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Dépression et mélancolie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°132 - Page Auteur(s) : Anne Juranville
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Dépression au détriment de mélancolie

On peut partir d'un paradoxe : la mélancolie, sujet inépuisable dans notre culture depuis la nuit des temps, s'avère, pour la psychiatrie, une notion désuète : pour Pierre Pichot, son «utilité est nulle»1. Dans le DSM III, et dans le DSM IV, s'il n'est finalement pas rejeté, le terme n'apparaît que comme comme «sous-type de dépression», qualifiant des «états dépressifs majeurs», et il ne figure qu'à l'index final de la CIM 10.
Certes, comme l'écrit le neurobiologiste Roland Jouvent qui fait de cette formule le titre de son article, «la mélancolie n'est plus ce qu'elle était»2, et on aurait ainsi, d'un côté une mélancolie des philosophes, des psychanalystes, et de l'autre une mélancolie des psychiatres. Noyée dans un continuum indifférencié des «troubles de l'humeur», qui joue sur les seuls registres de la gravité, du degré ou du rythme, la mélancolie s'efface derrière les troubles bipolaires ou la «maladie» maniaco-dépressive. C'est dorénavant la «dépression» qui occupe le devant de la scène. Une telle dépression, prise dans un sens extensif, occupe non seulement la scène psychiatrique, mais encore la scène sociologique, puisque, comme donnée anthropologique, elle constitue, selon A. Ehrenberg, un paramètre majeur de la «crise du sujet» contemporain.

C'est donc dans ce contexte, polémique et problématique, qu'on peut suggérer un abord différentiel de la mélancolie et de la dépression3. Il s'agit d'une part de maintenir l'intérêt pour la mélancolie au titre de  «grand stéréotype culturel»4, telle qu'elle permet, sur la base du référentiel psychanalytique, de saisir quelque chose du principe même du fonctionnement psychique de l'humain, au-delà du champ de la pathologie mentale. Ce qui va dans le sens de Romano Guardini, commentateur de Kierkegaard, affirmant que «la mélancolie s'insinue trop profondément jusqu'aux racines de l'existence humaine pour qu'il nous soit permis de l'abandonner aux psychiatres»5 . Et qui va même dans le sens d'un sociologue contemporain comme A.Ehrenberg pour qui «la folie ou la dépression ont des raisons que la raison médicale ne connaît pas»6. Il s'agit d'autre part, et en ne sortant pas alors du cadre psychanalytique, de suggérer une distinction entre la mélancolie comme configuration extrême de potentialités humaines, et la dépression commune, ordinaire, cernée justement dans sa dimension statistique, susceptible alors de constituer un objet significatif pour la visée de construction sociale de la maladie mentale qu'A. Ehrenberg appelle de ses voux.
 
Des «logiques» de la dépression dans le champ de la pathologie mentale
L'inflation de la «dépression» devenue un concept fourre-tout.

L'intérêt d'une approche différentielle entre les deux appellations part d'abord de la nécessité de s'y repérer dans la nébuleuse des «troubles de l'humeur» rassemblés sous le chef de «dépression». Certes, de façon descriptive, il est sûr que les symptômes du large éventail des dits troubles (sentiment de vide, perte du désir, émoussement affectif global, mais aussi ralentissement psychomoteur, troubles somatiques et végétatifs.) décrits dans les manuels diagnostiques concernent tant la mélancolie, dont le tableau était déjà bien établi par Hippocrate dans l'Antiquité, que la dépression répandue au point de constituer une véritable «épidémie» de notre société 7. La distinction diagnostique n'est pas toujours simple sur le plan clinique étant donné la conjoncture extraordinairement complexe et enchevêtrée d'un cas singulier (multiplicité des paramètres, chevauchements entre les troubles, continuité des tableaux symptomatiques.).

Mais le syndrome «dépression», qui se déploie en caractéristiques très générales et en multiples subdivisions (formes «grave», «mineure», «réactionnelle», «primaire», d'«involution», «larvée», «masquée», etc.) dans les nomenclatures, devient un concept fourre-tout qui fait l'économie des structures cliniques. Même si la distinction s'impose entre une dépression de gravité moyenne et la dépression «grave», épisodique, ce qui fait dire à P. Pichot que «la dépression psychotique de type mélancolique est une expression pléonastique». La dépression devient une notion floue, qui englobe aussi, sociologiquement, on l'a dit, la réalité sur-représentée mais indéterminée des «déprimés».

