La Revue

Présentation d'un premier cas clinique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°138 - Page 23-31 Auteur(s) : Catherine Weismann-Arcache
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Je vous propose ici un voyage dans l'espace. Mon exploration m'a conduite dans une autre galaxie, comportant différentes planètes nommées « THADA », « DYS », « TOC », « TOP » ou « EIP ». Cette galaxie était déjà connue sous le nom de « troubles instrumentaux », mais elle fût redécouverte et rebaptisée le 11 février 2005. À partir de ce moment, il fut décidé qu'on l'appellerait la galaxie Handicap puisqu'une loi, parue le 11 février 2005 au Journal officiel, décrivait, en ces termes, ses habitants : « Constitue un handicap, au sens de la présente loi, toute limitation d'activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d'une altération substantielle, durable, ou définitive d'une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives, ou psychiques, d'un poly-handicap, ou d'un trouble de la santé invalidant ». La loi prenait donc soin de n'oublier personne : il était même possible de cumuler différentes appartenances planétaires, particularité qui prenait le nom de « comorbidité ». J'y découvris alors une petite planète appelée « TAC », que l'on me traduisit par « trouble de l'acquisition et de la coordination » ou dyspraxie développementale. Cette planète comportait encore des régions portant des noms barbares : dyspraxie visuo-spatiale, constructive, idéatoire, idéomotrice. Je décidai alors d'apprendre quelques rudiments de cette bien curieuse langue, afin d'en étudier les correspondances avec mon propre langage. Je vous propose d'en partager quelques traductions à travers la double lecture d'une étude de cas. J'envisagerai une lecture en termes de dyspraxie, ce qui me permettra d'en montrer les limites, mais également un certain intérêt en tant que dysharmonie qui laisse plus ou moins intact l'investissement intellectuel et celui du langage. J'ai emprunté la première traduction de la dyspraxie au docteur Mazeau. Celui-ci la décrit ainsi : « La dyspraxie est le handicap caché ou le syndrome de l'enfant maladroit. Elle affecte chaque enfant de manière différente, selon qu'il ait des troubles associés. L'enfant conçoit bien les gestes mais il n'arrive pas à les organiser ni à les réaliser de façon harmonieuse. Il montre une grande maladresse et toutes ses réalisations motrices ou graphiques sont médiocres, informes ou brouillonnes ». Je traduis ainsi ces lignes : les praxies étant des séquences gestuelles complexes et automatisées, l'enfant n'arrive pas à se représenter les enchaînements temporels et spatiaux qui engagent sa représentation des différentes parties de son corps en mouvement dans l'espace.

