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Sois sage, ô ma douleur
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°138 - Page 20-22 Auteur(s) : Roger Misès
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Sois sage, ô ma douleur.
Réflexions sur le condition humaine

Au printemps 1945, des spectres sont entrés dans l'hôtel Lutétia. Ils ont donné des nouvelles de l'au-delà. Au-delà de la vie, au-delà de l'humanité, au-delà de la dignité. Ce sont les premières lignes du livre : Colette Chiland aura donc attendu 60 ans que sa douleur soit suffisamment assagie, avant de nous proposer cette réflexion amère sur la condition humaine. Elle y fait voir comment notre statut d'être vivant exposé à la maladie, promis à la vieillesse et à la mort, s'aggrave radicalement de tout ce que l'homme peut, intentionnellement, infliger à ses semblables pour produire le mal absolu (E. Kant). Sur ce terrain, on trouve l'esclavage, la guerre avec ses tortures et ses massacres, mais une place centrale revient aux génocides. Le génocide des juifs est démonstratif de la façon dont l'ethnocentrisme fait le lit du racisme, avant de mener à l'abaissement, puis à la destruction de l'autre. Dans ce cadre, l'antisémitisme est apparu très tôt ; dès la période hellénistique, certains écrits font des juifs les porteurs d'une lèpre transmissible héréditairement ; ces croyances ont été entretenues sous diverses formes, au fil des siècles, de sorte que dans « Le Grand Bêtisier de la Haine » à côté des expressions de l'antisémitisme chrétien, figurent des allégations absurdes émanant de grands esprits comme Voltaire, Kant, Fisch, Hegel, etc. Les lois édictées par les nazis pour « la protection de l'honneur et du sang allemand » ont prolongé ces références à un juif porteur de maléfices, bouc émissaire.

Lorsqu'il faut évoquer l'horreur du système concentrationnaire, aucun discours ne saurait se substituer à celui des survivants ; dans cet ouvrage, la plus large place est faite aux voix de Primo Levi, Robert Antelme, Jorge Semprun et d'autres qui se sont efforcés d'exprimer l'indicible. Diverses catégories ont été visées par les nazis : les tziganes, les malades mentaux, les handicapés, les homosexuels. cependant, le juif a constitué la cible principale, à partir d'arguments qui ont fait, à juste titre, parler d'un délire raciste ou idéologique. Dans ce contexte, la mise à mort est le plus souvent précédée de manouvres destinées à abaisser, humilier, faire souffrir, selon un mouvement où il s'agit bien de satisfaire la pulsion d'emprise et d'assouvir le besoin de toute-puissance. Soumis à ces tentatives d'avilissement, Robert Antelme le constate : les bourreaux, tortionnaires et assassins appartiennent à la même espèce que les victimes - et les déportés eux-mêmes se dégradent sous l'effet de
traitements déshumanisants « au point que bourreaux, victimes déshumanisées et victimes ayant pu sauvegarder leur dignité ne forment qu'une seule et même espèce humaine ». Primo Levi éprouve de la honte d'appartenir ainsi à la même famille humaine que ses bourreaux : on le sait, il finira par se suicider sans avoir guéri des atteintes portées à sa confiance en l'être humain.

Pourtant, D. Rousset y insiste, dans les pires épreuves, certains conservaient leur entière dignité, aussi étonnant que cela puisse paraître ; plus encore, en dépit des risques encourus, des actes de solidarité se sont manifestés émanant d'autres déportés, de « kapos » même. Colette Chiland pose alors la question : ces exceptions peuvent-elles nous aider à garder une image tolérable de nos semblables ? Il est difficile de répondre positivement, en effet, à ce qui nous accable dans le récit des survivants vient s'ajouter le constat du silence où s'est tenu le peuple allemand et de l'indifférence manifestée par la plupart des nations, tout au long du drame.

D'autres violences du même ordre ont marqué le XXème siècle qu'on a pu appeler le siècle des génocides. Même si le terme ne répond pas toujours à la stricte définition, il y a toujours eu l'intention d'éliminer l'autre, non pour ce qu'il a fait mais pour ce qu'il tient de sa naissance.

Pour les Arméniens, l'évidence s'exprime de la réalité d'un génocide qui visait - comme pour les juifs - non plus un peuple ou une nation mais une communauté disséminée, une diaspora. Ici, il n'y a pas eu une montée graduée vers la solution finale, cependant tout confirme la volonté de détruire un groupe humain par les massacres et par la déportation dans des conditions qui ne permettaient pas la survie. L'idéologie sous-jacente visait assurément à créer une société soumise à la même religion, à la même éducation, à la même culture.

De son côté, l'univers totalitaire soviétique a produit le Goulag, théoriquement destiné aux opposants politiques, il a fini par recevoir des millions de citoyens ordinaires victimes de la pénalisation d'un nombre croissant de comportements sociaux ; parallèlement, augmentait le nombre des délateurs, des indicateurs, des commissaires instructeurs. Soljenitsyne soulève des questions qui nous hantent. Qui devient un bourreau ? Quelle a été la force de l'idéologie, de l'endoctrinement ? Comment a-t-on pu organiser un travail forcé qui ne tienne compte ni de la compétence, ni de la force des travailleurs soumis à des normes inatteignables par des malheureux de tous âges affamés, malades, dénués de tout ? Cependant, comme dans les camps nazis, la rencontre restait possible avec un semblable qui avait conservé son humanité - c'était très rare. La discussion reste donc ouverte sur le choix du terme qui convient le mieux pour ces actions systématisées visant une population disparate, mais, assurément « génocide ou non, ce fut atroce ». Plus près de nous, le nettoyage ethnique en Bosnie a été considéré comme « la victoire posthume de Hitler », on y retrouve, en effet, l'enracinement du racisme dans l'ethnocentrisme où se prépare, à bas bruit, le déclenchement de la violence. La diabolisation d'autrui justifiée sommairement par la protection de l'identité, le maintien des valeurs propres y mène à la déshumanisation, à la persécution, puis au massacre, en « bricolant de pseudo différences, de pseudo rivalités, de pseudo dangers ».