Les modèles explicatifs de la dépression et la limite d'une visée d'unification.

Proposer des «logiques» de la dépression8  s'est en effet imposé. Pourtant, il n'est pas évident qu'il puisse y avoir un «éclectisme critique et bien tempéré»9 susceptible, sinon d'unifier la notion de dépression, du moins d'offrir des abords complémentaires, et cela d'abord sur le plan thérapeutique. Derrière les référentiels théoriques concernant la maladie mentale en général -pour aller vite, d'un côté d'inspiration psychanalytique, de l'autre, d'inspiration biologique ou cognitive- se profilent des enjeux culturels et humains vitaux. On est renvoyé à une vaste polémique qui engage des débats idéologiques et politiques tout à fait décisifs en ce moment en France, notamment autour des modèles de psychothérapies et de la législation évaluative les concernant.

Le rejet du paradigme de la mélancolie comme «moment fondateur du sujet»10, on va le voir, peut alors sembler illustrer de façon particulièrement significative un conflit de «discours». Discours qui ont certes chacun leur cohérence, mais qui, comme des parallèles, ne se rencontrent pas. Ainsi le «modèle animal» de la dépression (D. Widlöcher) se dispense de l'approche du sujet dans sa spécificité de vivant défini par la parole, et se prive de la considération structurale de la maladie mentale avec ce qu'elle implique d'inéliminable quant à la dimension d'altérité avec son articulation au registre proprement humain du pulsionnel, notamment sur son versant de pulsion de mort. Refuser de réduire la «douleur d'exister» à des causalités neuro-endocriniennes ou génétiques, c'est ce qui caractérise, à l'autre extrême, une logique qu'on peut proposer d'approcher en terme de «modèle existentiel».

L'impérialisme idéologique de la rationalité positiviste est une menace constante pour la psychiatrie, qui bénéficie de l'essor spectaculaire des neurosciences, et de la découverte des psychotropes -leur efficacité n'est plus à démontrer-, mais dont l'hypermédicalisation objectivante fait le lit de la notion délayée et dès lors inconsistante de «dépression». C'est donc sur le fond de la tentative d'accaparement de la dépression par le modèle biologique dominant qu'on peut plaider pour le maintien du terme de mélancolie, y compris au sein de la psychiatrie. Car sacrifier le mot, c'est sacrifier la chose : la richesse du terme de mélancolie, dont la conceptualisation a traversé toute l'histoire et toute la culture, n'a d'égal que la rigueur avec laquelle il permet de cerner, structuralement, la dimension  spécifique de la réalité humaine : la subjectivité et les aléas de sa construction, c'est-à-dire rien moins que la vie psychique elle-même.

D'une approche existentielle à l'approche structurale avec Lacan.

La déréliction du «Plutôt n'être jamais né !» d'Odipe, le fait d'être jeté dans le monde, la souffrance d'exister, la «douleur au joint au plus intime de la vie» (Lacan), l'exil par rapport à l'Un mythique des origines. concerne la psychanalyse dans sa rationalité et sa dimension clinique propres. Freudien­nement, cela a en partie à voir avec le deuil d'une pleine satisfaction pulsionnelle, et fonde la négativité comme catégorie du psychisme. Lacan l'articulera sur un plan structural autour de la fonction mutilante de la capacité symbolique réservée à l'humain. Le langage sépare l'homme des choses et le divise lui-même. La mélancolie, épreuve inéliminable de la finitude, perte, fracture, constitue un paradigme pour théoriser la genèse de la subjectivité, mais aussi le mode fondamental de son rejet. Pas d'identité sans altérité, sans capture dans les chaînes du langage («aliénation»). Certes, le sujet comme tel n'est pas théorisé chez Freud -  on trouve quand même chez lui la métaphore du psychisme comme vase qui se brise selon ses lignes de force structurales -, et c'est la pulsion de mort qui rend compte de cette mélancolisation de structure. Lacan, lui, l'envisage à partir du «désêtre» qui définit le sujet parlant, l'effet de la coupure constitutive de l'objet -objet pulsionnel, objet partiel, perdu- dont l'assomption est théorisée comme «séparation»11.

