La Revue

Le travail sur les liens et l'ouverture psychothérapeutique dans un hôpital de jour pour adolescents
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°135 - Page 36-41 Auteur(s) : Béatrice Ang, Yves Manela
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Le travail dans une institution comme l'hôpital de jour du Centre Etienne Marcel relèverait du psychodrame s'il permettait le même « jeu » entre les intervenants, or il engage plus profondément chacun dans une mosaïque de réponses qui ne prennent sens qu'après-coup. Le meneur de jeu est plus souvent l'adolescent qui nous engage dans une « folie » vécue au quotidien, provoquant clivages et oppositions, dans l'ici et maintenant des vécus groupaux. Ces actes et agissements, outre ce qu'ils révèlent de position phobique ou de peur face à leurs angoisses d'anéantissement ou d'intrusion, sont aussi induits par nos patients. Seul le dépliement par les récits et la parole multiple transforme sur une scène décalée, hors l'acte, lors des synthèses (toujours menacées d'être des agirs de parole violents, dès lors que nous laissons trop la place à des enjeux sans élaboration).Ce côtoiement régulier et cette écoute amènent à repérer dans les positions engagées, dans la dynamique du processus groupal prise dans le chaos de la réalité, un mouvement psychique spécifique, un vécu qui dès lors qu'il est saisi dans ce travail de dégagement, de lutte contre les négativités qui enlisent la symbolisation, figure un mouvement à valeur contre-transférentiel, interprétation dont l'effet vise ce travail psychique à plusieurs intervenants non verbalisé à l'adolescent directement. Mais souvent la surprise vient des changements qui suivent, sans que rien ne soit dit hors cet espace de réunion : réaménagement des enjeux psychiques, travail de mise en récit, désengluement de la réalité matérielle pour une réalité psychique. Cependant, c'est d'endurer qu'il s'agit le plus souvent, sans trop se sentir  blessé de telle façon que chacun poursuivre son travail sans se laisser débordé par les mouvements négatifs.

C'est bien sûr pourquoi l'utilisation de médiations est au cour de la pratique du Centre Etienne Marcel, pour que notre rencontre se fasse avec un objet tiers investi dont nous répondons libidinalement auprès des adolescents. Il est souvent passionnant de voir comment dans des mouvements de prise et déprise, les adolescents utilisant au mieux ce cadre, s'approprient ces formes symboliques, les quittent pour les remettre en jeu ailleurs.

Pour entendre ce dépliement de parcours singulier, médiation après médiation, et parce que le psychodrame a été choisi en second temps comme objet de réflexion, nous avons pris le parti de parler de ces  patients qui nous mettent en difficulté sans jamais pouvoir inscrire ni déplier leurs mouvements, pour qui le traitement en hôpital de jour ou en tout cas ce type de traitement est nécessaire, si l'on veut avoir une chance d'aider à des transformations permettant un abord plus directement psychothérapique. Ces patients attaquent et détruisent, mettent à mal les espaces de rencontre sans pouvoir s'en emparer, usant notre résistance et faisant travailler l'espace institutionnel tout entier, transversalement, sans donner prise apparente à aucun mouvement d'investissement car il y aurait trop de risques encourus. Ces patients difficiles ont des blessures narcissiques profondes et des postures omnipotentes explosant la relation, résistant à tout sentiment de confiance et de durée. Ils ont peur de l'intrusion et nous font beaucoup travailler tout en semblant rendre caduques les aménagements et les médiations proposés à l'hôpital de jour. Il s'agit ici de rendre compte d'une histoire singulière, dans un dispositif en mosaïque d'investissements que l'on voudrait médiateurs seuls capables de fragmentations et d'aménagements régulateurs en prise et déprise, en vue de possibles modifications économiques. Sorte de buissonnement qui tente de restaurer de petites quantités là où règne la politique de la terre brûlée et de la peur de tout investissement libidinal. Mais ce dispositif, ces investissements fragmentés, le jeu de prise et de déprise est toujours en danger.

