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Histoire de l'autisme
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°138 - Page 16--18 Auteur(s) : Pierre Delion
Article gratuit
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Histoire de l'autisme
De l'enfant sauvage aux troubles envahissants du développement

Jacques Hochmann  nous livre une pépite d'une rare pureté : son Histoire de l'autisme figurera désormais comme référence absolue sur la question. Non seulement il restitue à cette pathologie énigmatique sa complexité, mais il le fait en lui rendant sa place dans l'histoire, et nous permet de comprendre à la fois d'où elle vient mais plus encore où elle pourrait aller si l'on savait sagement tenir compte de sa trajectoire, et intégrer les multiples éléments dont elle est constituée pour faciliter enfin la survenue d'un moment propice à de nouvelles perspectives ouvertes et intégratives. En effet, il nous a habitués depuis ses remarquables
travaux sur la « psychiatrie communautaire » et sur « l'autisme infantile », à intégrer dans une pensée complexe les avancées des découvertes freudiennes et ses propres réflexions sur « l'institution mentale » pour féconder une authentique psychiatrie de secteur
infanto-juvénile tournée vers la cité.

Mais ce qu'on sait moins, c'est son dialogue permanent avec les neuroscientifiques, dont Marc Jeannerod est le plus connu, avec qui il a réalisé dans Esprit ! où es-tu ? une première tentative d'articulations autour de ces notions de psychopathologie et de neurosciences. Tous ces éléments me semblent de nature à légitimer sa position actuelle qu'il résume lui-même de la façon suivante : « Hors des cercles intégristes où des « vrais croyants » continuent, de manière bien peu scientifique, à lancer des anathèmes contre l'adversaire, des rapprochements s'esquissent donc aujourd'hui qui pourraient, à l'avenir, permettre de surmonter les antiques oppositions entre l'inné et l'acquis, le corps et l'esprit, l'éducatif et le thérapeutique (p. 476) ». Puis, quelques lignes plus tard : « afin que de tels rapprochements se poursuivent, il faudrait que ne s'épuise pas l'attention portée aux tentatives menées par l'autiste pour nous communiquer, par delà ses difficultés et ses douleurs, des bribes de sa vie intérieure. Il faudrait donc que s'apaisent les conflits d'école et que les recherches actuelles cessent de frapper de nullité toutes les élaborations précédentes et d'occulter la masse considérable d'observations cliniques accumulées pendant un demi-siècle de pratique thérapeutique. Il faudrait aussi que s'atténue l'outrance d'un discours scientiste qui, malgré sa prétention à la nouveauté et un apparent changement de vocabulaire, renoue étrangement avec de très anciennes doctrines (p. 477). » Car, « l'autisme, de ce point de vue, fait une fois de plus figure de modèle. Manifestement en rapport avec un soubassement neuroanatomique et neurophysiologique que nous entrevoyons, même si nous ne le connaissons pas encore de manière précise, il met en jeu dès son origine un trouble fondamental de l'intersubjectivité et des mécanismes de défense contre les angoisses liées à ce trouble, qui se répètent ensuite tout au long de la vie. Il représente donc un terrain privilégié pour une rencontre entre d'une part les neuroscientifiques, qui mettent en évidence les structures nécessaires au développement, qui étudient la mise en jeu de ces structures dans les relations du bébé avec son entourage humain et enfin les psychanalystes, qui proposent un traitement psychothérapique des dysfonctionnements relationnels précoces. (p.36) ». Mais, fidèle à son habitude, Jacques Hochmann part de l'histoire de la psychiatrie, comme d'un socle incontournable qui peut éclairer les pistes explorées, sans tomber dans des idéalisations incessantes, et leurs cortèges de haines tenaces, qui marquent cette histoire de l'autisme.

L'ouvrage de Jacques Hochmann est constitué de trois grandes parties qui ponctuent l'histoire des deux derniers siècles : le siècle des éducateurs, le temps des thérapeutes et l'autisme au présent. Dans sa première partie, il va nous conduire sur la voie de l'autisme par un long détour nécessaire au pays des idiots, chez lesquels il reconnaît les précurseurs des enfants autistes d'aujourd'hui. Et c'est autour de l'enfant sauvage de l'Aveyron qu'un grand débat va naître, lorsque que Itard, un des pères de la pédopsychiatrie, va accueillir Victor, tout près de chez lui, avec Madame Guérin, sa nourrice, pour livrer son entreprise civilisatrice. Au-delà des problèmes rencontrés par ce grand aliéniste, c'est à un problème philosophique plus large qu'Itard se confronte. Pinel, Condillac, et beaucoup d'autres vont se livrer à des conjectures pour expliquer ce phénomène en rapport avec leurs positions personnelles. Mais l'échec relatif de la tentative de Itard restera un moment fécond dans les approches diverses de l'éducation des idiots au dix-neuvième siècle. Et dans ce challenge, ce sont Voisin et Seguin qui feront figures de découvreurs de méthodes différentes en matière d'éducation : le premier, influencé par Rousseau et Pestalozzi, successeur de Pinel, « aliéniste atypique », disciple de Gall et le second, éducateur des sourds muets, engagé par le premier pour ses compétences pédagogiques. Malgré les efforts de Seguin pour sortir l'idiot de la médecine, sa réintégration dans le cadre de l'aliénation se fera dans le grand courant de « la médicalisation du péché originel » sous couvert de théorie de la dégénérescence de Bénédict Auguste Morel, puis de Valentin Magnan. Malgré les efforts de Bourneville pour proposer une prise en charge médico-pédagogique aux idiots de Bicêtre, différents éléments, dont l'instruction obligatoire vont intervenir pour introduire la mesure chez les enfants de leurs capacités adaptatives sous la forme du fameux test de Binet et Simon. Et de cette « numérisation » de l'intelligence va sortir la coupure entre les anormaux d'école et les anormaux d'hospice. Le seul mérite de cette opération radicale sera de mettre l'accent sur la folie de certains enfants nécessitant des soins plutôt que le seul perfectionnement de l'éducation.

