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L'Autre féminin
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°131 - Page 20-22 Auteur(s) : Marine Esposito-Vegliante
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L'Autre féminin

C'est parce que le féminin serait d'abord énigme et pas réductible à la féminité que l'auteure de ce livre une femme psychanalyste, Sylvie Sesé-Léger, «sensible à ce qui se passe entre le dit et le non-dit à ce qui échappe à tout échafaudage mais qui en est la source» peut affirmer presque d'emblée que «le féminin échappe aux rets du Logos. Captivant puisqu'il est l'Autre il ne saurait être captif». Forte de sa filiation, de sa formation freudienne et lacanienne, l'auteure relie les textes freudiens des débuts de la psychanalyse ceux «qui ont le féminin pour foyer lumineux» à l'exploration par Freud «sans relâche du continent noir» et ce tant au Freud chercheur, inventeur de la psychanalyse, qu'à l'homme Freud et tente de saisir dans ces questionnements eux-mêmes pris dans le transfert ce féminin qui n'est pas la féminité et pas davantage le maternel, - même si bien entendu il passe aussi par là- ce féminin «inventeur de la métaphore», ce féminin «rencontre de soi et l'autre». Ce féminin qui concerne autant l'homme que la femme.
Cette réflexion-exploration se construit en quatre livres, procède par paliers en spirales  et devient de plus en plus complexe à chaque avancée où l'auteur «met en résonnance les écrits dans une temporalité circulaire» qui est celle nous dit-elle de l'inconscient, et dans le transfert  qui est «épreuve et transmission du féminin». Ce parcours interroge et dégage à la fois de multiples figures féminines et de multiples figures du féminin, avec ses facettes surprenantes ainsi que les multiples combinaisons dans lesquelles il se donne ou tel qu'il se saisit dans le transfert, là où il est convoqué ou révélé. Ce parcours dont nous ne pourrons pas ici rendre toute la complexité mais donner seulement une toute petite idée s'étaie à partir de Freud et de Lacan. Car selon le repérage conceptuel lacanien, Sylvie Sesé-Léger situe ce féminin «à l'articulation du réel et du symbolique alors que la féminité serait à la jointure de l'imaginaire et du symbolique». Ce féminin «qui est à la féminité ce que le sens latent d'un rêve est à son sens manifeste».
 
Se réfèrant autant au Freud de L'interprétation des rêves qu'à celui des correspondances -notamment celle avec Fliess, qu'aux Etudes sur l'hystérie, de la Gradiva à Dora et autant au Freud chercheur-inventeur de la psychanalyse, «le conquistador» qui voulant se «saisir du féminin» «en fut saisi» qu'à l'homme Freud, -adolescent taraudé par la question du sexe, fils et frère-, approchant avec effroi  le féminin dans ses rêves à travers par exemple la thématique florale subtilement abordée par Sylvie Sesé-Léger, puis l'angoisse du féminin «l'effroi des pensées» dans la reprise du rêve de la préparation anatomique où Freud bataille avec ce qu'il lui en coûte  pour soumettre au public ce travail sur le rêve dans lequel il lui  faut  tant selon ses mots, «livrer de (s)on être intime». Autres références, celle de la littérature analytique, celle des fondateurs et des fondatrices dont «la pensée était d'une profonde originalité, et non réductible à l'estampille freudienne», on ne peut les citer toutes ici mais elles sont toutes présentes, de Helen Deutsch à Lou Andréas-Salomé à Mélanie Klein, et bien sûr à plus d'un titre Anna Freud. Ou encore interroger les défis de certaines patientes de Freud dont Dora, Sidonie Csillag, la jeune homosexuelle, dont la cure a été interrompue, cure dans laquelle selon l'auteure «le champ du féminin n'a pas pu se déployer». Ou encore en introduisant des personnages à part comme cette «Isabelle du désert» Isabelle Eberhardt, rétive et attachante qui écrivait au féminin et au masculin. L'énigme du féminin se réfère à la paternité et à la virginité par le truchement du tabou et de l'interdit de l'inceste, cette énigme sous-tend «toute l'élaboration freudienne concernant la sexualité» et la virginité c'est aussi «celle de la terre inconnue de l'inconscient qui est une place forte au coeur du sujet humain», «la découverte du féminin non familier éveille parfois une intense angoisse de castration et un désir de fuite devant l'autre sexe», Sylvie Sesé-Léger enregistre là une mutation profonde dont nous commençons à saisir les effets dans les cures ou tout un renversement des valeurs s'opèrent, repéré et interrogé avec précision dans le livre III Virginité promise, à travers la maltraitance et l'inceste dans notre société actuelle «qui a sacralisé (et donc aussi sacrifié), l'enfant sur l'autel d'une autorité paternelle effondrée».  

Sont interrogées également des anthropologues comme Margaret Mead et Françoise Héritier car psychanalyse et anthropologie pourraient confluer vers la question  du vivre ensemble de l'homme et de la femme mettant en jeu l'interaction d'un sexe sur l'autre,  de ce vivre avec et de la procréation. Très présente également la clinique dans ses aspects les plus surprenants et les plus déroutants dans ce que l'on pourrait appeler sans trop sacrifier à l'air du temps les cliniques extrêmes avec la clinique adolescente très risquée car elles nous emmènent «sur ce rivage ou le féminin se dissocie du maternel» car «le chemin qui mène à la sexualité adulte est très escarpé»,  et avec la clinique du transsexualisme questions que Sylvie Sesé-Léger a approché de très près dans le cadre d'une consultation hospitalière où des patients qui demandent une transformation corporelle pour obtenir «une réassignation sexuelle et une nouvelle identité» patients en difficulté avec leur identité sexuée «en guerre avec leur anatomie» à laquelle  l'auteur a consacré certains de ses travaux antérieurs. Les autres références sont littéraires, tant les personnages des auteurs - que les auteurs eux-mêmes compagnons de route chers à l'auteur avec une mention toute particulière pour la littérature et la langue espagnole et le castillan à travers Don Juan et Don Quichotte, ou encore la Mademoiselle Else de Arthur  Schnitzler avec un attachement intense et sensible à Joë Bousquet  poète immobilisé,  à la fois «le veilleur de Carcassonne», «dans son enclos» et le «troubadour» cherchant  dans «les femmes aimées son double féminin», et dans «l'immensité des mots, l'être du langage entier». Car le dernier mot est au poète ou plutôt à la rencontre de l'auteur de ce livre avec le poète  dans ce très beau dernier chapitre intitulé L'équivoque fertile qui lui est entièrement consacré où Sylvie Sesé-Léger fait bouger ce théâtre intime du poète et fait résonner et se retrouver tout ce qui  sous-tend le registre des affinités particulières en termes d'inspiration.