Le paradigme mélancolique propre à des structures psychiques extrêmes : leur point de rencontre autour de la problématique de l'objet


Avec le référentiel de la psychanalyse et la portée conceptuelle révolutionnaire de l'objet - «objet a» que Lacan revendique comme sa «seule invention» -, il devient possible de saisir deux configurations psychiques extrêmes. Négativement, la «folie» pathologique - la mélancolie psychotique comme forme la plus «grave» de dépression ; mais aussi, positivement, à l'autre bout de la chaîne, et repérée comme telle chez Aristote, l'élément de folie qui affecte les êtres d'exception, les personnalités hors du commun (héros, mystiques, «génies créateurs».) et qu'on peut désigner comme «bonne mélancolie» (R. Guardini) ou comme «bonne folie» (G. Swain).
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En restant ici extrêmement schématique 12, bornons-nous à isoler un trait de l'exemplarité de la structure mélancolique autour de la problématique de l'objet réévaluée par Lacan : l'objet envisagé en tant que reste, résidu, de la Chose maternelle (das Ding) dans sa plénitude et sa toute-puissance mythiques. Dans le cadre de la pathologie mélancolique, l'échec du deuil lors de la perte d'un objet - haussé alors au rang d'absolu -, serait une répétition de la « mauvaise rencontre » que fait tout sujet humain de la castration de la mère. Inversement, l'accès à la subjectivation passe pour chacun par la constitution de l'objet comme tel - objet a qui ne fonctionne justement comme objet libidinal, comme objet de désir, que parce qu'il est détaché, séparé ; objet dont l'«extraction» correspond à une opération de deuil de l'illusoire comblement, de l'illusoire complétude. Ainsi, dans l'état mélancolique, ce que recouvre la «perte d'objet» témoigne de la défaite de la subjectivation (conditionnée par la prise aliénante dans le langage grâce à la métaphore paternelle) corrélative de la défaite de la constitution de l'objet - objet qui ne se donne qu'au titre de «déchet», marqué par la logique phallique de la négativité, selon le prototype de la déchéance de la Chose, toujours d'abord idéalisée. Dans la mélancolie, c'est autour de ce non-deuil d'une plénitude leurrante - ce mode de rejet fondamental de la castration - que toute la problématique freudienne du narcissisme primaire comme défense peut être repensée.

Mais du côté du versant de la mélancolie qui participe du processus créateur ou du fonctionnement propre au «héros» éthique (ainsi Antigone)13, on aurait affaire à un autre destin, en chicane, de l'objet. De telles positions subjectives extrémistes témoignent d'abord, à l'exact opposé, d'un véritable accomplissement du deuil. Epreuve y est faite, sur un mode originaire, de la perte de «l'objet absolu du désir» : la Chose maternelle se réduisant à l'objet a. Une telle coupure symbolique, où se saisit un événement psychique à l'état naissant, est vécue comme une déchirure de l'être - d'où toute la gamme des affects de déréliction, de désespoir, de «sécheresse» mélancoliques, de bien des témoignages. Et pourtant, sur la base de cette construction sublimatoire épurée comme telle, ces sujets n'en demeurent pas moins dans la perspective mélancolique du non-renoncement à l'impossible. Ce thème, souvent abordé dans la littérature 14, montre le mélancolique comme celui qui veut tout, mais, lui, sans rien perdre, sans rien donner  (comme le dit trivialement G. Agamben, «il voudrait tout avoir, sans se fatiguer»).  Ce qui est visé dans l'entreprise de création, c'est bien aussi la plénitude de l'Objet absolu - ainsi la tentative par Nicolas de Staël d'atteindre «le sublime» dans sa peinture 15. Mais si l'art vise bien encore la Chose, c'est comme radicalement perdue, et reconstituée dans l'ouvre à partir de cette perte. C'est parce que l'artiste a d'abord traversé l'épreuve castratrice radicale de sa négativité, qu'il peut produire ex nihilo «un objet élévé à la dignité de la Chose» (Lacan). L'ouvre d'art, qui s'offre comme un objet de désir et de jouissance, n'est pas simplement un objet pulsionnel assumé comme partiel, elle est aussi un objet spécifique défini par ses qualités matérielles (couleurs, sons, rythme, formes, tonalités.) qui sont des traces sensibles de l'absence-présence de la Chose dans le monde.

La dépression commune comme caractérisant le sujet de la postmodernité : l'un des destins culturels de la  mélancolie ?
Une autre économie psychique que la mélancolie ?


