. L'oiseau du message oedipien est d'origine solaire : c'est au moment du déclin (Untergang : coucher d'un astre) du complexe d'oedipe, qu'on entrevoit le mieux la relation poétique subliminaire dans l'allemand écrit de Freud (celui de Luther) entre le mythe solaire antique que Hölderlin a su traduire et cet oiseau imparfait sur terre qu'est l'homme Oedipe. Jean Laplanche, dont le balancement de l'oeuvre "boîte" entre "copernicisme" / héliocentrisme et "ptoléméisme"/narcissisme, en a écrit la litote. Mais Hölderlin, lapidaire, en dit plus en trois mots et trois ou quatre langues qui se télescopent dans cet extraordinaire fragment du "retour" hölderlinien : Apoll envers terre.

Le Hölderlin de Jean Laplanche (1959-1961) et la question du père symbolique de Jacques Lacan, alias : celle de l'Oedipe psychanalytique

Avec son premier livre, Hölderlin et la question du père, Jean Laplanche publiait en 1961 sa thèse de médecine soutenue devant la Faculté en 1959, Hölderlin au détour de sa folie et de son oeuvre (1794-1800). Dans cet ouvrage "mixte", psychiatrique et psychanalytique, il appliquait au cas littéraire d'entrée en psychose de Hölderlin la thèse lacanienne de la "structure" psychotique d'un sujet chez lequel il y avait "forclusion du Nom-du-père".

Il faisait rouvrir à son Hölderlin, poète et schizophrène, la question dite  "universelle" de la schizophrénie en rouvrant la question du père,  celle du père symbolique de Lacan, tandis que le même Laplanche commençait la critique du Signifiant lacanien de "l'inconscient structuré comme un langage" au Colloque de Bonneval à l'automne 1960.

Le Hölderlin de Jean Laplanche annonçait un renversement du rapport à l'objet clinique, que je ne fais plus qu'accentuer : Hölderlin en serait le théoricien avant-coureur, par l'objection qu'il élève à l'encontre de l'idéalisme allemand et de toute métaphysique subjective d'où se déduit un sujet-objet moïque (dans la philosophie de Fichte - où va puiser Hegel.). La problématique soulevée concerne le statut du mythe d'après son acception hölderlinienne dans la rencontre de cette adresse de l'art de Hölderlin avec ce qui arrive en psychanalyse du fantasme hystérique dans le schème oedipien et le transfert qui s'y applique. Le mythe hölderlinien permet d'éprouver le complexe d'Oedipe de telle sorte que les traductions de Sophocle par Hölderlin  rendraient compte de la théorie de la séduction généralisée comme constitutive d'un Oedipe plus originaire, par sa méthode qui tient à la transcendance du transfert qu'elle révèle. Car la situation de "séduction originaire" entre l'adulte pourvu d'un inconscient et l'enfant traducteur des messages compromis avec l'inconscient de l'autre adulte aux prises avec la séduction de la sexualité infantile, ne rappelle-t-elle pas le schème oedipien pour l'essentiel : la contrainte naturelle du temps qui sépare l'un de l'autre avant son inscription dans l'humain, et comment : par quelle traduction possible ?

En psychanalyse appliquée au domaine culturel, dont la psychanalyse fait elle-même partie, la traduction d'un mythe solaire chez Hölderlin en nouvel Oedipe psychanalytique exige l'ouverture d'un champ de recherche dans l'écriture de la théorie, partant une re-définition de la psychanalyse par rapport à son enracinement dans notre culture. La dimension plus allemande de la philologie est impliquée, par-delà l'ère lacanienne structuraliste de cet "inconscient linguistique" du vingtième siècle en voie de  "mondialisation" ; l'adresse à l'histoire est engagée. Avec Claude Hagège, il faut redire que "le signe est incertain" par la dimension diachronique de la formation des mots ; les langues sont naturellement relatives à l'histoire que font les hommes.

Le soleil, die Sonne, est du genre féminin en allemand. Le fragment Pourquoi ô beau soleil de Hölderlin est mon leitmotiv, il dit l'essentiel de ma question, la question du féminin en corrélation avec celle de l'idéal du moi :
Warum, o schöne  Sonne, genügst du mir,
Du Blüthe meiner Blüthen ! Am Maitag nicht
Was wei, ich höhers denn?

