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Alter Ego
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°136 - Page 13-15 Auteur(s) : Dominique Bourdin
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Alter ego

Michel Neyraut, membre titulaire de la Société Psychana­lytique de Paris, publie Alter ego, brillant essai sur l'identification, ou plutôt sur le principe de l'identification. Cet ouvrage poursuit les réfle­xions fondamentales de l'auteur, d'abord sur Le transfert (1974), puis sur Les logiques de l'inconscient (1978) et sur Les raisons de l'irrationnel (1997). Dix chapitres déclinent les enjeux et problèmes de l'identification, depuis les citations commentées qui constituent le premier, jusqu'à la notion d'identème dégagée à la fin du livre. Michel Neyraut déploie avec force et élégance des références à la culture intrinsèques à l'exploration du concept d'identification, articulant avec humour figures et concepts en un tissu sans coutures.

L'usage d'une citation fait partie du problème de l'identification. Michel Neyraut en retient cinq. Le Candide de Voltaire s'identifie à lui-même, baron de Thunder-ten-tronckh, à une autre, Cunégonde, à un modèle, Pangloss, à la partie pour le tout, car sa province vaut pour l'univers. Telle est la voie du bonheur, alors même que tout va vers le pire. Les autres références convoquent Maine de Biran et la communauté organique entre le fotus et sa mère, Freud qui parle à Yvette Guilbert de Chaplin qui se représente tel qu'il était dans sa jeunesse : l'enfance est source unique de tous les rôles. Ricardo Reis, hétéronyme de Pessoa, souligne  que « des moi, il en est plus que moi-même », ce qui n'empêche pas d'exister et de parler en les faisant taire. Enfin, Proust est transfiguré par l'écriture qui le compose, et par laquelle il discerne les réalités avec lesquelles il lui semblait se confondre. Ces références amènent à penser d'abord la genèse de l'identification plutôt que sa révélation. L'identification trouve sa nécessité dans les différences. Les « conquérants de l'identique » qui balbutient aujourd'hui entre conformisme et clonage, ne promettent que des moutons. En revanche, le cinéma nous montre la vie sur une autre scène ; « cette similitude entre deux mondes est au cour de l'identification ». Zelig, le personnage du film de Woody Allen, est l'homme caméléon, modèle de l'identification absolue devenant de ce fait invisible. Etre semblable à toutes les apparences permettrait d'être adopté, mais même les apparences sont inconciliables, limite induite par l'identification elle-même.

L'erreur serait de croire que le mouvement identificatoire va nécessairement vers du vrai et du bien. L'identification n'est qu'un mécanisme. Elle se conforme sans réflexion ni distance, comme un reflet ou un écho, à la différence de l'imitation, qui suppose une volonté délibérée. Le caméléon est le prototype d'une adaptation animale de survie. Zelig montre un avatar de l'identification que Winnicott théorise en 1960 comme       « faux self », déformation de la personnalité qui s'adapte aux exigences d'un milieu en développant un faux soi-même destiné à protéger le vrai. Mais c'est réintroduire un jugement de valeur. Or, dans la coexistence de la révolte et de la soumission, les normes d'une société interviennent des deux côtés, y compris dans la double adaptation de l'émigration. L'adoption des normes d'une communauté peut aussi servir de vérité suffisante, brouillant à nouveau la distinction entre vrai et faux. La meilleure figure du vrai self de Chaplin est Esmeralda, « la gamine » .

L'identification est l'assimilation par un sujet de traits appartenant à une autre personne ; elle se saisit sous les figures de l'apparence, en manifestant des oppositions constitutives entre le familier et l'étrange, l'individuel et le collectif. Quand il l'aborde directement, en 1921, Freud distingue les processus narcissiques et les phénomènes sociaux, dégageant la psychanalyse d'une emprise possible de la psychologie collective. L'identification, possible avant tout choix d'objet, est la première manifestation d'un attachement affectif à une autre personne. Elle doit passer par le carrefour odipien. La synthèse freudienne de 1921 dégage trois formes d'identification : la forme la plus originaire du lien affectif à l'objet ; le substitut d'un lien objectal libidinal ; l'identification partielle à une caractéristique d'une personne qui n'est pas l'objet des pulsions sexuelles. La mélancolie, la prise en compte de l'oralité et l'importance du langage amèneront à aller plus loin encore. Comme le transfert, l'identification est une substitution, un qui pro quo, résultat d'un déplacement accompli : quelqu'un pour quelqu'un d'autre.

