La Revue

Empathies et intersubjectivités (ou d'un pluriel bien singulier)
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°124 - Page 31-37 Auteur(s) : Bernard Golse, Roberta Simas
Article gratuit

Introduction

Dans le cadre du Programme de recherche  PILE (Programme International pour le Langage de l'Enfant) initié à l'hôpital Necker-Enfants Malades depuis 2003 par Bernard Golse et Valérie Desjardins, programme qui a déjà été évoqué dans les pages de cette revue et qui se trouve consacré à l'étude des précurseurs corporels et interactifs, en première année de vie, de l'accès de l'enfant à la communication et au langage verbal, nous avons été amenés à réfléchir sur l'ontogenèse de l'intersubjectivité qui conditionne, bien évidemment, la possibilité d'une communication -verbale ou non verbale- adressée à l'autre.

Après avoir rappelé quelques notions de base à propos de l'empathie et de l'intersubjectivité ainsi que les hypothèses principales qui sous-tendent le programme de recherche PILE, nous présenterons une revue condensée des données actuelles sur les processus qui sous-tendent le développement de l'empathie et de l'intersubjectivité, en nous intéressant notamment à diverses découvertes neuroscientifiques récentes, et à leur possible correspondance avec certaines théories psychodynamiques du développement psychique de l'enfant et de ses aléas.

Notre réflexion ne vise toutefois ni à une recherche de consensus, ni à une tentative de superposition de modèles, ni quelque  quête que ce soit de confirmation ou de lien de causalité entre le fonctionnement neuronal et les processus intimes de la vie psychique humaine, car il y aurait, là, à l'évidence, un risque de véritable confusion épistémologique. Il s'agit seulement, ici, d'un début de dialogue interdisciplinaire susceptible de s'avérer intéressant pour ces deux domaines de la connaissance, les neurosciences d'une part, la psychanalyse d'autre part, tout en rappelant avec fermeté que
l'intersubjectivité ne renvoie, bien sûr, qu'à la facette interpersonnelle des processus intrapsychiques de subjectivation.

Quelques rappels de base à propos de l'empathie, de l'intersubjectivité

S. Freud (1921) a initialement mis l'accent sur l'identification et l'imitation : "Partant de l'identification, une voie mène, par l'imitation, à l'empathie, c'est-à-dire à la compréhension du mécanisme qui seul nous rend possible une prise de position à l'égard d'une autre vie psychique" et, en particulier, à "ce qu'il y a de plus étranger à notre moi chez d'autres personnes". Dans cette perspective freudienne, le terme d'empathie correspond à la traduction du terme d' Einfühlung qui s'oppose à celui d'Einsicht  (insight en anglais ou "introspection" en français). Autrement dit, il s'agit d'opposer le "voir-au-dedans" de l'introspection au  "sentir-au-dedans" de l'empathie, ce qui réfère bien celle-ci au registre de l'émotionnel.

Dans le champ de la psychanalyse de l'enfant, c'est D.W. Winnicott (1975) qui a mis l'empathie en position centrale, que ce soit à propos de la métaphore du miroir du regard maternel ou des "moments sacrés" de la consultation thérapeutique, et l'apport de S. Lebovici aura sans doute été, ici, de se positionner lui-même comme "l'objet
subjectif" non pas de l'enfant seulement, mais de la triade père/mère/bébé dans son ensemble.

En ce qui concerne l'ontogenèse proprement dite de l'empathie, il faut signaler les points suivants :
. Les travaux de J. Decety (2002a et 2002b) font de l'empathie "un pré-requis sur lequel se fonde l'intersubjectivité, en plongeant ses racines dans l'évolution des mécanismes qui permettent de ressentir l'état émotionnel d'autrui". Ces recherches démontrent expérimentalement que l'expression des propres émotions du sujet et leur reconnaissance chez autrui partagent, en fait, des mécanismes de codage cérébral communs.
. L'image motrice chez le bébé, semble pouvoir prétendre à être à la fois la source de la pensée chez le sujet, mais aussi la source d'une certaine forme de pensée chez l'autre, via l'empathie et les neurones-miroir (M. Jeannerod, 1983, 1993).
. A leur manière, les travaux de V. Gallese (1998, 2003) confirment les intuitions d'E. Husserl (1913, 1918) au sujet de
l' Einfühlung, en considérant que l'intersubjectivité préexisterait fondamentalement à la subjectivité, avec une position, alors
évidemment centrale, de l'empathie.
. Avec ses notions de "capacité réflexive" et de "mécanisme d'interprétation interpersonnelle" enfin, ce dernier étant fonction de la qualité de l'attachement, P. Fonagy (2001) nous aide à comprendre comment le concept d'état mental joue, en réalité, comme précurseur au carrefour de la lignée affective (empathie) et de la lignée cognitive (intuition) de la théorie de l'esprit (Frith, 1992 ; Frith & Frith, 2005 ; Baron-Cohen, 1995)

