La Revue

La psychothérapie psychanalytique d'adolescent existe-t-elle ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°135 - Page 22-29 Auteur(s) : François Marty
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Introduction

Douterait-on que les adolescents consultent, seuls ou, la plupart du temps, avec leurs parents, que leurs demandes sont fortes, que la façon de les recevoir doit être adaptée à la situation ? Faut-il encore aujourd'hui insister sur la spécificité de cette clinique et sur la nécessité de lui donner un cadre thérapeutique permettant d'accueillir une symptomatologie souvent bruyante ? Il semble bien que ce soit le cas pour qu'une institution dont c'est historiquement la vocation, l'Association du Centre Etienne Marcel, se penche encore sur cette question de la psychothérapie de l'adolescent et que sa consultation organise un colloque sur ce thème. L'adolescence n'est pas seulement un passage, une transition qui permet à l'enfant de devenir adulte. Elle n'est pas seulement un entre-deux dont le statut hybride échappe aux classements habituels. On ne peut se contenter d'indiquer qu'elle n'est ni l'enfance, ni l'âge adulte. Cette définition par la négative oblige à plus de précision. L'adolescence est aujourd'hui reconnue comme un processus psychique dont l'originalité tient d'une part au biphasisme de la sexualité humaine et, d'autre part, au fait qu'elle est un travail psychique qui a pour fonction d'accompagner les transformations biologiques qui s'y produisent. S. Freud nous a mis sur la voie de cette compréhension et les recherches les plus récentes en neuro-imagerie semblent confirmer cette approche, en mettant en évidence une transformation importante de l'organisation cérébrale au moment de l'adolescence. Cette très grande plasticité cérébrale liée aux interactions qui se nouent avec l'environnement constitue ce que l'on pourrait appeler une seconde épigenèse, alors que l'on croyait jusqu'il y a peu que ces transformations étaient réservées au nourrisson. L'adolescence est bien une période de la vie où se jouent des bouleversements sans précédent dans l'histoire du sujet ; elle est aussi mouvement d'auto-réflexivité, une façon pour le sujet adolescent de se penser en intégrant ces changements internes qui constituent une originalité profonde de cet entre-deux, de ce moment de passage. Je voudrais mettre l'accent sur certaines caractéristiques essentielles de l'adolescence, pour ouvrir quelques pistes de réflexion sur la spécificité des psychothérapies psychanalytiques de l'adolescent. Mais avant cela, un rappel historique des notions freudiennes nous aidera à planter le décor et mesurer le chemin parcouru depuis l'ouvre du fondateur de la psychanalyse.

Un peu d'histoire

Dans Trois essais sur la théorie de la sexualité, S. Freud pose avec la primauté de la sexualité infantile ce qui va devenir le fondement de la psychanalyse, son roc. Jamais sur ce point, au cours de sa vie et de son ouvre, à la différence de bien d'autres questions, il ne variera. La sexualité humaine ne commence pas avec la capacité sexuelle de la puberté, elle est présente dès l'origine de la vie de l'enfant et c'est à cette source que puise la sexualité adulte. Lorsque, dans le même ouvrage, S. Freud met en évidence le biphasage de la sexualité humaine - avec l'odipe infantile d'un côté et l'adolescence de l'autre -, il ne dit pas le contraire. Mais ce coup de projecteur sur le sexuel infantile, pour affirmer l'originalité de sa découverte, plonge dans l'ombre l'adolescence, l'autre pôle de la sexualité. Dans la pratique même de S. Freud, l'adolescence est pourtant un objet identifiable. Au cours de ses années de pratique hospitalière, S. Freud a rencontré beaucoup d'adolescents et d'adolescentes. Les Etudes sur l'hystérie en témoignent. Il ouvre une perspective nouvelle avec la place qu'il assigne à l'adolescence, mais il la reprendra peu personnellement, laissant plutôt à sa fille Anna (et August Aichhorn), et à d'autres femmes avant elle (Hermine von Hug Helmuth, Hélène Deutsch), le soin de travailler plus particulièrement la question de la psychanalyse de l'enfant et de l'adolescent. Mélanie Klein, on le sait, rivalisera avec Anna Freud sur bien des points concernant la technique de la psychanalyse avec l'enfant. Leurs discussions au sein de la société britannique de psychanalyse ont été consignées dans ce qui a été convenu d'appeler les Grandes Controverses.