I. Le cas de Mélodie

Venons-en à ma rencontre avec Mélodie, 14 ans, qui m'est adressée par le pédopsychiatre du CMP, pour un bilan psychologique approfondi. Mélodie est scolarisée en Unité pédagogique d'intégration (UPI) depuis 3 ans, uniquement le matin, à raison d'une demi-journée par semaine en classe de 5ème pour les maths et d'une autre demi-journée en 4ème pour le français. La CDES doit statuer sur une proposition d'orientation en SEGPA pour l'année prochaine. C'est cette proposition d'orientation qui motive ce bilan. Mélodie se présente à mon cabinet avec sa mère. Celle-ci m'explique souhaiter savoir dans quel domaine sa fille doit s'orienter. Doit-elle envisager des études supérieures ou des études « manuelles » ? Cette proposition me paraît déjà contradictoire. Mélodie est une jolie adolescente, à l'apparence soignée. Elle est fille unique. Elle surprend par la grande labilité de ses conduites : elle s'exprime remarquablement bien et elle dispose d'un vocabulaire riche et nuancé, ce qui donne parfois un caractère apprêté à son expression ; elle en joue d'ailleurs et me fait part du contenu d'une lettre adressée à la mère d'un élève qui aurait refusé une invitation de Mélodie :
« Je ne puis ignorer que l'UPI me porte préjudice, mais . ». Elle est cependant très excitable et peut également s'exprimer dans un registre plus provocateur et plus cru. Dans les moments d'excitation, sa mère lui prend volontiers la main, ce que Mélodie semble accepter. Ses parents possèdent une petite entreprise familiale. La famille semble plutôt repliée sur elle-même. La mère de Mélodie apparaît comme une femme, à la fois, fragile et omniprésente dans sa relation à sa fille. Elle décrira à nouveau Mélodie en termes contrastés « Mélodie est handicapée psychologiquement. », « Y a rien qui l'intéresse pas. » (sic). C'est alors que je commence à me demander à quelle planète appartient Mélodie ! Celle-ci m'explique, en outre, qu'elle se pense littéraire et qu'elle écrit des scénarios. Sa mère ajoute aussitôt : « Cela vient de moi, j'admets pas qu'on la saccage avec des grossièretés de la langue » (sic). À ce moment, Mélodie embrasse spontanément la main de sa mère. La mère est d'origine étrangère, mais elle refuse d'évoquer ce point qui lui semble honteux et douloureux. Elle ajoute, à propos de la thérapeute qui suit sa fille Mélodie « à la demande », en psychothérapie et en relaxation, en groupe et en individuel : « J'en ai besoin 24 heures sur 24 ! ». Je note, d'autre part, que mère et fille pratiquent toutes les deux le même sport au sein d'une structure dont la mère est devenue administrateur. De sa relation de couple elle dira : « On n'affiche pas à quel point on est heureux. ». C'est d'ailleurs la mère de Mélodie qui répond lorsque je les interroge sur l'autonomie de cette jeune adolescente. Elle me répond en ces termes : « Mais, nous avons notre jardin secret. » Je m'aperçois cependant que je ne parle que de la mère de Mélodie. Celle-ci a pris effectivement tout l'espace de la relation.

Mélodie s'intéresse à la mythologie, aux planètes, à la mer et aux espaces originaires ou maternels. Elle joue cependant « à la mythologie » sur Internet avec son père. Mélodie précise, l'air ravi : « Je l'insupporte ! ». Ses difficultés ont débuté en maternelle, Mélodie était alors une enfant maladroite, investissant peu les activités proposées (dessin, collage, découpage, etc.), peu adaptée et malhabile. Sa « maîtresse de maternelle criait beaucoup ». Différentes tentatives de prise en charge n'auraient pas abouti. Elles sont relatées de manière confuse. Il en est également ainsi du motif d'orientation en UPI. Auparavant Mélodie avait suivi un cursus scolaire du CP au CM2, puis une année en CLIS. Elle a intégré une UPI il y a 3 ans. Un bilan en mathématiques effectué au CMP montre de grandes difficultés en ce domaine. Je vais, à présent, vous exposer ce cas avec un WISC III. J'ai donc choisi de privilégier l'intérêt de cette étude de cas, c'est-à-dire le fonctionnement mental plutôt que l'outil. Relativement angoissée au départ de sa mère, Mélodie va se montrer progressivement adaptée à la situation et ouverte à la relation. Sa mère lui laissera néanmoins son chapeau en gage de retour : il s'agissait, pour moi, du chapeau du chaperon ! Le profil obtenu au WISC IIII correspond à celui d'un sujet dyspraxique, avec un écart de 39 points entre le QI « Verbal » et le QI « Performance » : le QI « Performance » de 80 se situe dans la zone normale faible, alors que le QI « Verbal » de 119 peut être qualifié de « normal fort ». Parmi les différents sub-tests pour l'échelle verbale, seul le sub-test « Arithmétique » se détache négativement, ce qui donne un indice de compréhension verbale de 125, situé dans la zone supérieure. L'échelle « Per­formance » est homogène, avec deux résultats légèrement inférieurs à « code et assemblage d'objets ». L'écart semble donc plutôt important entre les épreuves faisant appel au langage. Celles qui relèvent de l'organisation perceptive et praxique peuvent révéler un fonctionnement dysharmonique, cette hypothèse exigeant cependant d'être confirmée par l'analyse
clinique et les autres évaluations. Je rappelle que la dyspraxie fait partie de la liste des dysharmonies cognitives décrites par B. Gibello.