"Pourquoi, ô beau soleil, ne me suffis-tu,
Toi fleur de mes fleurs ! Au jour de mai pas
Que sais-je de plus haut donc ?"

Le "trajet en chicane" du Hölderlin de Jean Laplanche, un paradigme de la théorie de la séduction généralisée : Hölderlin venait-il rouvrir la "question universelle de la schizophrénie" ou bien celle plutôt de l'hystérie ? Vers un Oedipe féminin hétérosexuel de Hölderlin.

Dans les années 1990, Jean Laplanche pense et dit (au cours d'un séminaire et d'un colloque) avoir décelé au cours de son étude clinique, un "trajet en chicane" de Hölderlin : le deuil  de la mère qui avait pour objet le  "second père" du poète ainsi que celui-ci appelle son beau-père, aurait barré l'accès au "vrai" ou premier père de Hölderlin mort à 36 ans lorsque Hölderlin était âgé de 2 ans et quelques mois. La thèse lacanienne sur les psychoses s'en trouvait vérifiée, de par son application même : on avait là un système autoréférentiel dont Hölderlin devait faire "l'objet clinique" en psychanalyse appliquée ad hominem plutôt que ad rem. Quant à la pierre laplanchienne, apportée à la recherche, d'un "trajet en chicane" de Hölderlin, je la reprends pour  essayer de traduire après coup en psychanalyse l'adresse hölderlinienne (aux siècles futurs) : soit depuis Laplanche, la traduction en oeuvre par le poète du message énigmatique compromis avec l'inconscient de sa mère par rapport au travail de deuil de la jeune femme et de son adresse inconsciente à l'enfant. Cette pierre, devenue pierre d'angle, constituerait  le paradigme du message énigmatique dans la théorie de la séduction généralisée posée dans l'après-coup "traductif" des Nouveaux fondements pour la psychanalyse. La thèse de Jean Laplanche sur une réouverture de la question du père en psychanalyse, passant en chicane par la confrontation avec le reste d'énigme laissée par le "père symbolique" de Jacques Lacan, invitait à sa suite par le superbe point d'orgue lyrique de l'oxymore romantique nervalien où nous laisse en suspens la conclusion, "soleil noir" coupé en négatif photographique, écho au coucher de soleil du paysage psychotique selon Henri Ey dans l'introduction, ici connoté de surréalisme, ce "romantisme scientifique" selon Thomas Mann. La métaphore astronomique de Jean Laplanche entre copernicisme et déliaison de l'inconscient et  ptoléméisme de la liaison ou du narcissisme était alors lancée.