Dans l'histoire de la psychanalyse, l'adolescence a apporté un grand nombre de nouveautés aux plans théorique et technique dont il est difficile de mesurer encore aujourd'hui l'impact. L'adolescence provoque, oblige à repenser la pratique, celle du maniement du cadre en particulier, sa souplesse, pour intégrer les mouvements d'investissement et de désinvestissement de l'adolescent, et intégrer réellement ou imaginairement la dimension parentale. La clinique avec l'adolescence a conduit les psychanalystes à s'intéresser de façon essentielle à l'importance de l'analyse du contre-transfert. Les adolescents mettent à rude épreuve le travail psychique de l'analyste lorsqu'il se risque à travailler avec eux. Et s'il y a une clinique qui sollicite fortement le contre-transfert, c'est bien celle de l'adolescent. Historiquement aussi, les thérapies familiales se sont mises en place à partir de problématiques adolescentes, que ce soit celle de l'anorexie mentale ou celle de la schizophrénie débutante. Ce n'est pas une mince affaire que de replacer l'histoire d'une évolution et d'une pathologie dans un contexte, familial en particulier. Enfin, c'est par l'adolescence que nous en sommes venus aujourd'hui à réfléchir de façon assez fondamentale sur les processus de structuration de la vie psychique, les modalités défensives qui se mettent en place pour faire face aux transformations qu'amène avec elle la puberté somatique et les fantasmes qu'elle génère. Comme objet psychanalytique, l'adolescence nous aide à mieux comprendre les pathologies adultes dites limites et à proposer des modes de traitements adaptés.

Avec les travaux de R. Cahn relatifs à la question de la subjectivation, notion qui envisage davantage le processus de différenciation que celui de séparation-individuation (d'abord pensé par M. Mahler pour caractériser la façon dont l'enfant se construit en se liant et en se séparant de l'objet primaire, puis par P. Blos qui évoque le second processus d'individuation en envisageant la notion pour caractériser l'opération qui se reprend à l'adolescence), nous mesurons aujourd'hui la spécificité du travail de pensée et d'appropriation subjective qui se déploie pour permettre à tout adolescent de penser son histoire et de se penser comme sujet dans son histoire. Ce travail commence dès l'origine de la vie, on pourrait dire qu'il est à l'origine de la vie psychique, et se poursuit jusqu'à la mort, connaissant un tournant décisif au moment de l'adolescence.

La théorie freudienne de la sexualité constitue donc une ouverture pour penser l'adolescence : avec la puberté et les fantasmes pubertaires, le sexuel infantile se reprend, se relit, se réécrit et s'interprète à la lumière des transformations qui sont survenues. L'infantile prend, dans l'après coup, un nouveau tour pour se transformer en ce qui va devenir la sexualité adulte, via la génitalité pubertaire. C'est sur ces bases que s'est construite depuis plus de quatre-vingts ans la psychanalyse de l'adolescent, mettant en évidence la spécificité de sa clinique, celle de sa psychopathologie et enfin celle de son traitement. Depuis quelques années même, se constitue ce que nous pourrions appeler un réseau de recherche  visant à établir une véritable métapsychologie de l'adolescence, essentiellement à partir des travaux d'A. Freud, P. Blos, S. Bernfeld, A. Aichhorn, E. Kestemberg, M. Laufer, P. Jeammet, R. Cahn, P. Gutton, pour ne citer que ceux-là. Cette réflexion fondamentale met en évidence combien la référence à la théorie psychanalytique nous aide à comprendre
l'adolescence, mais aussi combien les avancées théoriques et cliniques issues de nos pratiques avec les adolescents influencent en retour la théorie psychanalytique et la pratique avec les enfants et les adultes. Mais en quoi la psychothérapie de l'adolescent peut-elle être
considérée comme spécifique ? A quoi cela tient-il ? Je voudrai ouvrir quelques pistes de réflexion sur la question à partir de deux idées.