Frédéric ne pouvait que faire éclater le dispositif. Tout brûlait sur son passage, mais lui s'accrochait sur le dos d'un jeune éducateur fraîchement diplômé avec qui il pouvait partager sa passion pour les jeux vidéos. Frédéric souffrait et faisait souffrir. Il attaquait parce qu'il se sentait attaqué, jouant tout de même de ses capacités projectives pour faire éprouver l'horreur de sa souffrance narcissique, en abîme, l'amenant à un contrôle omnipotent, sans que nous puissions être apaisants. Toute la zone d'échange avec lui était irradiée d'intrusion, de peur de la pénétration dans ses pensées, de crainte d'emprise et amenait à une violence réactive demandant beaucoup d'identification à sa blessure pour ne pas être violent soi-même, ce qu'il ne cessait de provoquer. Beaucoup d'espaces potentiels étaient ainsi fermés car il provoquait trop l'ensemble du groupe et la colère des adultes. De plus dans les moments de malaise désespéré, toute proposition d'approche, tout mot pour communiquer, étaient vécus comme effractions et donc l'amenaient à une réaction haineuse où il envoyait tout promener.

Extrêmement sec, nerveux, tendu, un regard scrutateur et intelligent, un visage toujours crispé et douloureux. Le moindre mot, oubli, ou attente le persécutait. Il ne restait pas plus de quelques minutes, car il ne trouvait pas sa place. Cependant, dans ses moments de détresse, il se retirait seul sous son anorak dans une pièce sans rompre avec nous, essayant d'une certaine façon de ne pas mettre trop en danger le lien institué.
Dans nos relations, si les choses n'étaient ni séductrices ni trop proches, l'allusion à ce qu'il a déjà évoqué ou simplement lâché tout à trac -dans un mouvement de mémoire et de non oubli- le renarcissisait. Mais il était difficile à capter car décalé et paradoxal, loin encore de l'humour qu'il déploiera ultérieurement et dont il usera -et abusera certainement- en se rendant parfaitement compte de cette séduction ultérieure (gare alors de ne pas trop en faire). Tout en continuant ce travail d'accueil et de reconnaissance nécessaire pour qu'il ne se sente pas totalement rejeté, abandonné, dénigré, nous avons eu l'impression de lui restituer une intervention énigmatique en pensée liée, comme un jeu de « traduction » en éléments non excitants ...

Le vécu projectif fonctionnera rapidement comme seul lien possible pour travailler. Il est peu participant, mais réussit cependant à venir se signaler régulièrement, projetant ses doutes, ses dénigrements, ses attaques, utilisant l'adulte comme écran, ce qui est moins violent que ce qu'il se servirait à lui-même dans ce mouvement de projection. Outre cet accrochage, il est comme « collé » à l'éducateur par le biais des jeux sur ordinateur. Lui se sent vampirisé et ne sait que faire de cette relation ni comment s'en décrocher. Il se peut, qu'en partie, le bon accrochage (certainement succinct et toujours « à la volée » que nous construisons) soit à mettre en lien avec ces échanges permanents autour de lui avec l'éducateur, ce qui l'aide à supporter une telle charge. Mais, ce travail n'aura pas suffi, puisque cet éducateur a finalement décidé de ne pas poursuivre dans notre équipe. et cela reste dans une lecture toujours subjective, en rapport avec cette expérience. Nous évoquons ce mouvement brutal pour préciser qu'après coup, dans la haine de faire face à cet abandon, il y a l'impossibilité de nous différencier et la « haine en son principe » comme dirait F. Gantheret, d'avoir laissé disparaître son objet support, collage à un double décevant mais surtout qu'il a eu la sensation d'avoir détruit.

Il s'énerve et en tapant dans la table dit à l'un d'entre nous qu'il vaut mieux qu'il ne vienne pas, car il porte la poisse. En fait, il fait partager le fantasme qu'il a cassé l'éducateur. Celui-ci a craqué comme tous les objets qu'il investit. Il est très haineux, mais peut l'évoquer en gesticulant. La « thérapeute » supporte l'orage, consciente de sa douleur et du risque d'effondrement (au sens winnicottien). Le fantasme est qu'il casse tous ceux qu'il investit, c'est une fatalité.