Au moment structuraliste français de la psychanalyse, cette sorte de "romantisme scientifique" du surréalisme qui nimbe l'idiolecte lacanien est un indice d'écho fait - par transfert interculturel - à la littérature allemande en son acmé un siècle avant celui de sa résonance à Vienne fin de siècle sous la plume de Freud, écrivain de la psychanalyse : Le  "père symbolique" lacanien, n'était-il pas une forme de "science fiction", visant à l'appropriation hystérique du complexe paternel freudien, cet autre nom du complexe d'Oedipe, bref une forme d'acculturation ? Par exemple, son application, sur le mode du raisonnement par l'absurde (le non Oedipe freudien de la "forclusion du Nom-du-père"), au cas  d'une "structure psychotique" de Hölderlin, forçait l'histoire : il est probable que Hölderlin, homme du XVIIIème siècle, dont le père était mort lorsque Hölderlin avait deux ans et quelques mois, n'avait eu accès dans sa plus petite enfance qu'au monde féminin et maternel comme tous les nourrissons robés jusqu'à deux ans avant la libération rousseauiste de L'Emile (Rousseau est un "demi-dieu" moderne de Hölderlin, dont le roman Hypérion ou l'ermite de (en) Grèce double à la "course" d'Antigone, une certaine Julie ou La Nouvelle Héloïse). Et au lieu de se représenter, de manière anachronique, un non accès "psychotique" au "père symbolique", il serait peut-être plus intéressant d'étudier quel genre de père, Hölderlin, au sortir du "siècle de Goethe" côtoyé du même coup que l'est le Romantisme naissant, est en train de fonder pour le destin occidental : et c'est d'un autre oedipe qu'il s'agit ! Le Hölderlin de Jean Laplanche a commencé dès lors l'analyse subliminaire d'un "trajet en chicane", moins du poète patenté fou Hölderlin, que celle du "trajet en chicane" ou transfert hystérique culturel de la psychanalyse passée en France chez Lacan. Ce dernier "structuralise" l'oedipe freudien afin d'en faire un bon "sujet" assez cartésien de son pseudo inconscient linguistique et universaliste, pour ne pas dire "catholique". Ce faisant, et l'étayage lévi-straussien aidant, le "structuralisme" n'est pas sans revenir à nos vieilles Lumières rationalistes fondatrices de la res publica, dont le contrat social repose sur le pacte homosexuel des frères d'après le meurtre du Urvater freudien de Totem et tabou, avec soumission de l'idée de "nature" à la "culture" et métaphore filée de la fable millénaire du "Bon Sauvage", autrefois "barbare", qu'il fallait  "coloniser", y compris chez le Freud goethéen des polders (modèle pris dans Faust II et le Bildungsroman Wilhelm Meister) jusque par la conquête du moi de la seconde topique résumée dans Wo Es war, soll Ich werden : restait le "continent noir" de la féminité ! La femme est le dernier grand esclave de l'humanité, son autre moitié,  et la découverte de la psychanalyse à l'épreuve de l'hystérie devait constituer en principe le moyen de sa délivrance ! Mais Freud apportant "la peste" n'a-t-il pas fait marche arrière comme Luther au seizième siècle devant la révolte des paysans appliquant à la lettre son texte révolutionnaire sur "la liberté du chrétien" ? Le Cujus regio, ejus religio de Freud, s'écrirait "politiquement" : "Le destin, c'est l'anatomie", exclusivement phallique naturellement.

Le père que Hölderlin va appeler dans sa traduction d'Antigone, le "père du temps" au lieu de Zeus,  je vais quant à moi le traduire, en suivant Hölderlin, et en suivant - "en chicane" traductive - Laplanche : le "temps" dans ou de l'inconscient, au lieu du Phallus avec sa majuscule lacanienne du Symbolique et du grand Autre. Le "primat" du phallus serait second : il relèverait d'une formation d'idéal, c'est à dire du narcissisme. Il faudrait approfondir vers l'originaire (la réalité  psychique, selon J. Laplanche) le schème du complexe d'Oedipe dans son ensemble. L'Oedipe est relatif. Il est relatif au temps, qui est aussi le temps de l'autre à advenir. Freud n'aurait-il pas confondu une soi-disant "a-temporalité" de l'inconscient avec un processus de stase du narcissisme "secondaire" capable de se déliter dans le travail du rêve et le "principe primaire de l'advenir psychique", ainsi que dans l'expérience créatrice qui s'en sert en retour par mimesis ? L'origine du temps est en effet inconnue dans la nature (en physique) ; le sens du temps n'arrive qu'après coup de son effet (Nachträglichkeit).

Ma thèse est aussi une thèse littéraire ; et elle l'est pour la bonne raison qu'elle est psychanalytique. Le profond rapport de la psychanalyse à la littérature serait hystérique. Au passage du bon entendeur salut, il serait  peut-être encore plus difficile d'ajouter que ce rapport hystérique de la psychanalyse à la littérature l'est d'autant plus en France qu'il s'agirait plus souterrainement et indirectement d'un rapport à la littérature de langue allemande. Et qui dit littérature allemande dit aussi philosophie. L'histoire entre en lice. Je dois forcément souligner le mot "allemand", qualificatif qui a pu désigner parfois la psychanalyse comme une science "allemande", près de l'autre désignation de science "juive". L'appropriation lacanienne de cette science reste un peu un coup de force, mais en retour et sous l'onction catholique de parade, le protestantisme culturel allemand passe en France : il a trouvé une terre d'asile subliminaire, la psychanalyse.