Deux idées autour de l'adolescent et de son psychanalyste

La première idée concerne l'adolescent qui vient nous consulter ; c'est -garçon ou fille- un polytraumatisé, blessé au plan narcissique qui ne parvient pas à faire face à ce qui lui arrive. Considérer que les adolescents qui nous consultent sont de grands polytraumatisés -même si l'expérience clinique nous apprend que ces pathologies sont souvent transitoires et qu'elles présentent une grande plasticité, voire une certaine réversibilité- a des
conséquences au plan thérapeutique, ce qui nous conduit vers la deuxième idée.

La deuxième idée concerne le thérapeute d'adolescent. Dans ces conditions, il se doit non pas d'analyser le matériel inconscient refoulé de l'adolescent, en tout cas pas dans un premier temps, mais bien de renforcer ses défenses pour l'aider à lutter contre ce qui
l'attaque et le menace, contre ce qui le fragilise au plan narcissique. Que le thérapeute aide l'ado­lescent à renforcer ses défenses et non à analyser le matériel inconscient constitue une perspective importante -même si elle peut apparaître déconcertante- dans la mise en place du cadre thérapeutique avec l'adolescent.

Figure du traumatisme

L'adolescent qui vient nous consulter est un polytraumatisé, c'est ma première proposition. Un être blessé narcissiquement : s'il vient nous voir, c'est qu'il n'arrive pas à faire face à cet événement qui a des résonances traumatiques pour lui. Que se produit-il chez cet adolescent pour qu'il soit autant affecté ? Pourquoi n'arrive-t-il pas à faire face ? Il convient de préciser que si les adolescents que nous voyons ne vont pas bien -certains vont même très mal-, ils ne représentent qu'environ 5% de la population adolescente générale. Ce qui veut dire que dans 95% des cas, les adolescents s'en sortent tout seuls ou à peu près. L'adolescence n'est pas une maladie, c'est une crise de la vie, une crise violente de la vie. Par contre, cette crise est suffisamment sérieuse dans toute existence pour que certains d'entres eux en soient fragilisés au plan narcissique et ne parviennent pas -de par cette violence même- à trouver les ressources nécessaires pour élaborer psychiquement l'événement pubertaire. Faute de pouvoir l'intégrer, la violence pubertaire les persécute, provoquant des effondrements passagers ou plus durables qui vont les emmener parfois à décompenser sur des modes pathologiques sévères pouvant aller jusqu'à la cassure, comme l'ont bien décrit M. et E. Laufer. Si nous sommes persuadés de l'importance de l'événement traumatique qu'est pour eux l'entrée en pubertaire (une effraction traumatique qui est produite, à l'occasion de la puberté, par le pubertaire pour reprendre l'expression de P. Gutton), cela a des conséquences au plan thérapeutique dans notre façon de nous positionner avec ces adolescents et ces adolescentes.

Accompagner l'adolescent

Un adolescent ordinaire ne supporte pas l'idée qu'on associe l'adolescence à une étape de l'enfance. Pour lui, être adolescent c'est ne plus être un enfant ; et être ramené à l'enfance d'une façon ou d'une autre constitue pour lui une menace de régression. Ce serait le ramener à ce qu'il cherche précisément à fuir, à ce dont il cherche à s'éloigner, l'infantile en lui. L'infantile ne se constitue que dans la mesure où le pubertaire le refoule ; proposition qui signifie que l'infantile en soi n'existe, ne peut exister, que si un événement lui donne un statut, le statut de refoulé. L'infantile n'existe que parce qu'il est distingué d'un autre registre, le pubertaire, et c'est ce changement de registre qui est le propre du travail d'adolescence.