L'emprise dont il a fait preuve nous a fait penser au conte de Sindbad, dans Les mille et une nuits où le vieillard s'accroche au dos de Sindbad et ne lui laisse plus jamais de répit jusqu'à la ruse de ce dernier qui le saoule pour desserrer l'emprise de ses jambes et s'en défaire, sinon l'étreinte n'eût jamais cessé. « Représentez-vous, Messei­gneurs, la peine que j'avais de me voir chargé de ce fardeau sans pouvoir m'en défaire ». Cette image est apparue en écoutant le médecin consultant de Frédéric retracer son parcours. Elle évoqua que, petit garçon, il ne laissait aucun répit à sa mère qui était occupée par lui sans relâche, qu'il était un enfant inconsolable et qu'elle avait du cesser son travail ! Au fond, nous reconstruisions leur histoire, avec les vécus du présent. Dans cette emprise, Frédéric fait l'expérience d'une perte, d'un échec de sa volonté omnipotente d'emprise sur l'objet. C'est la répétition d'une catastrophe déjà vécue (un éducateur, un médecin.) et avant, la catastrophe de l'origine.

Pour lui notre absence de fiabilité est telle qu'il va dès lors disparaître, puis le peu qu'il sera là, s'installer régressivement dans un autre groupe où là il s'adosse aux éducateurs non détruits, eux ! Et nous ne pouvons que passer dans les temps où il est supposé être dans une activité pour lui montrer que nous ne l'oublions pas. Nous discutons de ce qu'il fait, malgré son inscription avec les éducateurs référents de ce groupe, de ce qu'il accepte, les limites à poser, afin de ne pas l'abandonner, l'oublier une nouvelle fois. Il regarde intensément, muet, dans ses jeux, entouré de ces adolescents plus régressés à côté de lui en même temps que nous lui montrons notre impuissance. Il supporte ainsi la catastrophe répétée en nous désinvestissant, mais nous pensons que ça compte d'avoir tenu cet échange.

Peu à peu, il cherche querelle avec un autre adolescent à la position de leader et les choses se compliquent. Il s'érige à nouveau et cesse de se « terrer » mais l'alternance entre érection phallique et défection, hypertonicité et laxité musculaire est chez lui impressionnante. Quelque temps après que l'éducateur soit parti, un échange de cadeau va avoir lieu par tirage au sort. Il ne peut qu'être déçu, de toute façon, et il casse dans le foyer. L'arbre de Noël est au sol, il l'a saccagé. L'ensemble de l'équipe est en colère. Cependant certains sont inquiets. Le lendemain, toute l'Institution déjeune ensemble avant la séparation de Noël et il va littéralement s'effondrer, se liquéfier. Nous ne le trouverons que plus tard et tolérons de le laisser là jusqu'au départ. Il s'est installé derrière la porte et est « répandu » sur le sol, endormi, comme totalement chu dès lors qu'il ne peut plus être porté par son Sindbad. Nous lui parlons de la séparation de Noël et il fait partager l'impression d'être laissé tombé, ce sont les vacances. Il est suffisamment apaisé et serre les mains. A l'emprise succède une véritable catastrophe dans un registre quasi musculaire de mollesse et d'abandon comme un SDF qui a tout perdu. Après l'installation dans l'autre groupe, il va finir par s'absenter beaucoup et nous le garderons inscrit malgré tout. Il semble important que nous ayons pu le penser présent malgré cette « rupture », sûrement parce qu'il imposait que nous supportions sa disparition sans le perdre.