Les dyspraxies de l'enfant avaient déjà été mises en évidence, en 1960, par Julian de Ajuriaguerra à l'hôpital Henri Rousselle. Ces diverses recherches furent reprises par Jean Bergès et son équipe de l'hôpital Sainte-Anne. Elles font l'objet d'un article dans le Traité de Psychiatrie de l'enfant. Je m'y réfèrerai souvent car elles mettent en évidence le fait que les axes corporels ne servent pas de critère organisateur de l'espace à l'enfant dyspraxique, ce qui renvoie à une défaillance du « corps comme miroir du monde » pour reprendre le beau titre de J. Chasseguet-Smirgel.

II. Analyse qualitative du cas de Mélodie

L'échelle « Performance » engage le corps et donc les fonctions instrumentales à travers la perception, la motricité, la manipulation. La maladresse s'exprime fréquemment par le biais de la lenteur mise en évidence, chez Mélodie, par les sub-tests chronométrés : ainsi tous les items sauf le premier - le cheval - sont réussis à l'exercice « assemblage d'objets ». Ils le sont cependant dans des temps qui sont relativement longs ; pour le cheval, elle ne réalise, en effet, que deux assemblages, les pattes venant directement sous la tête, ce qui ne semble pas la gêner car elle estime avoir terminé au bout de 27 secondes. Pour le ballon et le visage il lui faudra pratiquement le temps maximum autorisé. Les aspects dyspraxiques sont manifestes à propos des conduites et des stratégies. Mélodie déplace, sans cesse, les pièces de façon illogique, voire désordonnée, tout en verbalisant paradoxalement des stratégies cohérentes : « Je vais essayer ce que j'ai pas encore essayé. » ou - pour le ballon - : « Je vais regarder les dessins ».

Ces commentaires montrent combien Mélodie essaie de se distancier par rapport aux dessins, de se déprendre d'un figuratif dont Bergès dit qu'il est, à la fois, fascinant, confus et rigide et qu'il leurre le dyspraxique sans servir. Cette instabilité des repères qui semblent toujours fluctuants est également perceptible à l'exercice des cubes : quand Mélodie se trouve en difficulté avec une face bicolore, elle change de cube. Elle sait pourtant parfaitement bien qu'ils sont tous identiques : on pourrait dire que l'objet qui change d'orientation spatiale perd son identité jusqu'à l'étrangeté. Elle obtient néanmoins un bien meilleur résultat aux cubes, car ce matériel plus abstrait laisse davantage d'indépendance au raisonnement. Il est, en effet, moins soumis aux aléas du figuratif imagé. Mais il est difficile d'échapper aux images : le dernier dessin des cubes amène ce commentaire angoissé    « On dirait une croix gammée, ça me donne envie de vomir ». Elle va le réussir néanmoins, mais en temps dépassé. Le sub-test « arrangement d'images » bénéficie, pour sa part, également d'un ancrage verbal sous-jacent favorisant des liens logiques qui sont bien perçus par Mélodie qui est toujours pénalisée par sa lenteur : seuls trois items sont échoués, dont les deux derniers. Ceci est conforme au niveau croissant des difficultés. Le septième item « jardinière » est également échoué en raison de l'inversion de deux cartes. Cet item suscite un commentaire qui est à coloration phobique en rapport avec l'impact de l'image : « Je déteste prendre les vers de terre à la main ! C'est froid et gluant ! » Ce sub-test déclenche d'ailleurs l'exubérance de Mélodie, qui rit beaucoup à l'item « bateau », qualifie l'item Lasso de « bonne blague ! » et mime le dialogue de l'item « pluie » (« Sors pas sans ton parapluie. »). Cette expression, au demeurant en lien avec les histoires séquentielles, a tout de même un caractère très infantile et excessif qui surprend. Mais c'est justement le sens de l'histoire. Nous percevons qu'il pourrait aboutir à une surcharge de sens (comme aux cubes), ce qui permet à Mélodie d'organiser ces images dans une causalité temporelle. L'échec le plus important est celui du sub-test « Code » : Mélodie a la main qui tremble et contrôle peu ses tracés qui débordent parfois des petites cases. Elle en saute un, puis se corrige. Elle regarde peu le modèle, semblant se centrer sur son graphisme, son crayon, évoquant la phobie du regard caractéristique de la dyspraxie. Ce sub-test sollicite effectivement le contrôle visuo-moteur et la capacité à intégrer des données perceptives et à les mémoriser sous forme de représentations non signifiantes. Nous comparerons ces éléments de l'échelle « Performance » avec la figure de Rey et le Rorschach, notamment l'investissement de la forme.

