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Hommage à Denise Braunschweig
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°37 - Page 11-12 Auteur(s) : Marilia Aisenstein, Michel Ody, Gérard Lucas
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Denise Braunschweig-Demay

Denise Braunschweig-Demay est morte samedi 14 mars, à l'âge de soixante-dix-neuf ans. La psy-chanalyse vient de perdre une personne qui l'honore, dont elle était une figure majeure, et qui aura pu conserver ses qualités jusqu'au plus proche de ses derniers instants.

Médecin, ses travaux psycha-nalytiques se sont échelonnés sur près de trente-cinq ans. Si beaucoup d'entre eux concernent la psychanalyse générale, qui, pour elle, est restée un référant essentiel, sa connaissance de l'enfant lui a permis d'enrichir, dans les années 60, la compréhension des états psycho-pathiques dans ce domaine. Mais surtout, elle s'est engagée dans une collaboration constante avec les psychanalystes de l'Institut de Psychosomatique de Paris (IPSO), en faisant d'ailleurs partie du comité de rédaction de la Revue française de psychosomatique. Seule la maladie a interrompu cette longue par-ticipation.

Les premiers travaux marquants de Denise Braunschweig-Demay ont porté sur les problèmes du narcissisme dans la cure, ce qui a abouti à son important rapport, Psychanalyse et réalité, en 1971, travail très centré sur la théorie de la technique en psychanalyse. Pendant une douzaine d'années, à partir du début des années 70, une série de travaux ont été écrits avec Michel Fain, dont deux étapes fondamentales sont représentées par ces livres bien connus de nombre de psychanalystes que sont Eros et Antéros (Payot, 1971), et La nuit, le jour (PUF, 1975).

Cette collaboration s'est poursuivie jusqu'au début des années 80, explorant différents aspects de la théorie et de la théorie de la technique, depuis ce qui constitue la source des pulsions jusqu'à ce qui fait symptôme dans la dynamique transféro-contre-transférentielle. Dans les années qui suivirent, Denise Braunschweig-Demay approfondit des domaines de théorie générale tels que ceux afférents aux traces de Jung dans la théorie freudienne, la féminité -tant chez la femme que chez l'homme-, la mémoire, le maso-chisme, etc., sans parler de ses contributions en psychosomatique.

Pour beaucoup de psychanalystes, elle constitue une référence de rigueur théorique, à la fois centrée sur l'oeuvre de Freud, en même temps que la prolongeant par un développement d'une riche complexité qui jouait sur les interinvestissements pulsionnels triangulaires (père, mère, enfant), et leurs avatars, dans le fonctionnement psychique de chaque sujet. Les concepts utilisés restant résolument freudiens, ces travaux ont permis d'avoir une lecture plus riche, et "en regard", d'auteurs aussi divers que Bion, Lacan, Winnicott, et bien d'autres.

Ayant un sens profond de l'éthique, exigeante pour elle-même comme pour les autres, Denise Braunschweig-Demay limitait son action, au-delà de ses écrits, à l'animation de groupes de travail d'analystes chevronnés.


Une très grande dame.

Denise Braunschweig nous a quitté un soir de mars à la tombée de la nuit. Lucidement, discrètement comme elle en avait l'habitude. De sa vie personnelle, je ne dirais rien, je ne crois pas qu'elle l'eut apprécié. Elle aura été une personnalité lumineuse qui préférait l'ombre. Elle n'aimait pas l'étalage, elle détestait le vacarme.

Son influence sur la théorie psychanalytique de ces 30 dernières années est considérable et incontestée. Si elle n'est pas beaucoup citée sur le devant de la scène, ce n'est certes pas l'effet d'une non-reconnaissance par ses pairs; c'est tout simplement qu'elle-même ne s'en souciait pas. La gloire et les hommages lui importaient fort peu. Elle n'était pourtant pas timide et ne s'est jamais dérobée devant le conflit ou la confrontation et elle savait affirmer ses options, parfois avec verdeur.
Il y avait chez Denise Braunschweig une rigueur intellectuelle, une vigueur et une authenticité de pensée comme il est rare d'en rencontrer. Ses jugements pouvaient être terribles, ses critiques radicales, à l'emporte-pièce. Elle était parfois dure, souvent très drôle, elle maniait un humour acéré qui n'était pourtant pas blessant, sans doute parce que jamais elle n'y mêlait l'once d'une ambition personnelle ou d'une quelconque prestance.

Il y avait en elle un mélange inimitable de violence et de courtoisie qui rendait sa présence subtile et marquante. La profondeur de sa réflexion, l'acuité et la sûreté du regard qu'elle portait sur les textes comme sur les êtres auraient pu la conduire à briller sous les feux de la rampe. Ce n'est pas la voie qu'elle avait choisie et pour l'honneur de la psychanalyse française, Denise Braunschweig a préféré rester elle-même, talentueuse et réservée, une très grande dame...

Les groupes de travail avec Denise Braunschweig.

Durant ces quinze dernières années, deux groupes d'une dizaine d'analystes se sont réunis autour de Denise Braunschweig. La plupart étaient membres de la Société Psychanalytique de Paris mais ces réunions ne figuraient pas dans le programme d'enseignement de la Société; ces groupes de travail, mensuels remarquablement stables, avaient un caractère privé et amical. Ils accueillaient les intérêts personnels des uns et des autres dans leurs pratiques, souvent orientés par les sujets des différents colloques de la Société et les événements de notre vie collective. Nous nous séparions le plus souvent sur un programme de lectures et discutions ensemble de nos réactions au séminaire suivant, en illustrant assez souvent les questions que nous nous posions par des vignettes cliniques plus ou moins développées.

Denise était accueillante, discrète et passionnée. Elle ne s'est jamais départie du tact qui était le sien, compatible avec une grande franchise et une vivacité jamais démentie. Leader incontestée du groupe pour son regard aigu, son expérience clinique étendue, sa connaissance approfoondie de toute l'oeuvre de Freud et de la littérature psycha-nalytique ancienne, récente ou contemporaine : elle nous avait bien souvent devancés dans la lecture des ouvrages nouveaux...


Lectrice précise, attentive en particulier à l'évolution personnelle de Freud au cours de son oeuvre et à la façon dont il était capable de créer dans la controverse en tirant parti de ses mouvements transférentiels vis-à-vis de ses contemporains et de ses héros préférés, Denise assumait très clairement ses préférences per-sonnelles comme telles. Fidèle à l'oeuvre freudienne jusque dans ses revirements, très attentive me semble-t-il, au découvreur de l'inconscient de la sexualité infantile des Trois essais, elle a fait dans la dernière partie de son oeuvre une large place à la seconde Topique et à la deuxième théorie des pulsions. Denise parlait avec une grande liberté; elle avait toujours lu et écrit sur ses lectures pour le séminaire, elle nous faisait part de ses points de vue sur les problèmes cliniques et théoriques que nous amenions ou que nous avions laissés de côté... Sa pensée était exigeante et rigoureuse, sans avoir jamais cependant de caractère systématique; "observatrice engagée" à bonne distance des mouvements du monde psychanalytique, elle donnait son point de vue avec une vivacité et une fraîcheur qui nous plaisaient beaucoup. Son absence de confor-misme, sa liberté d'esprit, sa lucidité mêlée d'indulgence et d'humour était souvent l'objet de nos commentaires sur le chemin du retour.
De tout cela assurément, nous sommes en deuil pour un moment.