Il est temps de donner quelques éléments succincts sur l'histoire de Frédéric et ses relations familiales. Comme chacun l'aura deviné la vie du jeune adolescent que nous avons reçu était faite de relations chaotiques émaillées de ruptures et d'échecs successifs tant sur le plan scolaire que dans les relations psychothérapiques avortées. Le dernier établissement fréquenté était un internat dont il avait été renvoyé. Cadet de deux frères, il restait enfermé dans ses jeux vidéo dans sa chambre qui était décrite comme un lieu souvent dévasté dans ses colères conflictuelles avec ses parents et surtout sa mère. Les deux parents ont chacun connu une histoire d'enfant douloureuse dont ils ont essayé de se dégager comme ils ont pu. Le couple gardait une relation importante à la grand-mère maternelle veuve démunie d'un mari alcooliqueviolent. La mère a été suivie pour un long épisode dépressif accentué par les difficultés du jeune Frédéric bébé inconsolable qu'elle élèvera elle-même en quittant son travail.
Rapidement une relation très étroite et conflictuelle s'installera entre mère et fils marginalisant le père qui s'occupera plutôt de son fils aîné. Il faudrait décrire en détail l'aspect devenu très excitant des échanges mère/fils de plus en plus violents et intrusifs donnant à penser une relation régressive et incestuelle avec l'arrivée de l'adolescence, mais aussi une violence mutuelle qui semblait avoir une valeur anti-dépressive pour le fils comme pour sa mère. Pendant longtemps nous ne pourrons voir les parents qu'en urgence et dans le débordement des violences subies ou agies nous laissant, nous comme le père, en position de spectateurs se sentant impuissants. Ce n'est qu'en acceptant d'être longtemps le réceptacle de tous les dangers qu'ils nous énuméraient non sans raison que les échanges sont devenus un peu plus maniables. Pour les premières vacances d'été qui s'annonçaient des plus difficiles, les deux parents ont envisagé de partir tous les deux chez la grand-mère en acceptant de laisser les deux frères seuls. A leur grand étonnement, ce fut heureux pour tous. En revanche, comme nous l'avions craint, quelques jours plus tard, la mère montra une dépression importante qui nécessita un traitement médicamenteux ambulatoire.

Nous en étions là des rencontres avec les parents, Frédéric fréquentant rarement la consultation, quand il se replia dans sa chambre avec son ordinateur rompant avec nous. Après plusieurs semaines de contact apparemment infructueux, nous eûmes l'idée de proposer de rencontrer les deux frères pensant que cela rassurerait Frédéric. Il pu alors venir nous décrire sa détresse, son découragement quand à son avenir sans espoir mais revenir à l'hôpital de jour. Quand il revient nous reprenons le fil avec lui. Expérience étrange car c'est comme si tout avait repris comme avant. Mais cette fois il alterne les descentes dans l'autre groupe avec un temps de présence dans son groupe. Ce qu'il donne à vivre est toujours décalé, car il va sans cesse où il n'est pas inscrit, fuyant bien souvent ses propres activités dans une apparente omnipotence tout en tentant de justifier son absence par notre refus de le voir où il ne doit pas être. Cependant nous pouvions ressentir la peur de Frédéric devant l'échec et la transformation qu'il donnait au mouvement avec une réponse omnipotente à son angoisse de castration, qui avait le double avantage de peu l'exposer et d'éviter les investissements massifs et les ruptures. La relation d'emprise reste très forte chez Frédéric. A la fois hors cadre, souvent en décalage, jamais vraiment au temps qui est le sien comme pour ne pas être enfermé ni répondre à une contrainte qui aurait valeur de soumission. Du coup, il passe à sa guise et il est important de lui rappeler sa transgression tout en le tolérant. Il sait prendre sa place d'une manière qui monopolise beaucoup d'attention psychique. Le penser sans pour autant lui prêter trop d'attention et supporter ses attaques qui sont à la mesure de sa peur de décevoir et de ne pas être à la hauteur.

Il retourne les choses de telle manière que c'est le contenu qui est attaqué, et cependant il est sensible au fait qu'on ne l'oublie pas. Si on ne le relance pas, c'est catastrophique, si on le relance. aussi ! Marcher sur des oufs, mais tenir un cap d'accueil à son envie d'être aimé sans condition ou dans toutes les conditions, défaisant sans arrêt pour savoir si ça résiste tout en se déprenant dès que ça fonctionne. Difficile d'endurer cette paradoxale emprise.

