La Revue

Une consultation familiale à l'adolescence
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°135 - Page 29-32 Auteur(s) : Florence Melese
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Je vais vous parler du cas d'une jeune fille que j'ai reçue pendant un trimestre en consultation avec ses parents. Elle avait, dans un premier temps, consulté mon collègue, et cette consultation avait débouché sur une psychothérapie. C'est pendant le cours de cette psychothérapie qu'il m'avait demandé d'intervenir (voir article suivant L'adolescence est-elle une impasse symbolique ?, D. Lauru). En effet, il s'inquiétait car la jeune fille menait une vie décousue qui la mettait en danger. Elle n'avait plus de limites. Le problème des limites se posait aussi avec sa mère qu'il n'arrivait pas à maintenir en dehors de la psychothérapie. Bien qu'il lui ait expliqué à plusieurs reprises la nécessité de séparer les espaces, elle continuait à lui demander des rendez-vous, tentant par ce biais de faire intrusion dans l'espace de sa fille. C'est donc à sa demande que j'ai été amenée à commencer un travail de consultation avec la mère de l'adolescente puis avec l'adolescente et ses parents.

Le travail de consultation avec les adolescents ne nécessite pas la même neutralité que celui de la psychothérapie. Ce collègue ne pouvait pas, en tant que son psychothérapeute, intervenir dans la réalité de la patiente qui buvait trop, abusait des drogues et avait de mauvaises fréquentations. Tandis que le travail de consultation autorise le consultant à intervenir dans la réalité et à tenir une position structurante par rapport aux limites. Quand on parle de limites avec un adolescent, on évoque aussi bien ses limites corporelles que les limites à poser aux comportements transgressifs. S'il fallait définir rapidement la différence entre le travail de consultation thérapeutique et la psychothérapie, on pourrait dire que cette dernière vise à la construction  du Moi de l'adolescent. La consultation, quant à elle, aura sa place pour préserver le Moi. Il est normal qu'un adolescent, par la parole ou bien les actes, cherche à connaître le champ de la liberté qui s'offre à lui et donc qu'il tente d'en explorer les limites en transgressant des interdits. Mais cela commence à poser problème quand les parents ou les adultes de l'entourage du jeune ne sont pas suffisamment construits pour représenter une référence identificatoire ou bien une autorité suffisante pour poser des limites aux dangers que rencontre leur adolescent.
 
Les consultations familiales permettent de repérer ce qui se tisse entre une jeune et sa famille. Elles permettent d'intervenir sur la qualité du lien que l'adolescent a établi avec son entourage. Le cadre de la consultation favorise la production d'une scène transférentielle, résultante des conflits et des mécanismes de défense qui sont à l'ouvre dans le psychisme des différents protagonistes. En repérant les mouvements transférentiels ainsi que la qualité de l'adresse qui lui est faite, le consultant sera en mesure de cerner les enjeux d'une dynamique familiale. Il lui sera alors possible d'établir des liens entre les mouvements qui se donnent à entendre et parfois aussi à voir dans la séance, ces liens qui peuvent parfois paraître évidents mais qui ne pouvaient pas s'effectuer sans l'intervention d'un tiers. Au cours de ce travail, on arrivera à la décondensation de la scène familiale et à sa fragmentation en différentes scènes, une par individu, chacun pouvant alors entendre la partition qu'il joue.