L'échelle verbale reflète une brillance cognitive et verbale caractéristique des sujets dyspraxiques. Elle possède cependant une homogénéité rare car en principe le sub-test « Similitudes » est souvent le meilleur. Les connaissances scolaires et culturelles sont d'un niveau bien supérieur à ce qui est attendu à cet âge. Malgré ses difficultés en mathématiques, Mélodie sait que le mètre et le kilo sont des unités de mesure, ce qui renvoie aux connaissances déclaratives - « savoir que » - privilégiées par le sujet dyspraxique au détriment des connaissances procédurales - « savoir comment ». Il ne s'agit pas simplement d'un processus de suppléance mais d'un véritable support de raisonnement. Ainsi la pensée catégorielle verbale est développée. Mélodie manie remarquablement bien les concepts verbaux et l'abstraction, ce dont rend compte le sub-test « Similitudes » : seuls deux items sont échoués, qui sont tous deux en rapport avec les nombres :
- Premier et Dernier : « C'est tous des nombres (?) Le premier c'est celui qui a personne derrière et le dernier c'est celui qui a personne devant. (NB : Elle saura définir le mot « précéder » au sub-test « Vocabulaire » de la façon suivante : « être juste avant ».
- Nombres 9 et 25 : « Ce sont tous les deux des multiples, non ? Je ne vois pas. »
La réponse inversée du premier et du dernier marque la difficulté de représentation mentale à partir du moment où il faut déterminer un point d'origine et un point d'arrivée qui viennent borner, limiter l'infini : c'est le principe de la sériation, de la chronologie, du séquentiel (Code) et au-delà de la temporalité. Nous retrouverons cette difficulté via l'épreuve des courbes mécaniques à l'EPL, pour laquelle il est impératif de se représenter les déplacements d'un curseur sur un rouleau qui tourne et de reproduire les tracés sur une feuille de papier : à partir de l'item 3, Mélodie produit des tracés en zig-zag. Ceci constitue une conduite aberrante et illustre la discontinuité existant à propos de la représentation mentale spatiale et du déplacement dans l'espace. Chez les enfants plus jeunes souffrant de dyspraxie, cela se traduit par la nécessité de toujours repartir de l'origine, notamment lorsqu'il leur est demandé : « Quel est le mois qui suit le mois de Mars ? ». Il leur faut alors réciter les mois depuis janvier. Il en de même pour les nombres. D'autre part, des réponses très élaborées peuvent côtoyer des réponses très infantiles qui témoignent de la charge pulsionnelle sous-jacente : par exemple, l'expression «  Si la voiture freine ta tête finit en steak haché contre le pare-brise. » contraste avec la définition du mot Baleine : « Cétacé à fanons vivant dans les mers du Nord ». Le sub-test « Compréhension » évalue la capacité d'adaptation sociale. L'intégration des conventions collectives est d'ailleurs bien réussie sur le plan quantitatif (14) grâce à l'intellectualisation, mais les situations relationnelles évoquées ont tendance à désorganiser Mélodie : celle-ci perd sa distance, notamment quand le maniement de l'agressivité est en jeu. À partir de l'item « abattoirs » elle va utiliser le tutoiement à la place du pronom impersonnel « on » qui marque à ce sub-test l'accès à la généralisation et à l'adhésion à une pensée collective. Bien qu'elle ait obtenu la note 14, Mélodie a fait montre ici, d'un fonctionnement mental très hétérogène. Au final, la dysharmonie cognitive observée sur le plan des résultats quantitatifs est confirmée par l'analyse qualitative. Celle-ci met en évidence un excellent investissement du langage et de la pensée, émaillé de moments plus projectifs dans lesquels les affects semblent prendre le dessus sur la représentation, ce qui peut ponctuellement désorganiser le jugement. À l'opposé, les facteurs liés à l'espace ou au corps sont des éléments perturbateurs. La fonction de jugement - et les liens plus ou moins serrés qu'elle peut entretenir avec les motions pulsionnelles et affectives - peuvent aussi être appréhendés avec l'EPL.