La fonction du pubertaire est précisément de refouler l'infantile. Ce refoulement garantit une adolescence réussie ; mais celle qui est en souffrance et même en panne confronte l'adolescent à la difficulté à opérer ce travail de refoulement. Le travail du thérapeute consiste à aider cet adolescent à construire suffisamment de défenses pour que ce travail de refoulement, avec la symbolisation qui l'accompagne, puisse se dérouler le plus « normalement » possible. Le thérapeute amène l'adolescent à cheminer de l'éprouvé à l'affect, de la violence interne à sa représentation, du registre de la perception à plus de représentation, plus de mentalisation et de symbolisation, pour lui permettre de dompter la pulsion, comme dit Freud. Il tente d'aider l'adolescent à éduquer ce qui peut l'être au plan psychique de cette énergie pulsionnelle particulièrement débordante, constituée pour l'adolescent par les fantasmes pubertaires.

L'ambition forte de tout thérapeute d'adolescent est d'amener cet adolescent pour qui penser est souvent source de douleur, pour qui s'interroger sur ce qui se passe lui « prend la tête »-, à prendre goût à sa vie et son fonctionnement psychiques. L'amener à s'intéresser à lui n'est pas chose facile, car le mode de fonctionnement qui prévaut chez presque tous les adolescents, c'est plutôt celui d'une expulsion/projection du monde interne sur les objets externes. Ce qui prévaut, c'est ce que j'ai appelé la « paranoïa ordinaire de l'adolescent ». Dans la paranoïa ordinaire de l'adolescent qui s'exprime par l'affirmation « ce n'est pas moi, c'est l'autre ! », la responsabilité est située en dehors de soi. Les adolescents fonctionnent sur le modèle paranoïaque : c'est le registre projectif qui est le plus opérant, il s'agit presque d'identification projective (situer en l'autre ses propres pensées et les lui attribuer), comme une façon de se délocaliser de soi-même, de ne pas se voir ni se penser mais, au contraire, d'expulser l'activité de penser en imputant la pensée à l'autre. Il s'agit d'éviter de rencontrer ce qui est à l'intérieur de soi. Cette méfiance envers son monde interne alimente le mouvement projectif. L'adolescent se sent victime de son adolescence, attaqué par ses transformations, et se sentant victime, il peut adopter l'agir comme stratégie, agir afin de ne pas êtreagi pour se sortir de la position de victime. Ce mouvement psychique attribue à l'autre la haine que l'on porte en soi. La sortie de l'adolescence sera marquée au contraire par le sentiment de sa responsabilité : répondre de soi, de ses actes, mais aussi devenir responsable pour un autre que soi-même, envisager la paternité d'un projet : poème, création d'un groupe de rock ou de rap, choix d'une orientation scolaire ou d'un métier, choix amoureux, etc., ce que j'ai appelé « l'identification à la fonction parentale ». Le passage qui conduit de la projection de son monde interne sur les objets externes au sentiment de sa responsabilité est semé d'embûches, et les adolescents qui consultent sont en général en difficulté au milieu du gué.

Le travail d'accompagnement au plan thérapeutique consiste pour le thérapeute à permettre à l'adolescent qui le consulte d'entrer en contact avec son monde interne et de se le réapproprier, de l'assumer pour cheminer vers ce travail de subjectivation dont parle R. Cahn. Reste ensuite à ménager le cadre de travail pour permettre que le processus analytique puisse se dérouler et que l'adolescent commence à s'intéresser et même à trouver excitant son propre fonctionnement psychique.