La dépression commune semble échapper à ce schéma extrême d'une duplicité de la mélancolie touchant la genèse de la subjectivité ou, à l'inverse, sa destruction. Elle paraît a priori relever d'une autre logique. Les travaux d'A. Erhenberg, qui ont l'intérêt d'aborder le «trouble dépressif» sous un angle anthropologique, cernent la dépression comme nouveau paradigme visant à supplanter celui de névrose. Par opposition au névrosé marqué par le conflit, la culpabilité, l'intériorisation des règles disciplinaires, des règles de conformité, d'interdiction, s'imposerait davantage la figure de l'individu contemporain marqué par la   «question d'être soi» en tant que définie comme une «fatigue d'être soi»16. Si la problématique de l'identité détermine le sujet déprimé, c'est en tant qu'il est ballotté entre la toute-puissance et l'impuissance, « figé par son insuffisance », marqué par l'«insécurité identitaire», le «sentiment de perte de sa propre valeur». La dépression se trouve alors en bonne place dans la cohorte des nouvelles pathologies rassemblées sous le chef de «pathologies narcissiques».

Ici la souffrance, foncièrement imaginaire, concerne le moi, contrairement à ce dont témoigne le mélancolique dont l'existence hors du commun n'a pas pour enjeu vital l'image de soi, l'angoisse de sa valeur personnelle, mais l'engagement du côté de l'absolu : Antigone peut être dite mélancolique, mais sûrement pas dépressive ! L'objet auquel a affaire le mélancolique, c'est la Chose, dans ses diverses déclinaisons : que ce soit à travers l'objet-ouvre au sens large dans la «bonne mélancolie» créatrice ; que ce soit le double surmoïque incorporé qui fait retour dans l'hallucination comme objet étrange, ombre, présence spectrale qui possède et écrase le sujet dans la folie pathologique ; ou encore que ce soit l'objet fétichisé au titre de substitut de la Chose, qu'incarne la drogue analysée selon la logique de la «cruauté mélancolique»17.

La dépression comme l'une des formes culturelles spécifiques d'évitement du deuil : un autre avatar de la perte d'objet.

Le dépressif commun a un rapport tout différent à l'objet et à son statut d'objet perdu. L'objet du déprimé n'est autre que son propre Moi, ce Moi narcissique, spéculaire, que Lacan définit justement par son statut d'objet  imaginaire pour le sujet, souche des diverses identifications. On peut isoler le trait de cristallisation exacerbée d'un aspect de ce Moi idéal où la dépression ordinaire comme maladie de l'évaluation trouverait l'un de ses ressorts. Si le déprimé se vit comme défaillant, insuffisant, inhibé, voire réduit à rien, c'est par confrontation malheureuse à une image de soi hors d'atteinte, parce qu'illusoirement gonflée ; il s'y brise masochistement faute d'en reconnaître la faille de structure. Il se laisse capter  et fasciner par ce Moi spéculaire qui est une construction équivoque - à la fois structure de l'imaginaire - dont le prototype est l'image du corps -, mais aussi défense contre la
castration par le jeu d'un mécanisme de déni du vide sur lequel s'est élaboré cet imaginaire. Le Moi idéal a en effet le privilège de relever du symbolique - la coupure du signifiant évidant le corps et la perte de jouissance qui lui est corrélée a présidé à sa genèse symbolique d'image. Mais il est aussi support d'idéalité, i.e. d'illusion maintenue en une plénitude projetée sur l'image, d'où l'arrêt médusé sur l'unité et la totalité leurrantes de la Gestalt renvoyée par le miroir. Ces identifications, le monde contemporain les conforte, avec leurs exigences surmoïques relayées par des modèles sociaux d'excellence et de perfection.

L'organisation sociale tout entière témoigne ainsi d'une «nouvelle économie psychique» 18   qui repose sur un déni de la castration. Ce qui justifierait que la mutation de la subjectivité contemporaine, cernée notamment par la dépression, s'analyse en effet davantage selon un paradigme pervers que selon un paradigme névrotique. On peut donc faire l'hypothèse que ce Moi-objet fétichisé se trouve promu au rang d'objet absolu dans la dépression commune. La souffrance n'est pas liée à une séparation de l'objet, comme dans la mélancolie, mais à une insuffisante brillance du Moi. L'impossible auquel se heurte le déprimé est celui d'être à la hauteur d'une image sans faille, dont le maintien comme telle fait tenir son économie psychique. Mais la structure d'alter ego propre au narcissisme secondaire laisse bien place à l'altérité, marquant encore une autre distinction d'avec la structure psychotique mélancolique.
 