Le nouage est au lieu oedipien du fantasme incestueux, lorsque se renverse l'objet, celui de "l'inceste littéraire", en sujet sado-masochiste au passif-action allemand de l'auxiliaire werden dans Un enfant est battu du fantasme hystérique pouvant se transposer en transfert dans la situation analytique : la définition théorico-pratique de l'Oedipe est alors déterminante dans le maniement de l'outil transférentiel pour le thérapeute entre "névrose" et "psychose". L'espoir  de la cure psychanalytique offre à des personnes un espace potentiel formidable de re-création  de leur existence, qui n'est pas sans évoquer une création littéraire : poétiquement habite l'homme sur cette terre, selon la célèbre parole poétique de Hölderlin rapportée dans En bleu adorable. Et "lira bien qui lira le dernier", pour citer Gérard Genette sur le genre de plus en plus moderne de la parodie, lequel commence d'être évoqué dans la Poétique d'Aristote. Ma thèse donc, qui vient de la littérature,  y retourne en emportant avec elle la psychanalyse à la semelle de ses souliers, comme "variante de la littérature allemande moderne" (Heinz Schlaffer, La brève histoire de la littérature allemande, 2002).  Je vais trouver que sous couvert de rouvrir la question dite "universelle" de la schizophrénie, le Hölderlin de Jean Laplanche, en incipit avant-coureur de la théorie de la séduction généralisée, venait plutôt rouvrir la question de l'hystérie.

Sous l'introduction freudienne du narcissisme en psychanalyse, une réintroduction de l'Oedipe par son cheval de Troie : l'idéal du moi

"L'os", appelons-le de mammouth sur lequel je tombe, est un os métapsychologique. Il réside  dans ce concept lacanien  de la psychose par lequel le Nom-du-père, soit le père symbolique et l'ordre symbolique de la signification phallique, "ce pivot du complexe d'Oedipe", écrit J. Laplanche dans Hölderlin et la question du père, en n'étant pas admis "dans le système  de significations du sujet", rapporte a contrario le complexe d'Oedipe freudien. L'arbre moteur -avec  Lacan, ça tourne même à l'arbre d'hélice, par la greffe opérée sur cet axe transmetteur de la dynamique oedipienne que  représente la dialectique résolutive hégélienne (à synthèse - Aufhebung- ternaire), c'est la "castration", retournée en instance législatrice du sujet supposé barré d'un pseudo inconscient spéculaire prélevé en fait dans l'introduction freudienne du narcissisme. Chez Freud, cette "pièce maîtresse" s'appelle toujours le "complexe de castration" dont le point d'impact est effectivement dans le narcissisme. "Dans ce domaine du complexe de castration", écrit Freud dans Pour introduire le narcissisme, il est possible "de remonter par le raisonnement à une époque et à une situation psychique où les deux sortes de pulsions (les pulsions libidinales et les pulsions du moi) agissent encore à l'unisson et se présentent comme intérêts narcissiques dans un mélange indissociable." Freud va passer du complexe de castration à l'idéal du moi lié aux "représentations culturelles et éthiques de l'individu", comme  Freud qualifie de telles représentations ; je cite encore Freud : "La formation d'idéal serait du côté du moi la condition du refoulement".  Le second paradoxe sous-jacent donnerait lieu à la question suivante : quel genre de narcissisme Freud introduit-il en psychanalyse, et quelle sorte d'énigme recèle cet idéal du moi qui ressemblerait encore davantage à un fantasme après-coup qu'à l'instance contrôleuse qui va s'ensuivre du surmoi ? L'ouvrier de l'ombre au cours de la formation d'idéal, ce qui impliquerait l'a priori du facteur temps dans un processus inconscient, surtout si on lui ajuste la catégorie importante du message de la théorie de la séduction généralisée, message énigmatique compromis avec l'inconscient de l'autre adulte, l'ouvrier de l'ombre, le passager clandestin de ce bateau d'un narcissisme pseudo primaire que nous aurait monté Freud, ce serait Oedipe,  mais bien entendu le seul Oedipe reconnu du garçon dans le mythe du héros (le Jüngling ou jeune homme éternel de l'érection phallique)  dont "Le  destin, c'est l'anatomie" des théories sexuelles infantiles, selon  la "politique"  de Freud parodiant Napoléon rencontré chez Goethe à Erfurt en 1808.