Fragilité narcissique

Pourquoi les adolescents sont si fragiles narcissiquement ? Pourquoi sont-ils dans un tel sentiment de menace ? La puberté et le pubertaire ne s'inscrivent pas dans la continuité du développement. Ce n'est pas comme la suite logique d'une histoire qui se poursuit. Si c'était le cas, l'adolescence ne serait que le vieillissement de l'enfant. En réalité, l'adolescence rompt le sentiment de continuité et de linéarité éprouvé par l'enfant dans son développement pour devenir adulte. Même si c'est un moment de rupture qui s'inscrit sur un fond de continuité, la survenue de la puberté et des fantasmes qui l'accompagnent pose la question de savoir comment résister à la discontinuité qui se produit, assurer le changement dans la permanence, le changement dans la continuité. Cette rupture se produit à divers niveaux au point de donner l'impression à l'adolescent que « je » est un autre, au point de faire naître un sentiment d'étrangeté vis-à-vis de lui-même qui peut le conduire à certains moments d'étrangeté radicale au bord de la dissociation dans les représentations qu'il peut avoir de sa propre image. C'est ce que l'on observe dans les dysmorphophobies.

On sait combien les mouvements phobiques particulièrement violents rencontrés à l'adolescence (éreutophobies, agoraphobie), attestent de la violence du changement qui se produit en eux. Ils peuvent menacer l'identité même de ces adolescents et les conduire à des clivages difficiles à réduire, voire irréversibles. Ce qui les menace c'est ce qui se produit en eux et qu'ils ne reconnaissent pas comme leur appartenant. C'est contre cette menace interne qu'ils cherchent à se mobiliser pour ne pas être détruits de l'intérieur - le mode de réaction à cette violence interne, étant celui de l'agir : agir pour lutter contre le sentiment d'être agi. Cette proposition a souvent été développée par P. Jeammet avec pertinence pour comprendre la violence des manifestations agies, comme une externalisation de ce qui se passe à l'intérieur de soi au moment de l'adolescence.

On a souvent stigmatisé les adolescents comme des êtres violents. Mais c'est d'abord l'adolescence elle-même qui l'est, c'est son processus qui est violent et non pas les manifestations phénoménologiques qui peuvent se produire au moment de l'adolescence sous la forme d'actes violents. Ces actes existent certes, mais leur violence n'est pas l'apanage des adolescents. La violence de l'adolescence à laquelle sont confrontés les adolescents, c'est bien cette violence-là, celle dont ils ont la charge de métaboliser les effets, qu'ils doivent transformer pour orienter l'énergie pulsionnelle sous-jacente.

Le travail du thérapeute d'adolescent consisterait, dans un premier temps, non pas à aider l'adolescent à analyser le matériel inconscient refoulé mais à l'aider à construire ou renforcer ses défenses afin qu'il puisse trouver les moyens de résister à la violence des changements qui se présentent pour réorienter cette énergie libidinale. C'est dès les premiers moments de cette rencontre que l'adolescent peut éprouver l'authenticité et l'indéfectibilité du soutien (narcissique) que lui apporte l'analyste. Autrement dit, si l'analyste demeure dans une position tierce, il ne se tient pas pour autant en retrait, à distance (frustrante) de l'adolescent, mais plutôt dans l'engagement résolu à ses côtés, proche de celle d'un compagnonnage qui reprendrait la position que le parent du même sexe occupait (ou aurait dû occuper) dans la latence vis-à-vis de l'enfant. L'appui narcissique trouvé par l'enfant dans ce travail proche de celui de l'identification au parent du même sexe le prépare à résister à la violence pubertaire qui, elle, est anti-narcissique. Les adolescents blessés, en souffrance, n'ont pas pu ou su construire cet étayage narcissique avec le parent du même sexe et la première tâche qui incomberait au thérapeute serait celle d'un renforcement des défenses du moi de l'adolescent. Cette perspective n'est pas suffisante pour définir le travail thérapeutique avec des adolescents, mais elle en constitue un préalable ; c'est même la condition pour que l'adolescent puisse s'engager dans la rencontre avec un thérapeute. Cet adolescent là se sent souvent incompris de tous, aux prises avec le fantasme de sa solitude qui prend des tours variés, en particulier mégalomaniaques (fantasmes d'auto-engendrement) ou le désir d'une autonomie parfaitement assumée, alors qu'en réalité cet adolescent est souvent dans des problématiques de dépendance forte à l'égard de ses parents, mais aussi de ses amis. Notre travail consiste à être attentif à des contre-dépendances que peut manifester cet adolescent en alléguant son autonomie et le fait qu'il n'est pas question que l'on reçoive ses parents.