Mon collègue m'avait parlé de l'histoire de Madeleine, une jeune fille de 16 ans, sportive de haut niveau, scolarisée dans une classe sport-études ; tout avait marché jusque-là sans encombre, mais, depuis quelque temps, la jeune fille inquiétait ses parents par son absentéisme. Ils étaient donc venus consulter pour Madeleine qui avait entrepris une psychothérapie avec ce consultant. A la demande du médecin de sa fille, Madame S. m'avait sollicitée en me précisant bien qu'elle pensait que j'interviendrais auprès de ce médecin pour lui transmettre l'urgence de sa demande. Elle se mit à me téléphoner tous les jours pour me communiquer ses inquiétudes à propos de la scolarité de sa fille. Elle semblait débordée par l'angoisse quand elle me décrivait qu'elle tentait de suivre sa fille au cours de ses journées en téléphonant à ses différents professeurs. Elle considérait que Madeleine était en danger car elle n'allait pas à ses rendez-vous, et cela montrait bien qu'elle avait perdu la tête car elle devait passer, dans quelques jours, un concours décisif pour sa carrière. Entendre Madame S me permettait de prendre la mesure de sa fragilité et de la perte que représentait pour elle, ce lien en train de se distendre. La relation mère-fille avait été jusqu'à cette dernière période très proche et amicale, mais la survenue d'une copine anorexique dans la vie de Madeleine avait complètement changé la donne. Selon sa mère, Madeleine n'avait plus d'yeux que pour cette jeune fille qui avait une mauvaise influence sur elle car elle n'était plus scolarisée étant, la majeure partie du temps, hospitalisée. Madame S. se disait très déçue par l'investissement de sa fille. À travers la déception qu'elle manifestait se faisait jour la très forte rivalité qu'elle éprouvait à l'égard de cette jeune fille dont elle parlait avec beaucoup d'agressivité. Elle avait conscience de cette agressivité mais se voyait incapable de la contrôler ce qui lui faisait éprouver une grande culpabilité. Cette absence de distance posait, bien sûr, la question de la qualité de ses propres identifications. Mais Madame S. avait cependant des raisons d'être inquiète car Madeleine devenait incontrôlable. Elle sortait beaucoup, passait les nuits dehors et rentrait au petit matin pour dormir toute la journée. L'ambiance à la maison était devenue catastrophique. Le père de la jeune fille s'était lui aussi mis à vivre la nuit car depuis que son entreprise avait fait faillite, il s'isolait pour boire de l'alcool. Alors qu'il avait toujours été proche de sa fille pour la soutenir dans ses investissements, il se tenait maintenant à l'écart et la violence entre la mère et la fille n'avait plus de limites. Madeleine, qui menait une vie de plus en plus dissolue, passait ses nuits à boire et à fumer du cannabis.

Entendre l'histoire de Madame S. me permettait de mesurer la violence des conflits qui étaient réactivés chez elle par les paroles et les comportements de l'adolescente. Elle avait elle-même souffert d'anorexie au même âge que la camarade de Madeleine et elle continuait, encore aujourd'hui, à avoir des troubles alimentaires. Je pensais que la jeune fille tout en tentant de sortir d'un lien fusionnel avec sa mère le maintenait en cherchant à la soigner inconsciemment. La force du lien qu'elle entretenait avec la jeune anorexique n'avait d'égal que la force du lien qu'elle et sa mère entretenaient entre elles. Dans notre pratique avec des adolescents et leur famille, nous pouvons souvent constater que les comportements violents des jeunes, qu'ils se manifestent par la parole ou bien par des actes, agissent comme une interprétation au fonctionnement psychique de leurs parents. Ces paroles ou bien parfois ces actes agissent comme pourrait le faire une interprétation sauvage qui viendrait actualiser des conflits qui n'ont pas encore été élaborés.

Après avoir reçu Madame S. seule, je proposais de recevoir les parents ensemble : Monsieur traversait un moment de grande dépression car, après avoir été lui aussi un sportif de haut niveau ainsi qu'un pédagogue reconnu, il se trouvait au chômage, sans activité professionnelle, dépendant financièrement de sa femme depuis plus d'un an. Il s'était mis à boire beaucoup et rentrait souvent ivre à la maison. Il se sentait beaucoup trop pris dans ses propres difficultés pour pouvoir continuer d'arbitrer la relation entre sa femme et sa fille ; il réalisait la difficulté de la situation actuelle, mais ne se sentait pas la force d'intervenir et d'affronter sa fille qui ne se privait pas de lui faire remarquer son échec. Sa femme ne s'en privait pas non plus et cela le confortait dans des sentiments  d'incapacité. Pendant cet entretien, il lui devint évident qu'iln'occupait plus sa place de père au sein de la famille. Il avait laissé, petit à petit, les commandes à son épouse et elle le lui reprochait, le rendant responsable du trouble de sa fille, et de leur fils qui commençait à poser des problèmes.