Vont suivre des moments où il vient régulièrement au journal et à l'atelier d'écriture qu'anime la même thérapeute. Il participe d'une manière étrange. Il dessine des tout petits personnages qu'il laisse traîner. « Garde-les, c'est nul » Bien sûr, nous les gardons, sans rien dire. Il s'assure à chaque début d'atelier que ses travaux sont conservés, sans être perdus, mais pas trop investis. Il a un excellent coup de crayon, ne s'y reprend pas et d'un trait donne vie à un petit personnage. Ce jeu va durer longtemps sans que rien d'autre ne se passe. Il critique le journal, et les travaux des autres et lorsque nous parvenons à la fin du numéro, il n'y a toujours pas de couverture. « Fais quelque chose avec mes dessins ! » Tâche de rassemblement des petites images. Il observe. Dans ce mouvement réussi d'un rassemblement des petits morceaux, il finira par réaliser une première couverture « un point qui tape une mouche ». Mais il le déchirera. La thérapeute le récupérera dans la poubelle et froissé, en fera quelque chose de correct, avec son autorisation, car nous sommes à deux jours de la parution. Il continuera et participera au numéro suivant et dessinera d'un trait, d'une très belle manière une « porte » à la peinture fraîche comme les murs de l'établissement qui viennent d'être refaits et qu'il a d'ailleurs endommagés.

Les mouvements font tout de même trace pour lui, sorte de second coup, deuxième temps qui permet un saut dans un registre intégrateur. C'est le départ à nouveau d'un adulte, en fin d'année. Nous faisons un pot et grignotons de bons petits fours, buvant du champagne. Il se tient alors, debout, entre dehors et dedans et provoquant le directeur, finit par entrer, menace du vol d'un plateau de petits fours et intruse l'espace. Mais cette fois il est dans un registre plus construit et provocateur que défait narcissiquement, à la limite du jeu et de l'humour. L'interprétation contenante du directeur à propos de ces départs répétés d'adultes investis le rendra plus calme malgré tout, et il sortira, laissant les thérapeutes entre eux. Il avait d'ailleurs pris une affiche, trouvée avec un éducateur, à « sa propre effigie » personnage très caricatural qu'il avait installé au mur de la salle de synthèse où avait lieu le pot. Nous l'y avions laissé. Le troisième temps de cette prise en charge concerne l'ouverture de la porte adolescente. Un éducateur s'est entre temps laissé investir tout en sachant garder ses distances et deux séjours ont eu lieu dans des conditions où, encore une fois, le second va sûrement bénéficier de ce qui s'est posé lors du premier.

Nous trouvons ensemble sur ce fond quelques moments paisibles. La restauration  de sa relation d'emprise n'empêche pas une destructivité toujours à l'ouvre. Il attaque ce qu'il a fait ou dit, de crainte de laisser trace, d'être récupéré. Il cherche sans arrêt à restaurer une emprise première mais dès qu'elle est réparée, il la détruit, ne supportant pas la constitution d'un bon objet (trop dangereux car soit séducteur, soit en miroir à sa capacité d'attaque, c'est-à-dire abandonnant).

Frédéric va peu à peu évoquer ce qui le hante. Il y a toujours quelque chose qui échappe et qui est présent : des fantômes comme ce dont parle un présentateur TV : « c'est vrai. Ils sont là ». Nous pensons à l'éducateur perdu et à ce qui l'envahit à ce moment. Il est très sérieux et rien ne nous permet de penser qu'il y a le moindre doute. Il évoque des présences qu'il sent. C'est là. Il ne faut pas nier. C'est ainsi. Nous ne pouvons le savoir. Mais lui est en lien avec ça. Ce phénomène existe vraiment. Pensons au film où un jeune garçon entre en contact avec les morts des lieux où il se trouve et qu'on nous montre à la fin du film comme un être doué d'un don particulier. Ce qui change, c'est le fait qu'il puisse confier que son monde est habité et très envahissant de telle façon que nous puissions enfin l'écouter sans trop d'ostentation.

