La Revue

Plaidoyer contre la sélecion à l'entrée du Master
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°136 - Page 26-30 Auteur(s) : Albert Ciccone
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A l'heure où nous devons préparer les maquettes d'enseignement pour le prochain quadriennal, nous subissons ou risquons de subir dans un certain nombre d'universités de fortes pressions pour mettre en place une sélection des étudiants à l'entrée du Master, entre la troisième année de Licence et la première année de Master. Certaines universités ont déjà programmé cette sélection (franche ou déguisée), alors même qu'aucun texte de loi, semble-t-il, ne permet d'étayer une telle mesure.

En effet, le seul texte de référence semble toujours être l'arrêté du 25 avril 2002 (malgré les quelques tentatives gouvernementales de modification en force dont il a fait l'objet) relatif aux Masters nationaux, et dont l'article 11 stipule sans aucune ambiguïté que l'accès à la première année de Master est de plein droit pour les étudiants de Licence d'une même filière : « Lorsqu'une université est habilitée à délivrer le diplôme de Master, l'accès de l'étudiant titulaire de la Licence, dans le même domaine, est de droit pour les 60 premiers crédits européens. L'admission ultérieure dans un parcours type de formation débouchant sur le Master Recherche s'effectue dans les conditions prévues à  l'article 16 (.). L'admission ultérieure dans un parcours type de formation débouchant sur le Master Professionnel est prononcée par le chef d'établissement sur proposition du responsable de la formation. »

La sélection n'est donc légitimée pour l'instant par aucun texte de loi. Les auteurs des notes internes de cadrage ne s'y trompent d'ailleurs pas. En effet, la note de cadrage de l'AERES d'octobre 2008 énonce ainsi l'un des critères pour l'expertise des Masters :« Le Master doit s'intégrer dans la cohérence du LMD. Il convient donc de préciser les liaisons entre Licences et Masters, d'une part, et entre Masters et écoles doctorales, d'autre part. La compatibilité entre le parcours de 2ème année du Master (M2) et les exigences des écoles doctorales doit être soulignée. » A partir de là, on peut lire dans une note interne de cadrage pour le volet formation : « Ce qui est évoqué sans que l'on ne dispose d'un texte de référence (souligné par moi) : (.) nécessité d'inscrire le Master dans la cohérence pédagogique du LMD, notamment sur les accès à partir de la Licence et sur les sorties vers le Doctorat. »

Notons que le terme « sélection » n'est jamais prononcé, il est toujours tabou. Si on peut s'appuyer sur ce type de propos pour introduire l'idée de la sélection, celle-ci n'est cependant jamais clairement évoquée. Et aucun texte de loi de référence ne peut l'étayer. Il me semble important d'ouvrir un débat autour de cette question. Je défends pour ma part l'idée d'une non-sélection avant tout parcours directement professionnalisant (ou parcours de recherche proprement dite). Je crois qu'il est important de résister à une sélection précoce à l'université, que ce soit après la Licence, voire évidemment plus tôt. Et cela est particulièrement vrai pour les sciences humaines, sociales, et pour la psychologie.

L'université a une mission de service public et non de formation élitiste

Il me semble important de rappeler tout d'abord que l'université n'a pas pour seule mission la formation professionnalisante. La mission de l'université est aussi et avant tout de fabriquer du savoir, de le transmettre (nous sommes des « enseignants-chercheurs ») et de le mettre à disposition du plus grand nombre (c'est une mission de service public). Toute sélection précoce introduit l'idée d'une formation élitiste, réservée à une caste choisie par avance. Si cet état d'esprit est coutumier des écoles privées, qui sélectionnent d'ailleurs d'abord et avant tout par l'argent, il me semble que d'autres valeurs sont à défendre à l'université et dans le service public.