Quant à l'ontogenèse de l'intersubjectivité, rappelons seulement qu'il en existe aujourd'hui plusieurs modélisations. En tout état de cause, qu'on envisage l'accès à l'inter-subjectivité comme un processus graduel et relativement lent à partir d'un état d'indifférenciation primitive, et ceci dans l'optique des modélisations psychanalytiques habituelles, qu'on le considère comme le fruit d'une intersubjectivité primaire quasiment donnée d'emblée dans la perspective des théories actuelles de la psychologie du développement (Stern, Trevarthen), ou qu'on l'appréhende enfin comme le résultat d'un mouvement dialectique à visée stabilisatrice fondé sur un travail d'oscillation entre des noyaux d'intersubjectivité primaire et des moments d'indifférenciation, le processus de subjectivation nous offre désormais un champ de travail extrêmement fécond à l'interface de la psychanalyse et des neurosciences.

La question des liens entre empathie et intersubjectivité ouvre donc désormais la voie à de nombreuses pistes de réflexion :
. L'empathie joue-t-elle comme condition ou comme conséquence de l'accès à l'intersubjectivité ?
. L'empathie fonctionne-t-elle comme l'un des liens préverbaux compensatoires du creusement de l'écart intersubjectif ?
. L'empathie et l'intersubjectivité renvoient-elles à des lignées développementales indépendantes ou non ? (et l'on sent bien ici l'apport potentiellement précieux de la psychopathologie à la réflexion, puisque l'autisme signerait par exemple un double échec de l'empathie et de l'accès à l'intersubjectivité, alors que la psychopathie témoignerait d'un accès à l'intersubjectivité, mais sans accès possible à l'empathie, tandis que la solution perverse enfin, se fonderait peut-être sur une intersubjectivité normalement acquise mais en lien avec une hypersensibilité empathique non culpabilisée).

Principales hypothèses du programme de recherche PILE

Nos hypothèses de base peuvent être condensées de la manière suivante :
. Il n'y a pas d'accès possible à la communication et au langage sans accès préalable à l'intersubjectivité
. Il n'y a pas d'accès possible à l'intersubjectivité sans co-modalité perceptive, d'où l'importance de la tétée comme "situation d'attraction consensuelle maximum", selon Meltzer et al. (1975)
. Il n'y a pas de co-modalité perceptive possible sans la voix de la mère, le visage de la mère et le holding de la mère comme organisateurs rythmiques de cette co-modalité perceptive, d'où l'impact délétère des dépressions maternelles, voire de l'expérience du still-face sur les processus de co-modalisation.

La question de l'intersubjectivité se trouve donc au coeur de notre travail, et nous avons ainsi été, très naturellement, amenés à nous interroger sur la place que l'empathie pouvait occuper dans le processus d'accès à l'intersubjectivité.

Il nous semble aujourd'hui utile de considérer que l'empathie fait partie des différents mécanismes qui rendent possible le creusement de l'écart intersubjectif sans que le bébé se trouve -et se ressente- délié et coupé de ses objets.
Parmi ces différents mécanismes compensateurs, nous faisons en effet une place aux identifications projectives normales entre mère et bébé, aux liens d'attachement (qui revêtent toujours une fonction de communication minimum via leurs dimensions de signalisation et d'appel), au processus d'accordage affectif et enfin, éventuellement, à l'empathie.