Avec le Cambodge, on retrouve le débat : s'agit-il d'un génocide, car, ici aussi, on a évoqué des conflits de classe, on a parlé de rééducation, quand il s'agissait seulement d'humilier, déshumaniser, martyriser. On est frappé également par la jeunesse des bourreaux : dès l'âge de 10 ans, ils tuent avec une totale insensibilité. L'expérience des jeunesses hitlériennes, des pionniers rouges soviétiques ou chinois et d'autres organisations des pays totalitaires montre comment on arrive à manipuler des enfants et des adolescents jusqu'à les entraîner dans des entreprises génocidaires.

Le drame du Rwanda a représenté, lui, sans conteste, un génocide où, en quelques mois, 80 % de la population tutsie a été assassinée par ses voisins hutus. Les remarquables documents de Jean Hatzfeld font ressortir la haine et le plaisir pris dans la mise à mort par les bourreaux, autant que la planification de l'ouvre de destruction.

Après ce terrible inventaire, un important chapitre pose des questions cruciales. Qui sont les bourreaux ? Chacun de nous est-il assuré de ne jamais le devenir, car, Germaine Tillon le souligne, il n'existe aucune recette pour se protéger de ces crimes et aucun peuple n'est à l'abri d'un désastre moral collectif. Effectivement, des hommes ordinaires sont devenus des bourreaux volontaires dans le contexte idéologique et les phénomènes de masse du génocide.

Dans le cas de l'Allemagne, il y a eu les grands responsables politiques et les exécutants, mais ce qui est survenu sous le IIIème Reich n'aurait pas pu se produire sans l'adhésion de la grande majorité de la population à la politique antisémite. L'histoire du 101ème bataillon de la Police, engagé en 1942 dans l'extermination des juifs d'Europe centrale, apparaît d'un grand intérêt dans la mesure où ces policiers étaient des hommes ordinaires, mariés pour la plupart, ni membres du parti, ni S.S. Avant les opérations, le commandant les interrogea : ceux qui ne se sentaient pas capables de participer aux massacres pouvaient s'en abstenir, 2 à 2,5 % se déclarèrent d'emblée, chiffre porté à 10 ou à 20 % ultérieurement : aucun ne fut sanctionné. Pourquoi n'y en eut-il pas davantage ? Différents motifs peuvent être invoqués, mais pour Goldhagen qui relate ces faits, le choix de devenir un bourreau volontaire ne peut s'expliquer que par une adhésion profonde à la vision démoniaque des juifs inculquée par le régime nazi.

Dans le même sens, après lecture de l'autobiographie du commandant d'Auschwitz, Primo Levi considère qu'il s'agit « d'un homme vide, un idiot tranquille et empressé qui s'efforce d'accomplir avec le plus de soin possible, les initiatives bestiales qui lui sont confiées », il était convaincu qu'il fallait éliminer les ennemis du national socialisme dont, au premier chef, les juifs ; Germaine Tillon le rappelle, c'était un catholique croyant et pratiquant. De nombreux faits font voir également l'importance prise dans le destin de ces hommes par des « lâchetés ordinaires » qui ont « aiguillé leur vie » et les ont mis dans l'impossibilité, plus tard, de réagir face à la monstruosité des actes qu'on leur demandait d'accomplir. Dans ce contexte, les experts psychiatres de Nuremberg n'ont pas reconnu les accusés comme malades mentaux : peut-on pour autant considérer comme « normal » celui qui dénie l'humanité chez des millions d'autres ?

Colette Chiland revient alors sur ses interrogations fondamentales. Comment un être humain ordinaire peut-il en arriver à une cruauté absolue ? Comment, après ces expériences terribles, est-il possible de maintenir en nous la reconnaissance de l'autre en tant qu'être humain ? Pouvons-nous supporter d'appartenir à une espèce aussi destructrice ? Sommes-nous assurés que, dans certaines conditions, nous pourrions résister à la tentation de détruire l'autre pour sauver notre peau ? Sur tous ces points, il est difficile de se prononcer, toutefois il faut remarquer que les génocides de l'histoire contemporaine sont advenus en pleine guerre, c'est-à-dire dans une période de non droit où la violence extrême devient licite. J. Hatzfeld l'exprime bien : « la guerre normalise la barbarie, entretient la peur et les fantasmagories, ravive les démons, ébranle la morale et l'humanisme. Elle affaiblit les ultimes défenses psychologiques chez les futurs acteurs du génocide ».

La dernière partie du livre intitulée  Comment vivre ? comment survivre ? prolonge la méditation sur la condition humaine, en prenant en considération l'effet des situations extrêmes sur l'expression de la pulsion de vie, le recours au suicide, la croyance en Dieu - un Dieu que les humains construisent avec la meilleure part de leur intériorité, mais, quand ils sont pleins « de haine, d'envie, de vilénie, leur Dieu, c'est-à-dire l'intérieur d'eux-mêmes externalisé prescrit la mort des infidèles, la guerre sainte, la destruction, la réduction en esclavage, etc. »

Le questionnement exigeant, douloureux, entrepris par Colette révèle aussi, in fine, sa fonction élaboratrice lorsqu'au terme de ce parcours, elle nous invite à la suivre sur les chemins de la sérénité, titre du dernier chapitre.