Pour ce qui nous concerne (la Psychologie), il convient de différencier la formation des psychologues et la formation à la psychologie. La psychologie n'appartient pas aux
psychologues. Il est important de maintenir un niveau de formation élevé pour tous les usagers ou les futurs usagers de la psychologie qui ne deviendront pas psychologues, soit parce qu'ils ne le souhaitent pas, soit parce qu'ils ne le pourront pas, mais qui ont besoin d'avoir accès au savoir en psychologie. La Licence ne peut pas répondre à ce niveau d'exigence parce qu'elle est nécessairement transversale et généraliste. Une large part de nos effectifs d'étudiants en psychologie est composée de personnes en situation professionnelle, en particulier dans le secteur médico-social, et qui reviennent à l'université, dans la logique d'un trajet de vie personnel qui les conduit à la nécessité de s'ouvrir ou de se confronter au savoir en psychologie. Il est très important que l'université reste pleinement ouverte à ce public, dans lequel d'ailleurs nombre de praticiens en mutation professionnelle donnent d'excellents psychologues riches de leur expérience de vie.

La sélection n'a de sens qu'à l'entrée d'un parcours directement professionnalisant


La sélection est bien sûr cruelle, mais sélectionner précocement est tout aussi cruel et ne fait qu'avancer l'expérience toujours injuste de se voir barré l'accès à un parcours d'études. On peut comprendre et admettre une sélection à l'entrée des parcours professionnalisants, d'une part parce que le métier de psychologue exige des qualités particulières qui ne sont pas exigées si on est
« usager de la psychologie », comme je le disais précédemment, et d'autre part parce qu'on doit tenir compte de l'insertion professionnelle et ne pas former que des psychologues chômeurs. Toutefois, si l'offre doit s'adapter à la demande et aux possibilités d'insertion professionnelle, on pourrait aussi discuter du rapport offre/demande, et des conditions dans lesquelles une offre peut aussi créer une demande.

Dans tous les cas, une telle sélection n'a de sens qu'à l'entrée d'un parcours professionnalisant (ou d'un parcours de recherche), et ne doit pas empêcher les étudiants d'accéder au savoir psychologique, du plus haut niveau possible, et le plus longtemps
possible. Il est par ailleurs contradictoire de promouvoir un allongement des études secondaires avec l'ambition du bac pour tous, de l'accès à la culture générale pour tous, et dans le même temps de fermer plus tôt les portes de l'université en réduisant le nombre d'années d'études universitaires accessibles de plein droit.

Quel est l'avis des étudiants, premiers concernés ?

Si la sélection à l'université n'a pas encore été imposée clairement, c'est en partie parce que l'élite n'en a au fond pas vraiment besoin. Elle en a besoin pour des enjeux économiques, mais elle n'en a pas besoin pour elle-même. Elle a en effet ses Grandes Écoles qui assurent sa reproduction sociale. La sélection n'a pas encore été clairement imposée, aussi,  parce que les syndicats d'étudiants sont opposés à une telle mesure. Ils craignent à terme une sélection à l'entrée même de l'université.

Il serait intéressant, pour ce qui nous concerne et avant de prendre des décisions, de pouvoir réaliser une véritable enquête auprès des étudiants de Licence 3, de Master 1 et de Master 2 pour savoir ce que la majorité silencieuse pense de la sélection. Les étudiants sont adultes et sont les premiers concernés. Il faudrait évidemment qu'une telle enquête se dote d'une méthodologie permettant de discerner parmi les éventuels favorables à une telle sélection, ceux qui sont favorables parce qu'ils pensent qu'une telle mesure serait plus juste, plus pertinente, et ceux qui pensent qu'ils font déjà partie de l'élite et qu'ainsi ils auraient plus de chance d'éliminer les autres.

Des simples discussions et débats avec des étudiants de Master 1 (qui sont courants dans le contexte actuel de mouvements de grève), qui n'ont bien sûr aucune valeur statistique, n'émerge quasiment aucune voix d'étudiant qui dit regretter le bagage acquis en M1 et qui auraient préféré être exclus après le L3. Il n'est pas rare d'observer des parcours d'étudiants qui se cherchent, qui font une Licence médiocre (qu'on aurait refusés en Master si on les avait sélectionnés) et qui finissent par trouver leur voie plusieurs années après, réalisent un M1 honorable et deviennent d'excellents praticiens voire de très bons chercheurs. Ce qui est violent n'est pas la sélection entre le M1 et le M2, c'est la sélection elle-même !

