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Psychopathologie fondamentale suivie de Abécédaire de Pierre Fédida
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°136 - Page 16-17 Auteur(s) : Philippe Bessoles
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Psychopathologie fondamentale suivie de Abécédaire de Pierre Fédida

L'ouvrage de Mareike Wolf-Fédida Psycho­pathologie fondamentale constitue à double titre une initiative heuristique pour les Sciences Humaines Clini­ques. D'abord, il comble une lacune épistémologique sur la définition de la psychopathologie fondamentale, sa circonscription disciplinaire, ses méthodes, son champ de recherche et ses vecteurs d'application. Deuxièmement, il restitue à l'histoire clinique de la création du premier Laboratoire de Psychopathologie Fondamen­tale à l'Université Paris VII, ses influences didactiques et ses aléas face aux mutations sociopolitiques auxquelles émarge la recherche.

Sciences Humaines Cliniques : humaines, scientifiques et cliniques.


Au delà de l'hommage rendu, l'ouvrage souligne combien la pensée humaniste a toujours accompagné les travaux de Pierre Fédida. L'abécédaire qui poursuit la première partie consacrée à l'émergence et aux mutations de la psychopathologie fondamentale prouve combien l'ouvre de P. Fédida est riche, féconde et rigoureuse. Le fac-similé de la correspondance de Pierre avec le docteur L. Binswanger (page 44) ajoute à l'heuristique de l'ouvrage, sa pertinence et paradoxalement à sa nostalgie en regard des idéologies actuelles de la pathocognition et l'analyse purement quantitative de la sémiologie. En rappelant les fondamentaux de la psychopathologie, ses racines épistémiques comme ses influences didactiques et cliniques, Mareike Wolf-Fédida offre à la communauté scientifique de recherche en Sciences Humaines Cliniques un moment d'humilité et de didactique.

L'ouvrage présente aussi cet avantage d'être dans l'actualité de la recherche en France. Rappeler les fondamentaux de la psychopathologie, en saisir les composantes d'influences épistémiques (la métapsychologie, les neurosciences, l'anthropologie, la biologie ou la phénoménologie), en préciser les réflexions et les impasses, permet d'engager la psychopathologie fondamentale (et clinique) dans l'héritage médical et philosophique de ces fondateurs et précurseurs. De ces racines scientifiques et éthiques, l'ouvre de P. Fédida émarge à la modernité de ses objets de recherche comme la dépressivité (chapitre 8), la psychosomatique (chapitre 6), l'anthropologie ou la biologie (chapitre 4), etc. A l'heure où l'éthique se réduit à l'administration de la preuve quantitative ou à la sémiologie de type DSM, où la dynamique psychique se réduit à la localisation cérébrale, P. Fédida s'attache à définir le champ de la psychopathologie fondamentale en regard des réflexions propres à D. Widlöcher ou E. Zarifian avec lesquels il a su maintenir un dialogue rigoureux et pertinent.

Clinique et idéologie

Pierre Fédida était en avance sur son temps tant dans ses considérations cliniques, méthodologiques, épistémologiques qu'éthi­ques. Il soulignait combien la dynamique psychique ne pouvait se subsumer à la sémiologie, au traitement chimiothérapique de la maladie mentale ou, comme il le fit en 2001, de « privilégier les hypothèses et les modèles sur les doctrines ». L'influence de la psychanalyse sur la circonscription de la psychopathologie fondamentale se démarque des idéologies voulant présenter à tort le Laboratoire de Psychopathologie Fonda­men­tale de Paris VII comme un lieu culturel de l'orthodoxie freudienne. Dans son chapitre 5, Mareike Wolf-Fédida montre la richesse de la recherche que P. Fédida a initié, promu et développé avec l'ensemble des chercheurs de l'UFR des Sciences Humaines Cliniques. La référence métapsychologique est au centre de la démarche clinique de P. Fédida. Tant dans le chapitre 6 consacré à la lecture du symptôme que le chapitre 7 sur la guérison, M. Wolf-Fédida souligne combien P. Fédida, dans ses références à la psychiatrie (C. Lanteri Laura), à la psychanalyse lacanienne, restitue au symptôme son travail de formation symptomatique au travers des figures de liaisons et de déliaisons psychi­ques propres au travail économique, dynamique et topique de l'appareil psychique et à l'inconscient. P. Fédida rappelait d'ailleurs que le terme d'inconscient est antérieur à « L'es­quisse de psychologie scientifique » de 1895 mais date de 1751 (page 79) du juriste écossais H. Homes Kames. Cela accorde à P. Fédida l'érudition des maîtres surtout quand l'humilité du savoir prévaut en regard de la pure connaissance. La preuve de la disparition du symptôme ne peut légitimer une méthode au détriment d'une autre. Dans le développement de ces deux chapitres 7 et 8, l'auteur restitue à la pensée de
P. Fédida cette analyse différentielle nécessaire à la place et la fonction de la guérison non réductible à la disparition symptomatique.

Le parangon de la dépression

P. Fédida fait de la dépression l'affection paradigmatique en psychopathologie. La poly-symptomatologie dépressive émarge à autant de structures psychopathologiques (et nosographies psychiatriques). Sa contribution de recherche sur le diptyque dépression/dépressivité apparaît hautement heuristique. Mieux, P. Fédida augure dans son exemple clinique à A. Warburg (page 90) combien la levée des formes dépressives promeuvent les espaces de créativités et de médiations culturelles soulignées ailleurs par D. W. Winnicott. L'asthénie dépressive devient, en référence à Ehrenberg cette « fati­gue d'être soi » quitte à promouvoir les formes esthétisées non plus de la dépression mais de la dépressivité source de créativité à l'image du tango défini telle «une nostalgie qui se danse ». L'auteur insiste sur l'apport de Pierre quant à l'heuristique dépressive à la fois sur le plan transnosographique que transdisciplinaire. Sûrement aujourd'hui, P. Fédida aurait promu l'interculturel comme nouvel éclairage des cultures (au sens de R. Kaës ou de J. Guyotat) et ses expressions non pathogènes de sens.

En conclusion, plus qu'un nouvel ouvrage sur la psychopathologie, le livre de Mareike Wolf-Fédida constitue une réflexion sur l'avenir et le devenir des sciences humaines cliniques aux carrefours des rabattements behavioristes et des récupérations socio-politiques. Il en restitue à son histoire ancienne et récente ses étayages pour en promouvoir sa scientificité psycho-dynamique insécable de son éthique.