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Déserts intérieurs
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°137 - Page 25-26 Auteur(s) : Dominique Bourdin
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Déserts intérieurs
Le vide du négatif dans la clinique contemporaine. Le vide positif de l"appareil d'âme"

La nouvelle clinique des souffrances psychiques contemporaines manifeste une désertification psychique (Green, 2005). Elle se caractérise par l'incapacité à tolérer tant le conflit que le vide en soi, dans un monde social dominé par la désymbolisation, du fait de l'emprise de l'image et des forces économiques. Le « désert intérieur » appartient au sentiment de vide propre au narcissisme de sujets plongés dans un univers post-moderne dominé par le recours addictif à l'excitation, à la performance, à la communication, au reflet-image de soi des médias et de la publicité, accompagné de la perte de certains repères familiaux et transgénérationnels. La multiplicité des contacts relationnels ne fait qu'accroître le sentiment d'isolement, tandis que s'accentue la difficulté des choix mutiples à faire et à assumer, ainsi que la perte des supports symboliques liés aux idéaux. L'image du désert - destination touristique devenue à la mode - semble une métaphore appropriée au style de relations des Narcisses actuels.

La description des conditions socio-culturelles du développement de la désertification psychique, marquée notamment par la sensorialité maternelle de l'image, aboutit à souligner trois caractéristiques : le « no limit » de l'état-limite, l'image de soi comme idéal narcissique et la façon dont la désaffiliation produit une « allergie à l'autre ». Ce vide est source d'une perte de sens. La différence      - par exemple celle de l'homme dans un certain féminisme - est perçue comme hétérogénéité radicalement étrangère ; plus largement, le symbolique, organisateur de la vie psychique comme de la vie sociale, a du mal à se constituer. Gérard Pirlot décrit alors une clinique du vide qui part de l'étude des statistiques des troubles psychiques en France, ainsi que du suicide, et passe en revue diverses pathologies : les schizophrénies - qui seraient peut-être des pathologies particulièrement sensibles aux conditions initiales de désert affectif -, les états-limites bien sûr, et la dépression comme pathologie de l'altérité et quête de sensations. Les automutilations, scarifications et tatouages, ainsi que les pratiques de « suspension » sont ensuite examinées. Les addictions sont décrites comme une passion de l'excès, une recherche de l'excès de sensations, défense contre le vide interne. L'hyperkinésie de l'enfant, rattachée au défaut de contenant parental, suscite une médicalisation de l'enfance. Au surentraînement caractéristique de l'addiction sportive, on peut relier la dépression essentielle marquée par la peur du vide intérieur. Le vide de pensées serait sous-jacent aux troubles obsessionnels compulsifs. La prise en compte des troubles alimentaires (anorexie, boulimie) achève ce panoramique des troubles du narcissisme qui peuvent relever du syndrome de désertification psychique.

Aux descriptions du vide succède l'analyse de la perte de sens. C'est la faillite de la fonction paternelle qui est posée d'emblée. Dans un monde sans entrave paternelle, la désymbolisation règne, mal compensée par le « phallus du monde maternel scolaire et médiatique ». Dans ce télé-monde, manque un étayage parental et sociétal suffisant, ce qui entraîne une baisse de l'estime de soi, du fait même de l'absence de surmoi et d'idéal du moi exigeant. L'individualisme, paradoxalement marqué par la pensée unique, aboutit à une désubjectivation qu'entretient une « novlangue » de nature maternelle emplie de termes euphémisants. Ces évocations de Gérard Pirlot font penser aux analyses de Bernard Stiegler sur le caractère destructeur de la « télécratie » (La télécratie contre la démocratie, Flammarion, 2008). L'idée de résilience entretient un espoir idéalisé et le stress masque le trauma. La résilence serait ainsi au faux-self l'équivalent de la résistance dans l'ordre du caractère. Même l'amour n'est plus, dans ces logiques, que transfusion narcissique : s'aimer ne peut être que passionnel et devient s'aimer soi-même par le moyen de l'autre, en une grammaire pulsionnelle où le je ne se rencontre que par le pronom réfléchi. La douleur est alors également la principale voie de contact avec soi-même, mais dans un débordement économique où la pulsion et l'affect ne parviennent pas à s'organiser. La prévalence de l'économique se manifeste également dans la frigidité affective, et caractérise de manière générale le moi défaillant. La douleur est ainsi « pliure de la sub-jectivité sur l'ob-ject dont on ne peut se séparer ».

