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La quête du dieu "logos"
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°137 - Page 31-32 Auteur(s) : André Carel
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La quête du "dieu logos" (par trois psychanalystes)

Claude Pigott, dans son dernier ouvrage La quête du dieu logos (par trois psychanalystes) offre au lecteur une pensée très originale, dans sa forme et dans son fond. Psychiatre et psychanalyste, co-fon­dateur du Collège de Psychanalyse Grou­pale et Familiale, l'auteur, qui a participé à toutes les grandes recherches relatives aux formations psychiques collectives dans leurs rapports à la psyché du sujet, nous fait partager ses réflexions sous la forme d'un dialogue socratique entre lui-même, vieux sage ouvert à de multiples cultures et deux jeunes collègues : l'un, Justin, représente la raison critique occidentale, l'autre, Jade, invite à la pensée complexe grâce à sa féminité, à ses racines orientales et à la rude expérience de la vie.

Chacun des trois personnages, incarnation des bienfaits du métissage culturel, pousse l'autre à approfondir ses hypothèses, à répondre de ses contradictions, à marier la pensée logique et la mythopoièse pour explorer ce que la psyché du sujet doit aux processus groupaux, à la pensée mythique et  religieuse, à la culture. Freud, Jung, Bion, Anzieu, Kaes, Racamier, Burrow. se mêlent aux penseurs grecs et orientaux ainsi qu'aux pères de l'Eglise pour relancer le débat avec l'auteur, lequel se définit, non sans humour, comme un anachorète borderline désireux d'échapper au sectarisme et à la réification. La diversité et la profondeur des dialogues réflexifs ne permettent pas d'en dresser l'inventaire, même sur le mode allusif. Evoquons simplement quelques-uns des thèmes parcourant l'ouvrage, à partir d'un récit de rêve qui prend valeur d'ombilic pour le déploiement du trilogue.

La puissance des processus psychiques groupaux est au cour de la méditation. Ils témoignent des effets de l'imago de la mère archaïque, ils façonnent les mythes -toujours oscillant entre réification et créativité- ils fondent le refoulement originaire, ils irriguent la groupalité psychique du sujet.

Le rapport au mythe, à la croyance, à la théorie est une seconde ligne directrice du débat. Quel degré de liberté le groupe et « la sorte d'ADN qu'il transmet » laisse-t-il au sujet ? Quelles transformations la vie ou la psychanalyse pourra-t-elle opérer à partir des contraintes de la réalité psychique collective et des mythes qui l'organisent ? Comment la raison critique, la curiosité scientifique, le dieu logos cher à Freud, -un paradoxe logique qui conjoint le rationnel et la croyance- peuvent-ils construire les passerelles entre le monde du sujet singulier, ses fantasmes et le monde des mythes collectifs, tout en laissant leur place au travail du négatif, au mystère, aux trous noirs de la pensée ? Chemin faisant sont revisités la sexualité, l'incestualité, la pensée des origines et la magie du langage.

Comment rendre compte du charme opéré par la lecture de l'ouvrage sans  indiquer que l'auteur-narrateur nous fait pénétrer peu à peu dans l'intimité des trois psychanalystes-philosophes-poètes, dans leur univers culturel, leurs souvenirs, leurs émotions ? De telle sorte que le lecteur se surprend à devenir le partenaire silencieux de leurs échanges,  impatient de poursuivre le suspens métapsychologique. La méditation menée par Claude Pigott est portée par un style fluide et une érudition ouverte, elle suscite chez le lecteur lui-même border-line, au carrefour de plusieurs cultures théorico-cliniques, un vif et durable enchantement réflexif.