L'espace parental

Quelle place accorder aux parents dans l'espace de la psychothérapie de l'adolescent ? J'avancerai prudemment sur la question, ce court exposé ne permettant qu'une ouverture modeste de la question. Il est indispensable que l'analyste ménage une place, un espace aux objets parentaux. Cela veut d'abord dire leur donner une consistance dans le discours, donner à l'adolescent la possibilité qu'il en soit question. La question n'est pas réglée avant qu'elle ne soit posée : un adolescent tout seul, cela n'existe pas, pourrait-on dire en paraphrasant D.W. Winnicott. Un adolescent ne fonctionne pas tout seul, mais dans la confrontation, dans le meilleur des cas, avec ses parents. Il n'y a pas d'adolescence qui ne se produise sans meurtre symbolique des parents, comme nous le rappelle D.W. Winnicott. C'est un gage de réussite de la traversée de l'adolescence que l'agressivité, fruit de la violence symbolisée, s'exprime à l'encontre des images parentales. Etre parent d'adolescent s'avère souvent un métier difficile, dans la mesure où il faut tenir bon, résister à la destructivité de l'adolescent, mais c'est un travail nécessaire si l'on estime que cette confrontation est le signe d'une conflictualisation qui s'intériorise. C'est un message d'espoir aux parents d'adolescents qui souffrent dans la confrontation avec leur propre adolescent : mieux vaut une adolescence un peu turbulente dans des échanges parfois vifs, même si cela ne suffit pas, plutôt qu'un silence souvent indicateur d'une difficulté dans le traitement de cette violence interne.

Pour passer ce moment difficile, l'adolescent a parfois besoin de se confier à un ami, un pair ; mais souvent l'ami prend parti et ne joue pas suffisamment son rôle de tiers. L'adolescent peut alors chercher l'appui ou le conseil d'autres adultes que ses parents (les parents de copains, avec qui une relation s'est déjà engagée ou qui sont secrètement admirés et idéalisés). Dans le cas d'une rencontre avec un thérapeute, l'adolescent a besoin de rencontrer un adulte qui appartienne à une autre génération que lui, qui tienne et qui puisse survivre aux attaques dont il peut être l'objet. Ce qui est vrai pour les parents (pouvoir résister à la destructivité) l'est aussi pour l'analyste qui doit lui aussi survivre aux attaques destructrices, celles qui visent le cadre de la thérapie en particulier et qui ne manquent pas de se produire tout au long d'une cure (absences aux séances, demande de changements d'heure ou de jour des rendez-vous, manipulation (oubli, dépense) de l'argent confié par les parents pour régler la séance, demande de venir avec un copain, flou sur les dates des vacances prises en famille, interruption brutale ou reprise toute aussi brutale du cours des séances, etc.). Charge à l'analyste d'avoir cette même conviction que ces attaques sont la manifestation d'une difficulté à intérioriser le conflit, la relation aux objets externes et qu'en même temps elles expriment le travail psychique (la conflictualisation) qui est en train de se produire ou qui cherche à le faire. En mettant l'accent sur les premiers moments de la rencontre avec l'adolescent, c'est l'attitude du thérapeute qui est ainsi mise en évidence ; mais par la suite, tout le travail reste à faire. Les difficultés que peuvent rencontrer les adolescents au moment de leur adolescence ne résultent pas seulement de l'effraction traumatique provoquée par l'événement pubertaire, mais de difficultés antérieures plus ou moins perçues par l'entourage, au moment de la latence : difficultés d'élaboration de la sexualité infantile (excitation, hyperagitation, collage à l'objet primaire, inhibition, dépression, hyper-sexualisation du lien à l'objet odipien) renvoyant notamment à une insuffisance de refoulement.