Ce désert du faux-self est bien illustré dans les nouvelles de Richard Ford (Péchés innommables, éditions de l'Olivier, 2002), par les héroïnes de la romancière Emmanuelle Bernheim, ou par la stylistique de Marie Darieussecq. Il se redouble dans le cognitivisme par la perte de sens des symptômes psychiques. Le comportementalisme, de son côté, pose un modèle humain conçu à partir du cerveau-ordinateur. Internet comme la spiritualité New Age ne connaissent plus ni limite ni réalité. L'extrême attire alors parfois, et le désir de désert peut renvoyer au « désert de sable permettant le déploiement du mirage de son moi illimité », mais également au face à face avec soi-même, et avec ses démons, ce que le voyage psychanalytique propose aussi, en l'animant de l'appel de la parole. Dans la Torah, dabar désigne la « parole » et la « chose », et la même racine DBR constitue le terme désert : midbar.

En effet, en contrepoint à ces « déserts négatifs », l'auteur souligne la positivité de déserts intérieurs rencontrés dans des expériences mystiques, psychanalytiques ou scientifiques, conduisant à l'acceptation d'un vide intérieur indispensable au développement de la subjectivité et de la créativité. Relié à l'amour perdu et à la relation d'absence, ce désert intérieur manifeste la pertinence de la notion d'âme. La démonstration en est faite à partir de la place du vide en soi dans le bouddhisme. L'auteur souligne ensuite comment l'effroi du vide chez Pascal suscite sa créativité
mentale, dans une visée de maîtrise. Un rappel de la théorie de la pensée de W. Bion permet une interprétation de l'ouvre cartésienne à partir du vide maternel, du refus du vide et de la fonction des trois rêves explosifs liés à la découverte du « cogito » comme recherche de contenants de pensée. Quant à Edgar Gunzig, astrophysicien de renom qui a écrit le roman de sa vie avec Elisa Brune (Relations d'incertitude, Ramsay, 2004), il passe du vide et de l'exil de l'enfance à l'intérêt scientifique pour le vide cosmique. L'auteur peut alors conclure sur les enjeux de la notion d'âme, reprenant l'histoire de ce terme ainsi que la distinction entre seelisch et psychisch chez Freud. En définitive, l'âme est ce qui aime et anime la place du négatif et du vide en soi.

Outre le commentaire de la notion de désert intérieur, relié au concept de désertification psychique proposé par André Green, l'étude des formes actuelles de faux-self, la critique de la notion de résilience et l'analyse des formes de douleur contemporaines sont les apports essentiels de ce livre. Il faut y ajouter la mise en évidence que ce n'est pas le vide en lui-même qui est mortifère, mais l'intolérance au vide, du fait d'une désymbolisation qui produit une désubjectivation, tandis que l'assomption animée du vide (« l'âme ») est aspiration et mouvement vers la création. On peut cependant regretter que le propos soit développé selon une méthode descriptive plus sociologique que clinique, sur le mode du manuel d'enseignement, plutôt qu'à partir des chemins qui, dans la cure analytique -par l'impact du transfert et d'une pratique (transitionnelle ? interprétative ?) permettant la co-symbolisation- rendent possible à nombre de nos patients de sortir d'un désert intérieur négatif pour s'aventurer vers un monde interne revitalisé, capable d'altérité et donc de rencontres et d'alliances.