Les différents niveaux d'empathie et d'intersubjectivité et leurs liens réciproques

Plusieurs éléments suggèrent qu'une forme d'empathie primaire serait probablement présente dès la naissance, certes dans un état encore rudimentaire, et que cette empathie initiale serait surtout de nature motrice et affective. Une longue évolution serait ensuite nécessaire pour que l'empathie atteigne sa structure finale, adulte, laquelle inclut une dimension cognitive, plus sophistiquée.

Certains travaux sur les capacités d'imitation sont ici fort éclairants (Trevarthen et Aitken, 2001 ; Meltzoff et Moore, 1977 ; Mc Intosh, 2006). Même si de plus amples recherches sur cette question de l'empathie primaire nous font encore défaut - en raison de limites et de contraintes éthiques et techniques évidentes - il est pensable cependant que ce système d'empathie primaire soit plus ou moins automatique, étayé sur le fonctionnement du système neurones-miroir (SNM), et qu'il nous donnerait, dès la naissance, la capacité d'éprouver dans notre propre corps le schéma corporel d'autrui.

Il s'agirait donc d'une sorte de pré-
programmation génétique qui nous donnerait accès à un "autre virtuel" interne (Bräten, 1998), soit à une "préconception" de l'autre, selon la terminologie de Bion (1967), en ajoutant toutefois que cet autre (par essence porteur d'un espace-tiers entre lui et le sujet) ne peut, bien entendu, se concrétiser et se construire véritablement, qu'à partir d'une rencontre effective dans la réalité externe.

Certains auteurs ont montré, par ailleurs, qu'il existe ensuite - au fur et à mesure du développement - différents niveaux et différents types d'empathie, ainsi que d'intersubjectivité (Blair, 2005 ; Trevarthen et Aitken, 2001), et c'est, probablement, en précisant davantage les mécanismes de la mise en place de ces importantes fonctions et de leurs interrelations, que nous pourrons mieux comprendre, à l'avenir, certains types d'organisation psychopathologique.
Stern (1985) a décrit le vécu de weness1 qui prévaut cette étape précoce de la vie du bébé, et qui s'appuierait sur le fonctionnement du système neurones-miroir. Cette empathie primaire donnerait naissance au sentiment "d'être avec" - avec sa mère, ou avec la personne qui prend soin de lui - un sentiment qui, du point de vue de Trevarthen (2006), permettrait au bébé d'utiliser les émotions, les motivations et les intentions d'autrui pour commencer à construire son propre monde interne, lors de cette phase d'intersubjectivité primaire.
Entre l'indifférenciation initiale postulée par la plupart des modèles psychanalytiques classiques du développement de l'appareil psychique de l'enfant, et l'accès à une intersubjectivité secondaire et stabilisée, ce vécu de weness jouerait, en fait, comme un niveau de différenciation intermédiaire, permettant au bébé de ne plus se vivre tout à fait comme un-seul, mais pas encore comme véritablement deux-avec-l'objet.

Cette "continuité" initiale entre les limites du bébé et celles des objets correspond à ce que Meltzer a appelé la "bi-dimensionalité psychique", et qui renvoie à la notion  "d'identifications adhésives" (Bick, 1968 ; Meltzer et al., 1975). A ce moment-là de son développement, en effet, le bébé vivrait encore dans un monde à deux dimensions, sans limites bien définies, avec une continuité de surfaces sans espaces psychiques internes respectifs, la troisième dimension ne pouvant pas encore être perçue. A ce sujet, il est intéressant de remarquer que le bébé n'est pas immédiatement en mesure de percevoir la profondeur à la naissance, et que sa vision reste donc bidimensionnelle, précisément, pendant quelques semaines après l'accouchement (Atkinson, 1984).