Le moi objet d'amour du narcissisme est défini par défaut attribué à l'autre. Le Bildungsroman de cette seconde topique freudienne annoncée est celui d'Oedipe voyageant incognito comme passager clandestin, très empreint sous la plume freudienne du mythe héroïque embourgeoisé du Knabe du classico-romantisme allemand, anciennement fils de pasteur paradigmatique devenu Dichter, c'est-à-dire créateur littéraire. Le signifiant phallique d'une vulgate freudo-lacanienne de la psychanalyse, s'est substitué à la politique de Freud réintroduisant l'Oedipe majoritaire du garçon, avatar du mythe du héros, sous l'homme de paille  d'un  narcissisme dit primaire et l'X du narcissisme second de la formation d'idéal, que la régression à un narcissisme  après coup, qualifié alors de secondaire, manifeste comme un verre grossissant dans les névroses narcissiques, celles que Freud au départ n'appelait pas psychoses. C'est dire le pouvoir mytho-symbolique qui demeure attaché au signifiant phallique, pouvoir qui s'enracine tel un pénis fétiche, dans les théories sexuelles infantiles répétitrices par mimesis du narcissisme parental de His Majesty the Baby et dans l'emprise de la langue : après consultation assez ardue de Claude Hagège, je trouverais que le nom déterminant davantage l'objet, et les objets se présentant comme plus nombreux dans les repérages de l'enfant que les événements s'exprimant davantage par le verbe, est plus vite déterminant à la périphérie de l'énoncé encore à venir quant à son centre, le prédicat. Ce que vient sceller l'introduction freudienne du narcissisme en psychanalyse, c'est le fantasme incestueux  oedipien que j'essaie d'analyser sous cette forme composée de l'homo-mythe, car il est d'un seul et même genre en son paralogisme. Il est monothéiste et reconduit, avec la sécularisation de la religion au nom de la Raison pratique  comme l'a réalisée Kant, une métaphysique subjective implicite, aux dérives politico-religieuses éventuelles. C'est à cette pseudo métaphysique identitaire d'un sujet que fait objection Hölderlin à l'endroit de l'idéalisme allemand : l'exigence première de sa vocation poétique et la force en conséquence de sa pensée lui font poser le principe différenciateur d'une antériorité de l'être comme liaison séparante dont il affirme qu'elle est une simple liaison.

Hölderlin n'est pas un Romantique, alors que Freud l'est en partie, et Jean Laplanche encore un peu, via un reste de sa relation antithétique au Lacan des années symboliques référées au signifiant phallique de la castration ancré dans le narcissisme : c'est pourquoi aussi, sous la plume subliminaire de Freud préparant l'antithèse spéculative au narcissisme que sera le Todestrieb de la pulsion de mort - déliaison chez Laplanche,  le concept de narcissisme introduit en psychanalyse est un concept de clôture, et de scellement refoulant d'un objet moïque, dont l'avenir n'est que celui de son illusion transcendantale, destinée à recouvrir comme un vêtement le trou noir de la pulsion. Cette dernière est d'abord la plus primitive ; c'est la pulsion orale, cannibale, où, sublimée chez Hölderlin,  la création poétique prend corps dans la langue à destination hespérique, celle de plus en plus de l'après-coup hystérique que découvrira la psychanalyse : Dieu porte un vêtement, Gott an hat ein Gewand est-il écrit en l'empan de cinq mots arrachés au temps et bouleversant l'habituelle syntaxe dans le poème Griechenland, "la Grèce" de Hölderlin.

L'accès au père, c'est-à-dire au travail de deuil dans la culture d'un père qui passerait par celui de l'autre hétérosexuel d'une fille  dans l'énigme de l'idéal du moi que pose la mère au poète depuis son inconscient dans le temps, se situe chez Hölderlin  au plus fort du mythe tragique. Le Trauerspiel (la "tragédie") de la "soeur" est celui d'une fille, fidèle aux lois non encore écrites du  "père du temps" ; sous la bannière de Hypérion, la course d'Antigone n'est pas finie : nächstens mehr, "la prochaine fois", le poète en dira "plus".