Redistribuant les cartes de l'identification en présence d'une figure symboliquement  polyvalente, la situation analytique reprend le déploiement des identifications et leur confère la possibilité d'une substitution ; l'interprétation du transfert reconnaît cette nouvelle assignation. Immobiliser la fonction symbolisante de l'analyste dans une figure prédéfinie par l'identification est une résistance redoutable. Champ de l'identification et champ du transfert se définissent donc réciproquement, à la condition de n'être jamais confondus.

Mais alors, qui est qui, et où sont les frontières ? Il faut tenir ensemble la prétention de l'identification à l'unité et le défilé des identifications, qui devient l'histoire du sujet lui-même et de ses apparences. La question fondatrice « Que vuoi ? » - Que veux-tu ? - relance un procès sans fin. La façon dont Lacan définit le sujet le fait s'évanouir, aussi désincarné que le Paraclet. Michel Neyraut étudie les destins de l'agressivité dans l'identification chez Freud et chez Lacan, puis revient aux jeux complexes entre l'apparence et l'appartenance sexuelle, et propose quelques réflexions sur l'homosexualité, la bisexualité psychique et l'incomplétude. L'identifi­cation transcende l'identité sexuée avant même sa constatation et en même temps elle ne peut pas l'ignorer.

L'identification a inventé le théâtre, métaphore de l'oil. Une gravure de Claude-Nicolas Ledoux présente le théâtre de l'oil comme l'oil d'un théâtre, tandis que Magritte nous montre un oil étrange qui contemple le vide par un hublot. Mise en scène de l'imaginaire, le théâtre suppose une distinction entre la scène et la salle, agencement qui implique d'imaginer l'intériorité d'un interlocuteur susceptible d'une réponse. L'opéra de Pascal Dusapin A Quia, rappelle que le vis-à-vis fondamental est peut-être surtout d'essence musicale. La réplique, comme réponse, est consubstantielle à la possibilité même d'un sens. Le paradoxe sur le comédien de Diderot (1773) a pour enjeu la médiation des signes, et l'article de Freud « Personnages psychopathiques sur la scène » (1905) porte sur l'économie des affects lors de la représentation. Le spectateur donne libre cours à des motions réprimées, dans la mesure où c'est un autre qui souffre et risque sa vie. Le théâtre met en scène un conflit des identifications, devant des spectateurs sensibles à ce conflit sans le reconnaître comme leur, sans que s'organise une résistance. Dans Hamlet, Freud a dû deviner la nature du conflit.

Le premier des théâtres est le visage maternel, scène sur laquelle l'enfant épelle les moindres messages, mais théâtre qui, lui-même, déchiffre les moindres signes, sourires ou cris. Winnicott souligne le caractère primordial du visage de la mère. Le visage humain, dont Freud a bien vu qu'il est parfois support d'une inquiétante étrangeté, joue un rôle primordial dans l'identification. Michel Neyraut, dans une sorte de galerie de portraits, commente ainsi la perplexité entre le vivant et l'inanimé soulignée par Freud à propos de la poupée Olympia, le double étudié par Rank (à propos du Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde), la notion de « mauvais oil », les avatars de soi que l'on crée sur internet, pour en venir à l'altérité irréductible et vulnérable du visage dans la philosophie de Lévinas.

Dans son commentaire du roman de Julien Green Si j'étais vous, relu à la manière d'une anamnèse, Mélanie Klein éclaire les ressorts et le destin des identifications. Ces tentatives d'entrer dans l'existence d'un autre et de le contrôler expriment les relations avides et jalouses de l'enfance, au moyen d'un clivage qui projette une part de soi dans l'autre personne. L'entrée en force dans un autre s'accompagne de la peur de s'y perdre, la partie perdue est perçue comme idéale, toute la question est de pouvoir se la réapproprier. L'identification est proche du cannibalisme ; plusieurs férocités y sont en concurrence. Il est une identification diachronique corrélative de la construction de la personnalité, et une identification synchronique, disponibilité à s'identifier à l'éventail des rôles et des modèles rencontrés, qui survient après que les distinctions fondamentales et inconscientes du moi se soient constituées. L'introjection permet alors d'acquérir, le surmoi peut s'édifier, et la perte de l'objet devient génératrice d'une identification spécifique.

