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La Chine de la psychanalyse
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°136 - Page 17-19 Auteur(s) : Marine Esposito-Vegliante
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La Chine de la psychanalyse

La pertinence de ce livre commence avec son titre La Chine de la psychanalyse. Titre pris et à prendre à la lettre et à déployer dans tous les sens,  à la fois axe de réflexion, de recherche, d'investigation et de questionnement  autant que vision et formulation qui témoigne et inscrit une certaine conception de la dite psychanalyse,  vivante, mobile, celle d'un savoir pas tout à fait comme les autres, jamais donnée de fait puisqu'elle engage autant celui par et avec lequel elle s'engage que celui qui s'y engage, et n'est opérante que dans un dispositif car « la psychanalyse est moins à saisir ici comme un état que comme un devenir » comme le souligne Philippe Porret dès son introduction précise et claire malgré la complexité de la question et de ses enjeux.  Définir les éléments de la donne,  les poser et envisager leurs mises en jeu. Faire jouer les interrelations, les interactions, les perspectives, les chocs et les ruptures car cela nous dit l'auteur « ne peut s'envisager que dans les rencontres » c'est-à-dire repérer ce qui est marqué, modelé par les hasards au moins autant que par les intentions et les projets conscients car « la question de la transmission se pose différemment dans ce dérangeant jeu de forces qui s'ignore et méconnait ses effets ». Effets de transmission à cerner - autant dans ce qui tente de se transmettre que par les moyens par lesquels  ça se transmet - dans l'histoire et via le phénomène de la mondialisation, ce qui nous ramène au sous-titre/question proposé initialement par l'auteur Histoire ou mondialisation ? Formulation qui enregistre la profonde mutation dans laquelle nous sommes pris et engagés comme habitants et citoyens d'un monde,  un monde dont nous n'avons plus la même perception, et dans lequel a fortiori nous voyageons différemment et que nous concevons différemment... voyageurs potentiels, réels ou imaginaires ou mêmes virtuels serions-nous tentés d'ajouter.

« La psychanalyse s'est-elle déplacée en Chine ? » L'actualité de cette question est son acuité même car elle n'aurait pas pu se poser quarante ans plus tôt « en pleine révolution culturelle » la psychanalyse a-t-elle voyagé ? » comment ce qui caractérise la psychanalyse « la théorie, l'écoute, et la pratique de l'inconscient ont-elles supporté les nécessités d'un périple réorganisant les points de vue ? ». Multitude de questions liées à l'histoire, façonnées par l'histoire par ceux qui la font ceux qui la subissent et ceux qui l'orientent ou la transgressent  que pose l'auteur. D'abord les voyageurs,  joints réels et imaginaires de contrées fort éloignées  et pas seulement géographiquement,  aller en Chine, venir en France, trouver, lier les antinomies, les différences radicales entre des mondes différents- Occident et Orient - cultures, visions, traversées, réfléchies en miroirs d'où ce mot de passe-muraille,  qui change de genre pour devenir du féminin     « la passe-muraille » la psychanalyse ainsi nommée par  l'auteur indique la nature des  connections et de leurs franchissements souvent inattendus en tous cas pas vraiment linéaires  contenant à la fois les symboles  celui bien sûr de la Grande Muraille qui a résisté à travers le temps, le symbole des frontières des limites et de leurs traversées, défenses des imaginaires littéraires
occidentaux et orientaux et en même temps universels car pouvant figurer des espaces intérieurs voire internes et psychiques.

C'est au fond dans ce périple aventureux et prenant que Philippe Porret est lui-même engagé, dont il est à la fois témoin et acteur. Le livre précédent de l'auteur racontait le périple formateur d'une analyste -Joyce McDougall- qui fit du voyage le paradigme de la cure ; celui-ci s'attache à ce que devient la psychanalyse lorsqu'on la fait voyager et ce que cela enseigne. Cette Chine de la psychanalyse en est un autre visage, une autre étape, un autre moment. Car on y découvre une multitude de choses, on y entre à la fois par le menu et par les épisodes décisifs de l'histoire par  le jeu d'une infinité de va-et-vient, d'obstructions et d'ouvertures, de jeux du hasard répertoriés très précisément. Les modes d'entrée personnels  voire affectifs, culturels et savants et les connaissances réciproques délimitent différents prismes qui, combinés au truchement des langues, allemand, anglais, et surtout français et chinois contribuent à dessiner une cartographie, dont Philippe Porret  nous donne à la fois l'instantané et le mouvement qui le produit.