Comment émerge-t-il alors de ce monde à deux dimensions pour devenir capable de créer ses propres états mentaux, et ses propres représentations, en même temps qu'il prend conscience du monde psychique interne des autres personnes ? Ce processus progressif passe, probablement, par le développement du sentiment d'être séparé, et d'être l'agent de ses propres actions (agentivité), lesquelles deviennent de plus en plus complexes, et de mieux en mieux contrôlées par le bébé.
Nous proposons, ici, deux pistes de réflexion :
1- Le système de la copie efférente, d'une part
Quand un sujet initie une action, une copie efférente serait envoyée à la zone somato-sensorielle correspondante, en même temps que la commande motrice proprement dite, afin que le sujet puisse prévoir, prédire ou pressentir les sensations qui seront générées par l'action. Cet input2 produit alors une atténuation de la sensation générée lors de la réalisation l'action elle-même (Blakemore et al., 1998, 2001). Ce système s'avère probablement très utile pour différencier les effets sensoriels des actions réalisées par le sujet lui-même, de ceux des actions réalisées par une autre personne sur son corps, autrement dit pour établir une distinction entre mouvements actifs et mouvements passifs, et ceci notamment lors des toutes premières étapes du développement, dans la mesure où il s'agit d'une période pendant laquelle les bébés se trouvent très fréquemment manipulés par d'autres personnes.

2- Les processus de latéralisation et d'équilibre inter-hémisphérique, d'autre part qui impliquent notamment deux zones cérébrales particulières, le Lobe Pariétal Inférieur et le Gyrus Temporal Supérieur
- Le Lobe Pariétal Inférieur (LPI)
Certains auteurs (Farrer et Frith, 2002 ; Farrer et al., 2003) ont montré l'importance de cette zone cérébrale pour la distinction entre soi et l'autre, chez l'adulte.
Dans une étude en PET-Scan menée par Decety et al. (2002b), des sujets contrôles devaient soit observer, soit imiter les gestes de l'examinateur, soit encore être imités par lui. Quand ils imitaient l'examinateur, c'était leur LPI gauche qui s'activait, alors que quand ils observaient l'examinateur les imiter, c'était principalement leur LPI droit qui se trouvait activé.

On sait par ailleurs que le LPI est une zone qui a été impliquée dans la schizophrénie (Spence et al., 1997), dont l'un des principaux symptômes est, précisément, la perte de limites entre soi et l'autre. En tout état de cause, il serait intéressant de savoir si ces zones sont actives dès la naissance, ce qui pourrait indiquer la présence d'un vécu initial de différentiation, donné d'emblée, dans la perspective des travaux de certains auteurs développementalistes tels que Trevarthen. Dans le cas contraire, cela orienterait plutôt vers l'hypothèse d'une certaine confusion, ou absence de limites, aux tout débuts de la vie psychique humaine.
Les travaux de Tzourio-Mazoyer et al. (2002) avec des bébés de deux mois, ont montré une activation du LPI droit quand ils regardaient des photographies des visages féminins (n'incluant pas ceux de leurs mères), ce qui pourrait indiquer l'existence d'un éprouvé de distinction entre soi et autrui présent déjà à cette période, mais ceci ne nous dit rien de qui se passe à une phase encore plus précoce, c'est-à-dire pendant les toutes premières semaines de la vie .

Dans cette même étude, le sillon temporal supérieur, zone intégrative multimodale par excellence, n'était pas activée, ce qui pourrait témoigner d'une forme de traitement du visage humain assez archaïque, dans le contexte d'une empathie primaire affective initiale. Les formes multimodales de traitement des flux sensoriels plus complexes, intégrant différents flux, n'apparaîtraient que plus tardivement, en tant que fruit probable d'un processus interactif adéquat entre le bébé et son entourage.

- Le Gyrus Temporal Supérieur (GTS)
Le GTS aurait ainsi, également, un rôle important dans la mise en place de la distance entre le bébé et l'objet. Une de ses fonctions bien connue est l'analyse des mouvements significatifs des mains, et des mouvements biologiques en général. Ce site a également montré une spécialisation hémisphérique dans l'étude de Decety et al. (2002b) puisqu'en ce qui concerne cette structure, c'était à gauche qu'elle s'activait préférentiellement, quand les sujets regardaient le chercheur imiter leur gestes. Pour se différencier, le bébé doit être en état  de se distancier du monde extérieur, afin de pouvoir construire son propre monde intérieur, avec ses intentions, ses actions et ses perceptions suffisamment distinctes du monde intérieur d'autrui. 