L'adolescent manifeste par ses symptômes, un certain nombre de dysfonctionnements restés latents pendant l'enfance. Le mal-être actuel de l'adolescent peut aussi renvoyer à une impuissance de l'environnement à venir en aide à l'enfant entré en adolescence, à contenir la violence interne qui se déploie en s'extériorisant, la dépression qui se masque et alimente les conduites addictives, par exemple, ce qui fait rebondir autrement la question de l'interactivité et de l'intersubjectivité. Si l'adolescent est traumatisé, l'environnement l'est aussi et l'environnement parental en particulier qui peut être confronté -à travers la crise d'adolescence- à des reviviscences odipiennes particulièrement intenses comme on le voit assez souvent dans les familles où l'odipe pubertaire de l'adolescent remobilise, réactualise des éprouvés odipiens du côté des parents, ce que S. Lebovici a appelé le « contre odipe parental ». Ce qui peut provoquer, aggraver ou révéler des dysfonctionnements dans la vie du couple parental, des moments de séduction entre parents et adolescents, des moments de lâchage au sein même du couple. Beaucoup de crises conjugales se cristallisent autour de la crise d'adolescence d'un de leurs enfants, ce qui contribue à créer un cumul des traumatismes : l'adolescent, débordé par les fantasmes pubertaires qu'il ne parvient pas à élaborer, ne rencontre pas dans l'environnement parental le soutien narcissique qu'il escompte. Au contraire, il est face à une violence parentale agie. Ses parents n'arrivent pas à contenir ce que cet adolescent vit et leur fait vivre et qui leur apparaît comme un rappel des questions restées en souffrance dans leur propre adolescence et leur vie d'adulte. Un adolescent qui va mal amène ainsi son thérapeute à être attentif à l'environnement parental ; cela peut être l'occasion pour les parents de reprendre une question laissée en suspens pour eux.


Le psychodrame

Certaines formes et modalités thérapeutiques sont particulièrement appropriées aux problématiques adolescentes, je veux parler du psychodrame. Cette modalité thérapeutique s'avère très appropriée dans la mesure où elle permet à l'adolescent d'utiliser ses défenses pour travailler son monde interne, en s'appuyant sur la capacité de mettre en jeu, en action et en mouvement (le recours à l'agir) -donc de projeter aussi sur le monde externe- cette vie pulsionnelle qui a du mal à s'intérioriser. Le psychodrame permet de projeter ses fantasmes dans les limites du jeu, en ayant recours au corps. Il donne à l'adolescent le sentiment qu'il peut s'appuyer sur un mode défensif qui devient, grâce au jeu et à l'espace thérapeutique, défini seul à seul avec le thérapeute ou en groupe, un outil de travail de son monde interne. Cette projection devient à son tour source d'analyse avec l'aide du leader du jeu et de ses co-thérapeutes. De ce point de vue là, le psychodrame est vraiment un outil de travail avec les adolescents particulièrement adapté.

Le corps génital

L'adolescence est caractérisée par la rencontre en soi d'une nouvelle donne au niveau du sexuel, la génitalisation du corps et de la psyché. Ce qui est menaçant sur le plan identitaire et narcissique pour un adolescent, c'est précisément d'être confronté à la
question de l'altérité, à la rencontre de l'autre en soi et de l'autre en face de soi, l'autre étant entendu aussi de l'autre sexe. Le féminin est découvert, ou plutôt redécouvert. Un nouveau sens est donné au féminin à l'adolescence pour le garçon comme pour la fille. Tolérer la survenue du féminin en soi à l'adolescence suppose une capacité à la passivité, une capacité à se laisser influencer et affecter par l'autre, à se rendre sensible (accessible) à l'autre, capacité qui va à l'encontre même de la nécessité que rencontre l'adolescent de se protéger, de se défendre contre la menace que représente la nouveauté pubertaire (l'étranger en soi, le corps étranger interne) et cet autre, précisément. Une nouvelle forme de conflictualité interne va se jouer dans l'espace de la séance : est-ce que l'adolescent va se laisser « pénétrer » par les paroles de
l'analyste ? Va-t-il pouvoir entendre ce qui se dit ou va-t-il rester dans une sorte de muraille protectrice (sa chrysalide), persévérer dans une idée, une conviction, un préjugé, etc. ? La souplesse (l'ouverture à l'autre) est convoquée au moment même où s'érigent des défenses : d'où la difficulté de l'entreprise.