Dans la deuxième partie consacrée au temps des thérapeutes, Freud fait figure de fondateur d'une nouvelle psychopathologie. On mesure à travers son évolution, le chemin que la psychopathologie de l'enfant lui doit, en Europe et y compris par les avancées permises outre-Atlantique par Adolf Meyer, Harry Stack Sullivan, Beers et bien d'autres. La révolution du passage de la démence précoce à la schizophrénie va avoir des conséquences sur la psychiatrie de l'enfant, en donnant à celle-ci un premier modèle pour quitter les terres stériles de l'idiotie et parvenir à une nouvelle dénomination, celle de schizophrénie infantile. Puis, sous les influences composites de Kanner, premier découvreur de l'autisme infantile, d'Asperger, parlant des psychopathes autistiques et de Margaret Malher décrivant la psychose symbiotique, la schizophrénie infantile va progressivement se démanteler pour être prise dans la tourmente des perspectives kleiniennes et annafreudiennes. La deuxième guerre mondiale et ses carences affectives diverses permettent à Spitz et à Bowlby de décrire la dépression du bébé et ses effets sur l'attachement du bébé à ses parents. En France, dans l'après guerre, les distinctions entre autismes, psychoses infantiles et dysharmonies évolutives vont progressivement prendre corps dans la classification proposée par Misès, qui, bien avant de poser aujourd'hui des problèmes totalement surréalistes, aura un rôle organisateur considérable sur la pédopsychiatrie française. 

Jacques Hochmann envisage successivement les différentes variations proposées à partir de la rencontre des psychanalystes avec l'autisme infantile. C'est ainsi que Lacan et ses élèves, et notamment certains d'entre eux plus intéressés par cette question, Maud Mannoni, et d'autres, sont sévèrement jugés responsables de divers dérapages pratiques et théoriques regrettables. Les travaux des successeurs de Melanie Klein, surtout Frances Tustin, Donald Meltzer et Geneviève Haag sont rapportés de façon très intéressantes, et montrent à quel point, lorsque la psychanalyse est utilisée de façon adéquate, elle peut être d'un grand secours pour comprendre non pas les causes de l'autisme mais l'approche psychopathologique que son accompagnement et sa prise en charge nécessitent. Mais l'expérience de Bettelheim qui a occasionné tant de controverses va être passée au peigne fin, et nous livrer un avis extrêmement nuancé sur son ouvre, très loin des fatwas dont il a été injustement victime. Si toutes ces différentes influences ont eu un impact sur la pédopsychiatrie française, c'est aussi parce que le dispositif sectorisé permettait de le développer dans une visée humanisante, par opposition avec la psychiatrie asilaire antérieure.  Et Jacques Hochmann de nous décrire un tableau de la psychothérapie institutionnelle pour nous aider à comprendre les enjeux actuels, notamment lorsque les hôpitaux de jour sont menacés d'être sinon tous fermés, du moins suffisamment démantelés pour devenir inefficaces. L'antipsychiatrie, surfant sur la notion floue de « désinstitutionnalisation », va prendre la psychothérapie institutionnelle de front l'accusant de pratiquer la psychothérapie dans les institutions alors qu'il s'agit de la poursuivre avec les enfants autistes en appui sur une institution.

La troisième partie consacrée à l'autisme aujourd'hui, retrace les multiples directions dans lesquelles se sont engagés les professionnels encouragés par certains parents à développer les approches essentiellement éducatives. A partir d'un grand renversement datant de 1979, détrônant Ornitz de ses positions ouvertes à la tête du Journal of Autism and Childhood schizophrenia pour devenir au profit de Schopler et Mesibov le Journal of Autism and Developmental Disorders, la psychanalyse est renvoyée aux poubelles de l'histoire de l'autisme et ce sont essentiellement les aspects éducatifs qui vont être mis en avant. L'irrésistible ascension  du comportementalisme est décortiquée selon ses différentes hypothèses théoriques (conditionnement opérant, ABA, stratégies éducatives, comportementalisme.) et l'histoire permet là encore de resituer dans la réalité de ses résultats les mouvements passionnels qui, à l'instar de la psychanalyse antérieurement, la traversent encore de nos jours. Jacques Hochmann nous présente avec justesse ces différents aspects en relativisant aussi bien les attentes messianiques que les jugements péjoratifs. C'est enfin au cerveau et à ses conditions de possibilités (génétique, biologie) qu'il donne la dernière place dans son étude approfondie des découvertes récentes, en en faisant une lecture à la fois précise et intéressée, à condition de ne pas en attendre ce qu'elle ne peut donner. Inutile de dire que si la question de l'autisme et des troubles envahissants du développement vous intéresse, quelque soit votre position de parent, d'ami, de professionnel, de citoyen ou de politique, il ne s'agit pas seulement d'acheter ce livre remarquable, mais surtout de le lire et de le conseiller ensuite. C'est à mon sens le meilleur instrument pour dépasser aujourd'hui les clivages qui rendent, trop souvent encore, ce champ passionnel et consommateur d'énergie en pure perte.