Au travers des interactions, de l'alternance des rythmes et des affects, et grâce à leur accordage progressif (Stern, 1985), la mère aide le bébé à sentir qu'il existe indépendamment d'elle, et l'incite à extraire certains invariants de son monde externe, et ce d'autant qu'il aurait cette capacité innée d'extraire des "formes invariantes" de son environnement. Golse (2006a et 2006b) et Stern (1985) ont montré comment de tout petits changements au niveau de ce style sont également extrêmement nécessaires pour introduire des discontinuités profitables au bébé, car elles lui permettent la découverte de la différence, d'une séparation existante entre soi et l'autre, soit la place du tiers -processus qui pourrait d'ailleurs mener à l'activation ou au frayage de zones cérébrales telles que le LPI- tout en restant intimement connecté avec sa mère dans le partage d'un monde commun.
En revanche, si le bébé rencontre une personne non réceptive ou insuffisamment contenante - selon le moment où cela se passe, et/ou selon l'intensité de ces dysfonctionnements, et selon les capacités défensives du bébé - il peut perdre complètement ce sentiment de l'existence d'un autre virtuel, et se replier sur un monde de sensations pures. S'il parvient parfois,  malgré tout, à préserver sa préconception d'un autre existant à l'extérieur de lui, la confrontation
prématurée ou trop brutale, à un espace inter-
subjectif risque toutefois de le précipiter dans des angoisses archaïques catastrophiques bien décrites par Tustin (1981).

Quand tout se passe bien, l'enfant devient apte à entrer dans un monde tri puis quadri-dimensionnel (impliquant la dimension temporelle), et ceci signerait alors la dernière phase de constitution de l'intersubjectivité, avec le développement de la théorie de l'esprit, à partir de la deuxième année jusqu'à trois ou quatre ans. Dès lors, les enfants savent que les autres personnes possèdent leurs propre états mentaux, et ils commencent à comprendre que les états mentaux des autres peuvent être très différents des leurs (Frith et Frith, 2005).
 
Il s'agit, là, de l'étape finale de sortie de l'omnipotence caractéristique des débuts de la vie psychique, issue favorable d'un trajet ayant démarré avec l'accès à la position dépressive de Melanie Klein (1932). Dans cette perspective, Meltzoff et Decety (2003) attirent l'attention sur le fait que les enfants un peu plus âgés apprécient énormément les jeux d'imitation réciproque, car ils se sont déjà aperçus que les adultes ne sont pas sous leur emprise totale, et qu'en dépit de cela ils choisissent tout de même de faire comme les enfants, en les imitant. Ce nouvel enrichissement de l'intersubjectivité (Fig. 2) est lié au développement de la "fonction réflexive" et du "self psychologique" décrits par Fonagy et al. (2004), ainsi que de l'empathie cognitive.

Finalement, dans le processus de construction de son sens de l'agentivité, qui débute très tôt dans la vie du bébé, le rôle de la mère ou de la personne qui en prend soin est tout à fait crucial. Elle doit aider le bébé à organiser ses affects, ses sensations et ses expressions, à travers les interactions, ce qui veut dire aider le bébé à organiser ses flux perceptuels en lien avec les stimuli qui lui viennent du monde extérieur.
Nous savons aujourd'hui que le bébé possède une sensorialité trans-modale (Lickliter et Bahrick, 2000), ce qui veut dire qu'il est capable de transférer l'information sensorielle reçue par un canal sensoriel dans un autre canal. Ce qu'il semble, en réalité, repérer et identifier, ce sont les caractéristiques amodales de l'expérience, soit des caractères globaux tels que le rythme, l'intensité et les formes, à travers un système perceptif initialement unifié.

Notre hypothèse est donc qu'au tout début de sa vie, les perceptions du bébé fonctionneraient selon un processus trans-modal, global, mais tout de même un petit peu "chaotique", pendant cette période dédiée à l'empathie et à l'intersubjectivité primaires, c'est-à-dire une intersubjectivité affective, assez primitive, et qui correspond à la période du weness. Pour éviter les risques d'être submergé par de multiples stimulations sensorielles, le bébé utiliserait alors, dans un deuxième temps, le mécanisme du  "démantèlement" si bien décrit par Meltzer (Meltzer et al, 1975). Et c'est seulement dans un troisième temps que le bébé deviendrait capable de re-comodaliser ses différents flux sensoriels, mais désormais en pouvant le faire  d'une façon harmonieuse, grâce à sa propre capacité de segmenter ces flux en des rythmes compatibles, mais aussi grâce au rôle de la mère qui l'aide à retrouver cette segmentation co-rythmique au sein de la dyade. Elle favoriserait ainsi la perception des objets en tant qu'objets extérieurs à lui, car pouvant désormais être perçus par plusieurs modalités sensorielles à la fois, de façon synchrone et organisée.