Cela reste cependant très difficile. Il surgit en des moments surprenants et ses mouvements sont toujours très sidérants. Il débarque et livre quelque chose sur un ton très grave. La thérapeute investie ne peut rien pour lui. C'est une malédiction. Alors reviennent quelquefois des moments d'attaque, à mesure que la confiance pourrait se construire. Lui donner quelque chose, ce ne serait rien à côté de ce qu'il attend. C'est tout abîmé, moche, irréparable. De plus qui l'investit ne se rend pas compte des risques qu'il encourt ! Et pourtant ces moments alternent avec des relations beaucoup plus paisibles désormais. Nous apprenons à nos dépens que calmer le jeu, être là dans ces moments où il est honteux de lui-même, c'est l'épingler, jouir de son effondrement. « Tu jouis de me voir défait » triomphe de sa défection. Tout est alors apparemment gommé et il est difficile de faire tiers. Il donne à ressentir un sentiment d'abus, de gêne à faire respecter le cadre à côté de sa douleur : nous le comprendrons comme une façon de nous maîtriser pour nous neutraliser. Son « arrogance », ce retournement de la position de défection honteuse en fierté érigée, Frédéric le fait vivre à différents moments. Il renvoie à la honte d'être ce que nous sommes, de dire ou de penser ce que nous pensons : projections de son moi dépendant. C'est dans ce mouvement qu'il va amener une représentation de lui-même, les rats, représentation d'un être vivant dans les sous-sols, plus particulièrement dans les viscères, au travers d'une BD, Faces de rat, survivant des chairs en décomposition de corps putride, mais transformé humoristiquement en habitation du « génie » même de la création - là réside son regard fier et scrutateur. Parallèlement, cette position fragile et érigée conduit à une modification dans l'économie de Frédéric que s'il s'ouvre avec autant de précautions aux adultes, pourra adopter une position bien différente avec les autres adolescents et surtout les jeunes filles que jusque là il ne pouvait pas approcher. Sa position phallique est fragile mais lui donne une assurance suffisante pour exprimer avec beaucoup de pudeur et de discrétion ses sentiments à une adolescente qui l'a approché patiemment. Il parade alors et ses réponses aux adultes sont faites de provocations qui en réalité sont adressées aux adolescents témoins de sa bravoure.

Il nous apparaît beaucoup plus délié qu'auparavant et le rapport de prise et de déprise relationnelle que nous avons décrit est moins aigu. Il vient régulièrement et avec un intérêt plus tangible. Il suit « de côté », comme si de rien n'était, mais n'en perd pas une miette. Le travail mi-littéraire, mi-philosophique le « passionne ». Il intervient, pousse la dialectique jusqu'à son aporie, s'exerce à penser ; les réponses des autres ados, les contradictions sont vécues sur un mode plus ouvert et non blessant, ce qui est très important.

Ce long travail sur le lien a permis à Frédéric de sortir d'une position massive de retrait pour nous donner à voir une pluralité de ses positions et de ses possibilités. La partie n'est pas du tout gagnée, loin de là. Cependant les échanges sur lesquels il s'appuie lui donne des ouvertures potentielles et une autre distribution de son économie narcissique dont on sait l'importance à l'adolescence, les mouvements objectaux et narcissiques s'étayant l'un l'autre. L'opposition phallique/châtré donne chez Frédéric une tournure dramatique à l'angoisse de castration. Aussi la défense par l'agir n'est jamais loin, et les nouvelles possibilités de ce jeune homme restent fragiles. Pour reprendre l'image du psychodrame du début de ce texte, nous avons pu construire avec tact un jeu où Frédéric nous montre son théâtre intérieur : espérons que les tours et les détours des intrigues ne se termineront pas dans la tyrannie de l'omnipotence.