Les Licences professionnelles, dont l'idée émerge régulièrement dans certaines universités, seraient peut-être une réponse et une issue devant l'impossibilité de poursuivre un parcours en M2 (un étudiant qui aurait bénéficié d'un M1 sans pouvoir entrer en M2 aurait toujours sa Licence professionnelle, bonifiée de son année de M1). Cela dit, de telles éventuelles Licences professionnelles en psychologie risqueraient de participer à la précarisation de la profession. On peut penser que nombre d'institutions se satisferont d'un testeur en psychologie payé bac + 3 plutôt que d'embaucher un psychologue. Si de tels projets devaient voir le jour, il faudrait veiller à ce qu'ils ne concernent en aucune manière des pratiques et des professions concurrentielles avec celle de psychologue.

L'absurdité des critères de sélection en Licence

Je ne m'étendrai pas sur l'absurdité de sélectionner de futurs psychologues, en particulier cliniciens, à l'âge de 20 ans, et sur l'évidence du processus de maturation que permettent les années de Master. Même les écoles d'éducateurs demandent à leurs candidats d'avoir une expérience de vie consistante. Et je ne parle pas des critères de sélection qui, pour ce qui concerne la psychologie, ne peuvent se réduire à des critères académiques, des notes à des examens sur table. L'exercice de la psychologie suppose un trajet de vie, une maturation, dont on ne peut pas apprécier les effets avant même que celle-ci ne se réalise.

S'il fallait sélectionner, si on n'avait pas le choix, il faudrait, me semble-t-il, conserver les critères de sélection retenus pour l'exercice du métier de psychologue. Ceux-ci ne peuvent se réduire ni même prendre en compte les effets d'un simple bachotage de surface. Mais appliquer ces critères à des étudiants qui n'ont pas eu le temps d'être suffisamment confrontés à la réalité de la pratique clinique, qui n'ont pas eu le temps d'élaborer leurs choix professionnels, et de laisser se déployer un travail de maturation, demandera aux évaluateurs des capacités illusoires d'anticipation quant aux potentialités en devenir des candidats.

Pour un Doctorat praticien

Il ne faut pas s'y tromper, les pressions que l'on subit pour sélectionner plus tôt répondent seulement à des impératifs économiques, et nullement à des impératifs pédagogiques ou philanthropiques. Moins d'étudiants, cela justifie moins d'enseignants et moins de personnels administratifs. Si la psychologie a besoin de revalorisation, et si on veut allonger le parcours professionnel (ce à quoi reviendrait le fait de sélectionner), c'est une erreur me semble-t-il de rallonger en amont, de sélectionner en amont. Il faut au contraire travailler en aval, augmenter le nombre d'années d'études, et pas seulement avec une sixième année de stage, comme cela est le cas dans certains pays. Puisqu'on nous a imposé un système LMD, utilisons-le à notre avantage, travaillons pour que le titre de psychologue soit au niveau du Doctorat, et non pas du Master. Proposons la création de Doctorats praticiens (conjoints et articulés aux Doctorats de recherche). La profession sera ainsi revalorisée, et elle en a besoin, car elle est très attaquée dans les projets de réforme actuels, et les Masters sont dévalués. Nous pourrions défendre l'idée du droit à un Master pour tous les étudiants (sans aucune sélection autre que la réussite aux examens et la validation des épreuves). Le Master serait ainsi l'équivalent de l'ancienne Maîtrise. Les étudiants qui finissent leur Master auraient un vrai diplôme, national et international. Ils seraient « maître » en psychologie. Le Master leur donnerait une qualification en psychologie, quel que soit leur métier par ailleurs, et les psychologues, eux, auraient un Doctorat, seraient Docteurs. Voilà une véritable revalorisation du métier de psychologue.