Ce processus pourrait alors ouvrir la voie à l'empathie secondaire, et à l'intersubjectivité secondaire, enracinées non seulement dans le champ affectif, mais aussi dans le champ cognitif.

Conclusion


Nous pouvons mieux comprendre aujourd'hui comment certains dysfonctionnements interactifs peuvent venir gravement entraver l'accès à l'intersubjectivité, et ceci, qu'il s'agisse de dysfonctionnements du côté du bébé -par exemple au niveau de son lobe temporal supérieur où se trouve le système intégratif des stimuli sociaux (Boddaert et al, 2004) -ou qu'il s'agisse de dysfonctionnements du côté maternel dans sa capacité à être en empathie, en synchronie avec son bébé- comme parfois dans certains états psychopathologiques tels que la dépression (Murray et al, 1996) ou le trouble borderline (Crandell, Patrick et Hobson, 2003) -en
l'absence, bien sûr, d'autres personnes
ressources dans l'entourage du bébé susceptibles de remplir cette fonction à son égard.

- Deux hypothèses psychopathologiques concernant la survenue de possibles aléas, au fil des processus précoces du développement de l'empathie et de l'intersubjectivité, semblent désormais possibles.
La première hypothèse, soutenue par beaucoup d'auteurs, supposerait que des anomalies du système neurones-miroir (SNM) seraient présentes dès la naissance, et rendraient difficile l'établissement des échanges empathiques entre la mère (ou le caregiver) et le bébé, avec le risque d'une dépressivité et/ou d'une vulnérabilité autistique (Dapretto and others, 2006; Hadjikhani and others, 2006; Oberman and others, 2005).
Certains auteurs (Grelotti et al., 2002 ; Schultz, 2005) ont donc proposé une hypothèse plus large quant au dysfonctionnement autistique, en considérant que celui-ci était lié à un manque général d'intérêt social, dysfonctionnement reconnaissant comme médiateurs privilégiés les structures limbiques, et notamment l'amygdale.
La deuxième hypothèse suppose des capacités empathiques primaires normales à la naissance, l'enfant ne parvenant cependant pas à atteindre les stades plus avancés d'une intersubjectivité bien différenciée.
Autrement dit, dans cette deuxième hypothèse, le SNM initialement fonctionnel, moteur et affectif, serait bien en place - voire même trop sensible en un certain sens - ce qui pourrait être lié à une hyperperméabilité ou hypersensibilité à ce qui émane du partenaire interactif. Cette capacité de reproduction en miroir, en cas d'affects négatifs, pourrait alors conduire le bébé à bloquer défensivement sa perception des stimuli humains, ressentis comme trop douloureux ou trop imprévisibles, et à rester ainsi bloqué dans un monde de sensations en surface. 
- Pour conclure, nous soulignerons que c'est cette convergence d'approches entre les données actuelles des neurosciences et des acquis de la réflexion psychanalytique qui fonde le concept actuel de "neuro-psychanalyse". Ce concept, certes très débattu, peut cependant s'avérer fécond si l'on prend garde de ne pas le réifier, et de ne pas l'utiliser en rabattant de manière épistémologiquement imprudente un champ sur l'autre. Dans cette perspective, les concepts d'empathie et d'intersubjectivité nous fournissent probablement une thématique utile et heuristique, avec leur pluralité de niveaux désormais si stimulante.

Notes :
1 - "weness" ou sentiment d'être-nous : il s'agit du vécu du bébé face à l'adulte alors même qu'une inter-
subjectivité mature n'est pas encore véritablement acquise. Ce n'est déjà plus tout à fait l'éprouvé d'être seul, mais pas encore vraiement le sentiment d'être deux.

2 - Terme informatique qui désigne les entrées dans un système de traitement des données.

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