Toutes les analyses d'adultes démarrent-elles sur une sorte d'impasse du processus d'adolescence ? L'adulte qui vient en analyse cherche souvent, sans le savoir, une seconde chance pour remettre au travail le processus d'adolescence mis en échec sur certains points qui se manifestent par la production de symptômes. La psychanalyse d'adulte, si elle vise l'analyse du matériel refoulé, passe par une relecture de la sexualité infantile qui ne s'est qu'imparfaitement opérée au moment de l'adolescence.

Conclusion

La réflexion entreprise sur la spécificité de la psychothérapie de l'adolescent en référence à celle de sa clinique nous a conduits dans des contrées qui débordent largement le cadre de l'adolescence. Ce débordement en deçà et au-delà de l'adolescence nous apparaît dès lors que l'on se trouve à la frontière entre deux mondes : l'adolescence nous éclaire sur l'épaisseur de la sexualité infantile, qu'elle nous donne à voir d'en haut et dans l'après coup, en nous retournant sur le passé de l'enfant. Ce passé est relu et réinterprété à la lumière de l'expérience actuelle du pubertaire qui lui-même prend un nouveau sens à la lumière de la sexualité infantile. Cette réflexivité rétroactive définit la temporalité psychique ; le monde de l'infantile habituellement perçu comme plein d'avenir est aussi et d'abord un temps à lui tout seul. Mais l'adolescence nous rend également l'adulte plus familier, nous rappelant que si l'enfant est dans l'adulte, l'adolescent l'est aussi. Finalement l'adolescence fonctionne comme un Schibboleth, passage obligé aussi pour accéder à l'âge adulte. Ainsi conçue, elle se redessine comme un processus dynamique, un facteur d'intégration de la sexualité infantile et génitale. A l'adolescence, la sexualité prend un nouveau tour en donnant à l'enfant devenu adolescent la capacité de réaliser ce que précédemment il ne pouvait que fantasmer. Le travail d'adolescence conduit à l'investissement du corps sexué (génital) de l'adolescent, lieu de l'identification à son sexe, lieu de la perception de la différence et de la complémentarité avec l'autre, sur lequel la pulsion génitale s'étaye.

La psychothérapie d'adolescent a pour fonction de remettre en marche le processus d'adolescence, lorsqu'il est en panne, en jouant le rôle d'une seconde latence. Elle donne ainsi à l'adolescent une autre chance d'élaborer ce qui est resté en suspens dans l'enfance pour mieux le préparer à traiter la nouveauté pubertaire qui, du fait de la fragilité narcissique qu'elle génère, peut s'avérer traumatique pour lui. L'état de détresse, éprouvé indicible, innommable (souvent resurgi de l'enfance), dans lequel se trouve l'adolescent au moment d'affronter la violence de l'effraction pubertaire provient du fait de l'absence de soutien narcissique parental, actuel ou passé, ou du fait de l'absence d'intériorisation de la fonction maternelle. Le thérapeute d'adolescent, en adoptant une attitude résolument du côté du soutien narcissique, contribue au traitement du traumatisme pubertaire et à celui des écueils rencontrés dans l'enfance et qui jusque-là n'avaient pas trouvé d'issue. Ce soutien contribue au refoulement de la sexualité infantile et constitue la condition préalable à la poursuite du travail thérapeutique. C'est dans cette mesure que la psychothérapie psychanalytique de l'adolescent existe et qu'elle se distingue d'autres formes de psychothérapie.


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