Ce périple s'articule en trois temps, trois livres exactement dont le premier Les branches du sophora chinois s'appuie sur un symbole ancestral l'arbre des pagodes celui « qui se rit du temps » nous dit Philippe Porret « dont les fleurs ont une éclosion très lente -jusqu'à vingt ans- et dont les boutons floraux servaient à teindre la soie en jaune couleur réservée à l'empereur. Le sophora  mellifère sera exporté en France et sera pour les anglais l'arbre lettré.» Ce chapitre  construit en arborescence reprend un commencement, un élément décisif et contemporain de l'histoire de cette Chine de la psychanalyse, c'est l'histoire de Hua Datong et de Lacan, qui est à la fois le fil conducteur et témoin de ce livre. Jeune chinois grandi avec la révolution culturelle à Chengdu et ayant échappé par miracle « au travail aux champs » Hua Datong..., l'étudiant chinois réalise à travers  une réponse de Marx « l'inadéquation du marxisme à l'histoire chinoise » pour lui « les certitudes vacillent les assises du monde et le rapport au savoir sont touchés, c'est une rupture de croyance » nous dit Philippe Porret, l'étudiant s'intéresse à d'autres manières de voir, de sentir et de penser, bien évidemment nous ne pouvons que renvoyer les lecteurs à tous les épisodes de cette histoire personnelle complexe et exemplaire car chaque détail y a son importance et son intérêt, « le penseur formé aux rigueurs du marxisme se ressource au patrimoine de sa culture nationale » et « produit des travaux qui lui vaudront une invitation  à travailler » un an en France auprès d'une sinologue des Hautes Etudes, Michel Cartier. Hua Datong découvre la Traum­deutung touché et séduit par l'analogie freudienne des symboles du rêve et du sens  dans l'écriture chinoise, pour en arriver au fait qu'il y a en France « un psychanalyste qui a écrit que l'inconscient est structuré comme un langage ? » que Hua Datong ne pourra malheureusement plus rencontrer...  C'est ainsi que dans les débuts de l'année 1987, il rencontre Michel Guibal analyste lacanien avec lequel il entreprendra une cure analytique. Rencontre analytique qui se scelle « sur le refus d'une langue mitoyenne possible l'anglais », et qui inaugure des découvertes prodigieuses donnant une place de taille à ce qui va échapper à la compréhension et à l'entendement, cure dont l'un et l'autre donneront des échos qui permettra au chinois en 1994, les retrouvailles avec Pékin et Chengdu. Hua Datong a « installé là une pratique de la psychanalyse dans un pays où la psychanalyse n'existait pas, puis un centre de recherches et de formation et enfin une institution qui pratique la psychanalyse et la psychanalyse seulement ». Ce que Philippe Porret montre avec beaucoup de précision. Car derrière ce qui nous paraît un commencement, il y a environ un siècle d'échanges très riches, de nombreuses ramifications, chassés-croisés, lectures, inscriptions et décrytages au cours de cette « transmission non missionnaire » de la psychanalyse.

On avance dans ce livre au style très métaphorique à la faveur de pousses, de pollen,  de floraison, de poèmes et de citations du chinois précieuses comme si l'auteur qui connaît bien la Chine et la langue chinoise,  lui-même imprégné de culture et de sensations et de manières de penser et de s'exprimer chinois se mimétisait  sur l'objet de son étude, troublé et influencé lui-même par la turbulence des langues et des signes. Ce livre qui fourmille d'informations,  où tout ce qui est secondaire est nécessaire à l'intelligence du tout.

Le 2ème livre s'intitule Mouvements de pensée, il draine et inventorie les multiples Chines et visions de la Chine, hommage au fond à la pensée et poésie chinoise avec notamment Lu Xun et à la sinologie dont l'auteur sans jamais perdre de vue l'histoire recense la richesse, la profusion et les questionnements. S'ouvre « un immense chantier » avec François Jullien, Jean-François Billeter, Rainier Lanselle, et beaucoup d'autres dont François Cheng qui réinterrogent entre autres, avec Lacan, le chinois et la fonction du signifiant et permet à Philippe Porret de revoir la formulation « écouter ce qui s'écrit dans ce qui s'entend » et que les formations d'inconscient, rêves et lapsus, « révèlent une structure d'écrit tout en se disant » structuration écrite et intérêt donné à la composition des hanzi, car nombre d'analystes français se sont interrogés  sur le rapport de Lacan au chinois et l'« apport  du chinois qui l'a aidé dans l'élaboration de sa théorie du signifiant » car selon Lacan « les caractères s'identifient au signifiant » parce que le mot phonème lui-même est une sorte de condensé, d'équivocité analyse que  Philippe Porret reprend en en détaillant tous les rouages. Il en évalue toujours aussi  leurs effets sans perdre de vue la Chine dans ses contextes politiques et sociologiques,
« pays qui a connu l'enfer de la pensée unique » où l'introduction des nuances et de ses variations demande un certain recul.

Le 3ème et dernier livre au titre prometteur Droits de passage trouve son amplitude par rapport aux deux premiers et fait résonner silence, parole, langue et langage et... traduction. Nous entrons dans une séance de supervision avec la présence d'une traductrice ajoutant voix, gestes, regards, questions à celles qui émergaient déjà. Nous sommes de fait dans le vif de la question et de sa perplexité ; « j'ai l'impression nous dit l'auteur de lire deux portées musicales différées, portées par une disharmonie ; l'énoncé me parvient via la traductrice, l'énonciation me touche par la voix de l'analyste dans ses multiples façons d'être affecté par ce qu'il dit.» Décalage, bouleversement du dispositif  dont quelque chose de nouveau si l'on y reste exposé peut surgir. Puis enfin séance avec une mère et son enfant, et qui montre comment il est toujours et à chaque fois question d'une formidable aventure car La Chine de la psychanalyse est une invention en cours car « voyager et être psychanalyste... semblaient parfois une seule et même expérience : écouter l'indicible d'un pays, recevoir la violence de ce qu'il nie,  découvrir dans l'inédit d'une situation une vérité soudaine ». Et  si on doute comme Lacan de la transmissibilité de la psychanalyse qui est  à réinventer par chaque analyste on peut difficilement mettre en doute le désir de la transmettre qui anime tous ceux qui ont contribué à faire exister la psychanalyse en Chine et principalement l'auteur de ce livre Philippe Porret.