Chez Mélodie, la pensée logico-mathématique est d'un niveau moyen car elle atteint le stade pré-formel correspondant à un âge de 11-12 ans. L'échelle de pensée logique marque une relative hétérogénéité du raisonnement avec six décalages. B. Gibello estime qu'une dysharmonie cognitive intervient à partir de sept décalages. Ces considérations chiffrées trouvent rapidement leurs limites si on considère l'aspect peu discriminant des étalonnages de l'EPL qui sont restreints. En revanche, il est plus intéressant de constater un réel retard à l'épreuve « courbes mécaniques », qui la situe au stade « Concret B », soit 9-10 ans. Nous avons vu le caractère arbitraire des tracés de Mélodie, qui témoigne de sa difficulté à organiser des actions et à se les représenter à partir d'un point d'origine qui doit être stable. Ce point d'origine est d'ailleurs marqué d'une croix par le psychologue, à cette épreuve, et Mélodie n'utilisera pas une seule fois cette croix comme point de repère. Selon Bergès, cette difficulté massive avec la notion d'origine empêche toute continuité du trait et la réalisation de figures géométriques fermées. Le corps ne sert pas de point d'ancrage, voire de point d'origine pour organiser l'espace. Prendre l'origine d'une action et se situer soi-même dans l'espace et dans le temps est une opération capitale. L'épreuve de « Permutations » qui engage la sériation et exige des manipulations assez contraignantes, est également d'un faible niveau : Mélodie n'ira pas au-delà de trois couleurs à permuter. Son commentaire est éloquent : « C'est fastidieux, l'intelligence c'est aussi parfois se faire suer. ». Mais elle semble intéressée par l'aspect énigmatique de la situation et évoquera d'ailleurs les énigmes policières dont elle apprécie la lecture, la pulsion d'investigation semble d'ailleurs particulièrement active chez cette jeune fille qui fait preuve d'un véritable plaisir de fonctionnement au cours de ce bilan. Les épreuves de conservation présentent généralement un retard de trois ans et plus chez les enfants dyspraxiques : pour expliquer la montée des niveaux d'eau, Mélodie s'empêtre tout de même dans une représentation de bulles d'air « emprisonnées » dans la pâte à modeler, et qui empêcherait la boule de couler. En revanche, pour la conservation du volume, elle est guidée par l'utilisation d'un mot repère, qui est un mot-phare. Elle me précise : « Je pense que ça sera à peu près pareil car la forme ne change rien à la masse ». La formulation « à peu près » marque cependant une légère incertitude qui subsisterait. J'ai également constaté une récurrence de la thématique du « double » aux permutations pour le pronostic avec quatre couleurs « à tous les coups, le dou­ble ! ». Aux courbes mécaniques, évoquant le rouleau qui effectuera deux tours pendant que le crayon curseur n'effectue qu'un aller-retour, Mélodie me dit : « Ils auront fini en même temps, ça fera un double. ».