L'identification synchronique permet les confrontations à l'idéal que Neyraut aborde « par la face Nord ». Chacun désire voir les choses de haut, du haut d'un cheval ou au dessus de la foule. L'idéal, c'est aussi la Bohême en sautoir, figurée dans une gravure sur bois du monastère de Strahov à Prague, où l'Europe est représentée, à l'apogée des Habsbourg, sous les traits d'une jeune femme. Dans les névroses de guerre, l'idéal du temps de guerre entre en conflit avec l'idéal habituel. Parmi les modèles de l'idéal de guerre, M. Neyraut évoque Kalachnikov, identifié à l'arme qu'il a inventée et Daniel Porret, thuriféraire des exploits des As de 1914-1918, en une démarche d'hommage et de fétichisation, culte des idoles donnant sens à sa vie. Autre idéal préfiguré, celui de Don Quichotte et de ses « homologues », commenté avec malice et nuances, jouissance et subtilité.

Aujourd'hui, tout s'exhibe dehors ou sur les écrans. Reste la question de l'intimité, dont celle du rêve. Si tout personnage du rêve peut figurer le rêveur lui-même, le statut des identifications s'éclaire - et prolifère. Mais le prénom a valeur d'une intimité et d'une unification, ce qui renvoie au trait unaire lacanien : un élément figure la personne, et sert de support à l'identification du sujet. Dans le rêve de la belle bouchère commenté par Freud, au-delà de l'identification hystérique se profile un principe d'identification qui figure toute la dynamique des échanges lors d'un conflit. Le conflit permet de mettre en évidence le rôle de l'identification dans l'affrontement de forces pulsionnelles contraires. L'identification adhésive y trouve aussi sa place : prévenir les conflits avant même qu'ils n'aient lieu.

De l'idole à l'ersatz, en passant par la contrefaçon, se succèdent tous les faux-semblants, car il ne suffit pas d'empiler les identifications pour construire une digue. Seule la sublimation strictement définie échappe à cette contrainte : elle est un procédé par lequel on purge un corps de ses parties hétérogènes. Chacun voudrait se fondre en une seule effigie. On en vient ainsi aux éléments de la constitution d'un identème, plus petite unité significative d'une identification, objet imaginaire d'une transaction inconsciente. Les parties composantes peuvent valoir pour le tout, se redistribuer lors d'un deuil ou d'une mélancolie, figurer autre chose que ce qu'elles sont, comme les lunettes qui figurent le père, le plat à barbe de Don Quichotte ou le spectre du remords pour Hamlet. Il faut nommer l'identème, unité d'abord imaginaire, pour lui donner corps. Le spectre qui apparaît dans Hamlet doit être identifié comme le roi défunt, et les lunettes font le signe d'identité de Zelig, identifié à l'identification, identème des identèmes. L'acquisition d'un accessoire, d'un signe de ralliement, d'un geste significatif suffit à signer une identification. Transaction entre le sujet et son modèle, l'identème permet une substitution, qui s'inscrit au registre de l'être alors qu'il semble s'être opéré sur le mode de l'avoir. Trace sensible d'un processus inconscient, l'identème va de la relique, défroque au statut purement métonymique, jusqu'à l'identème absolu, tel l'urinoir renversé de Marcel Duchamp, en passant par le totémisme, l'idole et la contrefaçon, et surtout par le travail du rêve.

On mesure par ces quelques évocations l'ampleur du parcours identificatoire que nous propose Michel Neyraut au fil d'un ouvrage alerte et rigoureux, profond et malicieux, dont l'humour et le style permettent  de porter sans fatigue la charge de pensée. Les enchaînements subtils témoignent d'une pensée singulière nourrie de multiples identifications critiques tant aux ouvres psychanalytiques qu'à des arts et à des artistes qui imprègnent par nombre d'identèmes la pensée théorique de l'auteur, dont l'ouvrage est la plus belle illustration du principe d'identification auquel il a voulu nous initier.