Isoler cet aspect de la dépression qualifiée d'« épidémique » renvoie donc à une modalité spécifique de rejet de la castration : le voile idéalisant du Moi spéculaire recouvre le trou du vide que désigne la perte symbolique de l'objet marqué par la négativité. Ainsi les diverses figures, individuelles ou collectives, de la dépression pourraient malgré tout être rassemblées autour du fondement existentiel du paradigme mélancolique qui désigne la pente naturelle, universelle, à éviter le travail du deuil. L'être humain rechigne à l'existence, il cherche sans cesse à «s'extraire du tourment harcelant de la vie psychique»19 qui le confronte à sa finitude, en l'obligeant à faire le deuil de la toute-jouissance ou de la toute-puissance. Lacan évoque ainsi la «lâcheté morale» de la tristesse dépressive20, «qui ne se situe en dernier ressort que de la pensée, soit du devoir de bien dire», écrit-il, citant au passage la conception spinoziste de la tristesse.

Chaque sujet est pourtant tenu d'élaborer sa propre solution face à l'exigence d'avoir à se situer dans l'existence. La douleur de vivre dépressive, sous la forme spécifique qu'elle prend à travers les «nouvelles maladies de l'âme» caractéristiques du monde contemporain, met en exergue l'élément de déficit de symbolisation, le rejet du langage qui n'est autre que le rejet de l'inconscient, comme le souligne Lacan. Ainsi la «cruauté mélancolique» s'applique-t-elle à bien des figures pathologiques de «folies actuelles» : outre les registres de la toxicomanie et de l'addiction, les passages à l'acte, fanatismes et violences. qui récusent le «meurtre de la Chose», condition du symbole, au profit d'une recherche de jouissance pleine, sans médiations.
Dans ce contexte, les abords thérapeutiques de la dépression sous sa dimension «existentielle» s'avèrent des enjeux vitaux. Les traitements pharmaceutiques, indispensables, ne doivent pas se faire complices de la passivité dépressive, travaillée par la haine du désir. Faire l'impasse de l'abord de la souffrance à partir de la parole et de l'écoute, c'est faire l'économie de l'inconscient avec son versant de pulsion de mort. On ne peut «guérir» de la condition humaine, encore peut-on viser à ce que les sujets déprimés retrouvent le «plaisir de penser» (Julia Kristeva).


Notes

1- P. Pichot, «Les dépressions, problèmes de vocabulaire et nosologie», in Les voies nouvelles de la dépression, Paris, Masson, 1978.
2- R. Jouvent, «La mélancolie n'est plus ce qu'elle était», in Mélancolie, maladie d'amour, L'Evolution psychiatrique, tome 59, 1994.
3- An. Juranville, La mélancolie et ses destins, Mélancolie et dépression, Paris, Ed. In Press, 2005.
4- G. Swain, «Permanence et transformations de la mélancolie», in Dialogue avec l'insensé, Paris, Gallimard, 1994.
5- R. Guardini, De la mélancolie, Paris, Points Seuil, 1992, p.9.
6- A. Erhenberg, «Pourquoi avons-nous besoin d'une réflexion sur la psychiatrie ?», in La maladie mentale en mutation. Psychiatrie et société, (coll., dir. A. Erhenberg), Paris, Odile Jacob, 2001, p.31.
7- P. Pignarre, Comment la dépression est devenue une épidémie, Paris, Hachette, Pluriel, 2003.
8- D. Widlöcher, Les logiques de la dépression, Paris, Fayard, 1998.
9- Question que pose A. Erhenberg, in op.cit., p. 256.
10- J. Hassoun, La cruauté mélancolique, Paris, Aubier, 1995, p. 11.
11- Sur la double opération d'aliénation et de séparation , cf. J. Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973.
12- Ces thèses sont développées in An. Juranville, op.cit.
13- Cf. J. Lacan, L'éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986.
14- Cf. entre autres, G. Agamben, Stanze, Paris, Rivages, Poche, 1998.
15- Cf. An. Juranville, op.cit., p. 18-20.
16- A. Ehrenberg, La fatigue d'être soi, Paris, Odile Jacob, 1998.
17- J. Hassoun, op.cit., p.21-36.
18- C. Melman, L'homme sans gravité. Jouir à tout prix, Paris, Denoël, 2002.
19- P. Fédida, Des bienfaits de la dépression, Paris, Odile Jacob, 2001, p. 63.
20- J. Lacan, Télévision, Paris, Seuil, 1974, p.39.