Face à la reproduction de la Figure de Rey, Mélodie fait tout d'abord part de son amusement par le recours à l'expression « marrant », ce qui semble plutôt défensif et pourrait être entendu au sens de « drôle », « bizarre ». Les commentaires suivant semblent confirmer cette sensation d'inquiétante étrangeté : « Il y a quelque chose de sombre. Avec les croix, ça donne une drôle d'ambiance, un donjon ». Elle regardera cet objet inconnu un certain temps avant de s'y mettre. Au premier abord, la copie semble relativement fidèle au modèle et organisée à partir du grand rectangle, mais cette reproduction montre aussi que les points de jonction, les attaches ne sont pas marquées : il existe un petit espace vide à chaque intersection, comme si deux lignes ne pouvaient jamais se joindre car il faut retrouver l'origine de l'une pour arrêter l'autre. Chez les jeunes enfants dyspraxiques, les cercles ne sont pas fermés, ou bien il y a un chevauchement. Si les axes médians se croisent, les diagonales ne sont que des demi-diagonales et l'armature interne manque de continuité. On voit la difficulté d'anticipation à la pointe de droite qui fait l'objet d'un raté. Mélodie, me voyant noter, ajoutera : « Cherchez pas, je suis pas douée. ». Puis, elle parlera d'un fait divers au cours duquel un adolescent aurait poignardé un enfant, concluant par cette sentence : « C'est la faute des parents si les enfants sont cinglés ». La reproduction de mémoire est lacunaire avec des bizarreries. Mélodie tente de donner un sens à sa représentation et elle s'appuie sur le langage :« On va faire comme ça pour la baraque, elle est faite à main levée. Le smiley. de côté je sais plus ce qu'il y avait. ». Il manque le croisement des axes vertical et horizontal qui renvoie également à nos axes corporels. Cette absence d'armature interne, de forme cohésive, doté d'un noyau central, nous interroge sur la cohésion et l'organisation du Moi. La croix du bas flotte sans arrimage au reste de la figure, et le losange à peine reconnaissable est rattaché de manière artificielle. La fragilité de l'image du corps s'y donne à voir, et permet d'aborder ce qui est sans doute au fondement de la dyspraxie : la question du corps comme contenant des pulsions et comme point de repère originaire, ainsi que l'aspect relationnel libidinal des fonctions instrumentales. Ce dernier aspect est manifeste au dessin libre après le TAT. Le commentaire de Mélodie est le suivant : « C'est l'héroïne de mon histoire, elle a des pupilles, c'est une de ses caractéristiques. Elle fait comme sa mère, elle tombe amoureuse d'un elfe qui n'est pas de sa race, ça fait des métis ! ». Effectivement, le personnage fictif semble hybride avec ses ailes. La facture du dessin est relativement infantile et, si l'héroïne a des ailes, elle n'a pas de mains. Ceci évoque, tout de même, la préhension, la motricité, la relation, voire l'auto-érotisme. Comme je rentre d'un colloque au cours duquel les contes ont été évoqués, cette héroïne mutilée m'évoque le conte « de la jeune fille aux mains coupées » qui appartient à une série de contes mettant en scène la femme bannie, dont Peau d'âne fait partie : dans ces contes le père veut épouser la fille parce qu'elle est un duplicata, un double parfait de la mère morte ou mourante, ce qui est évoqué dans le commentaire de Mélodie. Ici les grandes ailes semblent venir compenser l'infirmité qui peut apparaître aussi comme une sorte de passivité initiatique avant l'accès à la féminité. Les ailes ne signent-elles pas la non-appartenance humaine ainsi que le désir d'échapper à la condition humaine, au corps, au désir ?