Cette situation clinique me semblait pouvoir bénéficier d'entretiens familiaux car la problématique de l'adolescente était compliquée de la fragilité momentanée de ses parents, ce qui augmentait sa tendance aux passages à l'acte. La jeune fille, à ce que j'en avais entendu à travers les différents discours (celui de la mère, celui du père et aussi celui de mon collègue) paraissait, pour une grande part, répondre aux symptômes de ses parents. Je pensais que les passages à l'acte de la mère devaient pouvoir prendre sens s'ils étaient entendus dans une dynamique du lien avec sa fille. Et puis, elle avait réussi à faire en sorte que nous nous mobilisions, au CMPP, autour de sa fille ce qui pouvait témoigner en faveur d'un désir de changements. Je proposai aux parents de Madeleine de lui dire de venir s'entretenir avec nous pour une série de consultations dont nous déterminerions ensemble la fréquence. Au cours de nos premiers entretiens la tension était vive, à l'image de l'attente de chacun à pouvoir reprendre le dialogue. La jeune fille qui se sentait autorisée par la situation évoquait d'emblée sa difficulté à rester à la maison, son besoin d'en partir pour passer du temps avec sa camarade. Elle en imputait la responsabilité au malaise qu'elle percevait chez ses parents, malaise qui la conduisait à prendre des distances. Elle cherchait pourtant à se rapprocher de sa mère, mais cette dernière réagissait à ses tentatives par une attitude froide et hostile, ce dont elle n'avait jamais fait l'expérience auparavant. Cette distance, que sa mère mettait maintenant entre elles deux, lui était très douloureuse, lui donnant l'impression d'être abandonnée. La mère qui se tenait effectivement à distance pendant l'entretien  justifiait son attitude par le souhait  qu'exprimait depuis quelque temps Madeleine, qu'on ne vienne pas se mêler de ses affaires. « Elle l'avait voulu, elle l'avait eu » disait-elle et son attitude qui n'avait  plus rien de maternel, exprimait une grande agressivité vis-à-vis de la jeune fille.

La violence entre les deux femmes se déployait dans la séance d'autant plus que le père n'y mettait aucune limite. Cet homme me paraissait très déprimé et je pris le parti de le lui dire ce qui eu pour effet de le soulager. Il alla consulter un confrère qui lui prescrivit des antidépresseurs qui l'aidèrent à sortir assez rapidement de l'inhibition dans laquelle il vivait depuis plusieurs mois. Monsieur S. se remit alors à réglementer la vie à la maison. Madeleine se sentit autorisée à exprimer de l'agressivité à son égard et par là, à renouer, en tout cas pendant les séances un lien de connivence avec sa mère. Nous nous sommes vus tous les quinze jours pendant environ un trimestre. Dans un premier temps, pendant nos entretiens, les relations familiales semblèrent s'améliorer : il y fut question des attentes et de la place de chacun. La mère de la jeune fille nous dit sa crainte de voir grandir son enfant ainsi que sa crainte de la solitude. Le père, qui se sentait plus en confiance, put reprendre progressivement une place au sein de la famille. La jeune fille me faisait occuper une place transférentielle grand-maternelle exprimant de cette manière le besoin qu'elle avait de sentir ses parents rassurés. Ce déploiement fantasmatique des générations permettait aux conflits de s'exprimer très directement, sans pour autant devenir menaçant, car chaque intervenant pouvait se sentir crédité d'un regard bienveillant par son parent transférentiel. Au bout de quelques séances, Madeleine exprima le souhait de me voir seule : elle ne se sentait pas assez soutenue par ses parents qui ne pouvaient se rendre disponibles pour elle. Elle redoutait d'é­chouer à cet examen qu'elle préparait car elle manquait de confiance en elle. Je l'assurais de ma confiance en ses capacités et relativisais l'enjeu de la scolarité. Et puis, de façon insidieuse, je commençais à me sentir débordée par l'agressivité qui émanait de la présence de cette famille. Je ne me sentais plus à même d'entendre les conflits qui surgissaient pendant nos séances. Nous avions bien avancé sur les conflits qui résultaient d'une mésentente sur la position de chacun et c'était maintenant la psycho-pathologie propre à chacun des parents qui se faisait jour dans nos entretiens. De ma place de consultant pour la famille, je ne me sentais pas avoir une neutralité pour pouvoir entendre cette nouvelle donne du transfert. Je leur proposais alors de commencer une psychothérapie familiale. Les entretiens préliminaires eurent lieu, le cadre fut posémais ils ne se présentèrent pas au premier rendez-vous. La jeune fille vint me voir quelques temps plus tard pour me faire part de ses succès aux différents examens et concours qu'elle avait passé. Les relations familiales s'étaient bien améliorées.

Conclusion

Les consultations thérapeutiques familiales sont le pivot de notre travail avec les adolescents et leur famille. C'est au cours de ces consultations que nous décidons de la prise en charge à effectuer. Elles permettent  un travail préparatoire à la psychothérapie,  ce temps indispensable pour s'assurer du désir du jeune ainsi que de sa possibilité à l'effectuer. Comme dans l'exemple que je vous ai présenté plus haut, les consultations thérapeutiques peuvent avoir lieu au cours d'une psychothérapie. Elles servent alors à conforter le jeune dans l'investissement de sa prise en charge et aident les parents à faire face aux changements qui peuvent être parfois difficiles à vivre pour la famille.