Préserver les espaces de pensée

Par ailleurs, les espaces de pensée que permet la formation en psychologie sont précieux, utiles à tout le monde, et il est impérieux de les protéger, surtout en ces temps où les sciences humaines sont méprisées par ceux qui ont le pouvoir. L'entreprise de réduction des espaces de pensées transparaît, par exemple, dans la tentative actuelle d'isoler la recherche (d'excellence, de pointe, élitiste) de l'enseignement. Elle transparaît, pour ce qui concerne les psychologues praticiens, dans les tentatives de réduire leur fonction à celle d'un simple exécutant paramédical, de supprimer leur temps légal de formation et de recherche (voir les propos insultants pour la profession du « rapport Jouvin », voir la discutable nouvelle fiche métier du psychologue de la fonction publique hospitalière, voir l'inquiétant projet de réécriture de la Convention 66, etc.). La logique de la sélection est par ailleurs du même ordre que celle qui consiste à penser que jusqu'en Licence peuvent n'intervenir que des enseignants tout court, les enseignants-chercheurs étant, eux, réservés pour les Masters. On est toujours dans cette logique élitiste, qui me semble contraire à la mission de l'université. De telles mesures, si elles ne sont pas encore imposées, risquent de profiter de la soi-disant autonomie des universités pour s'imposer, université par université, en évitant ainsi une réaction massive de protestation.

Sur la fusion des Masters Pro et Recherche

Une autre pression que l'on subit concerne l'éventuelle fusion des Masters Professionnels et des Masters Recherche. Là encore, les textes de loi que je rappelais au début de ce plaidoyer distinguent les deux. La note de cadrage de l'AERES contient l'énoncé d'une « compatibilité entre le M2 et les écoles doctorales », autrement dit l'idée d'un parcours recherche. Comme elle insiste sur l'aspect professionnalisant des diplômes, et bien qu'elle n'en dise rien, on est en droit de déduire que le Master peut conserver son orientation professionnelle, à côté d'une orientation recherche. La note interne que j'évoquais plus haut stipule à nouveau que « la suppression de la distinction Recherche-Professionnel [.] est évoquée sans que l'on ne dispose d'un texte de référence (souligné encore par moi). »

Il me semble important d'être vigilant à ne pas donner l'illusion que les deux Masters sont équivalents et que les deux pratiques se valent. Il en est peut-être autrement dans d'autres disciplines, mais pour ce qui concerne la psychologie, et en particulier la psychologie clinique, le métier de chercheur et le métier de praticien clinicien ne sont pas les mêmes. La recherche et la pratique clinique, ce n'est pas le même métier, même s'il y a bien sûr des zones communes. Ce ne sont pas les mêmes qualités qui sont exigées d'un chercheur et d'un clinicien. Il nous faudra donc veiller à ce que la formation des psychologues reste une formation praticienne. Et un parcours recherche doit continuer d'exister, différent mais articulé au parcours professionnalisant. Il pourrait d'ailleurs prendre différentes formes (il pourrait par exemple être commun à toute la filière psychologie, avec des options, comme cela est le cas dans certaines universités). Si les deux Masters fusionnaient, et devant la nécessité de garantir une formation praticienne qui n'utilise pas la position de chercheur comme défense ou comme évitement, la solution la plus simple et logique consisterait à mettre les moyens du M2R en Doctorat. Les candidats chercheurs seraient ainsi tous praticiens. Mais il y a un danger à cela. Nous allons subir de fortes pressions pour limiter les thèses à trois ans. Certaines universités pratiquent déjà ainsi. Si le M2R disparaît et que la recherche commence en Doctorat, on perd une année. Or, une recherche en psychologie clinique à partir de la pratique peut difficilement entrer dans un tel format. Un Master Recherche en psychologie conjoint à un Master Professionnel a toujours toute sa pertinence.

Conclusion

Il me semble donc nécessaire de résister à la pression pour introduire une sélection à l'entrée des Masters. Une telle mesure n'est pour l'instant justifiée par aucun texte de loi. La mission de l'université est une mission de service public, consistant à mettre le savoir à disposition du plus grand nombre et le plus longtemps possible, et non pas une mission de formation élitiste. La revalorisation du métier de psychologue passe non pas par une sélection précoce, mais par un allongement des études et, par exemple, un titre de psychologue à un niveau Doctorat, et non pas Master - le Master étant amené à être dévalué. Éviter la sélection précoce à l'université, c'est aussi préserver et rendre accessibles les espaces de pensée, actuellement souvent attaqués en plusieurs endroits, et pas seulement à l'université.

J'espère que ces réflexions pourront participer à introduire un débat, que je crois nécessaire, sur cette question de la sélection à l'université. (12 mars 2009)