Les projectifs pour lesquels je manquerai de temps viennent apporter un éclairage supplémentaire concernant la relation au corps, aux imagos parentales, et à l'espace de la relation. On trouve, au Rorschach comme au TAT, les indices d'une grande vitalité fantasmatique, mais aussi le maintien d'une adaptation à la réalité. Mais ce qui frappe le plus, à nouveau c'est l'extrême hétérogénéité du fonctionnement, avec des dénivellations importantes du fonctionnement mental, dont Anzieu disait qu'elles étaient propices à la créativité. Par le Rorschach, s'expriment à la fois des contenus flous, indéterminés, avec un recours minimal au formel - les déterminants sont souvent doubles - et tous représentés, et des réponses élaborées, voire originales, ces deux aspects pouvant se trouver réunis dans une même réponse. Il en est ainsi de la réponse 8 de la planche II : « Du brouillard, une sorte de brouillard, beaucoup de brouillard, ambiance glauque et flamboyante à la fois, un peu de sang, un peu de ténèbres, ça fascine ». Mélodie exprime parfaitement sa fascination pour un percept confus qu'elle semble avoir construit en passant directement de l'éprouvé à la représentation symbolique, comme si une étape avait été sautée. Le type de résonnance intime très dilaté (7K/7,5? C) marque, à la fois, l'extrême réceptivité et les capacités de symbolisation. Il est un autre exemple qui s'inscrit dans la continuité de la réponse 9 de la planche III : « C'est deux humains qui se regardent, une image symétrique, une scène qui représenterait l'amour. ». La relation de type spéculaire est gelée. Elle est ensuite mise en scène de manière intellectualisée, abstraite - qui évite le corps - Ceci peut s'inscrire également dans le processus d'adolescence. Car c'est, en effet, bien la question de l'adolescence de Mélodie qui est interrogée à travers les aspects dysharmoniques de son fonctionnement. Est-ce la pression pulsionnelle sexuelle qui amène la belle réponse qu'elle me fait à la planche VII : « Peut-être des demoiselles qui se montrent leur derrière ; elles ont de grosses jupes pour cacher le démon qu'elles portent » ? Il s'avère que le démon est un « monstre », voire un « chien-loup », selon Mélodie. Sans doute influencée par mon contre-transfert négatif à l'endroit de la mère réelle, j'y ai vu une imago maternelle fascinante et redoutable, un être hybride métissé. Cela mérite, sans doute, discussion. Que dit la planche IX ? Mélodie y évoque    « des nuages colorés (et) au milieu, à peine visible, une sorte de château. Une longue tour se dresse un peu comme un obélisque, elle domine. Un monde perdu, caché ». Mélodie m'avouera qu'il s'agit là de sa planche préférée car « elle aime bien l'histoire du monde perdu, cela (la) fascine ». Je la crois volontiers, à la fois, fascinée et pétrifiée par un espace maternel dans lequel elle pourrait se perdre. Cet espace du double narcissique la protège en même temps des angoisses de mort. J'ai également pensé que sa grande vitalité psychique et que ses capacités intellectuelles pouvaient l'aider à créer son propre espace de représentation et d'action. J'ai donc fortement déconseillé l'orientation en SEGPA et j'ai proposé la sortie complète de l'UPI pour rejoindre la classe de 4ème  à temps complet en cours d'année. Dans cette perspective la dyspraxie m'a été fort utile pour argumenter mes propositions qui étaient de soutenir l'ouverture relationnelle et intellectuelle de Mélodie.

Je vais conclure par une devinette, avec la « confession d'un dyspraxique », à un ami. L'auteur de ces lignes, selon moi, n'est nullement connu comme un dyspraxique. Peut-être d'ailleurs allez-vous le reconnaître ! Ce personnage très connu par ailleurs écrit donc : « L'idée m'est également venue que tu me considères comme un gaucher partiel (.) Je ne me rends pas compte d'une prédominance de la gauche, maintenant ou dans mon enfance. Je dirais plutôt que, dans mes jeunes années, je possédais deux mains gauches. Il n'est qu'un seul point ou je ne te contredirais pas. J'ignore si les autres gens situent nettement et immédiatement chez eux et chez les autres, leur droite et leur gauche. En ce qui me concerne, il fallait autrefois que je réfléchisse pour savoir où était ma droite, aucune sensation organique ne me l'apprenait. Pour m'en rendre compte je devais aussitôt faire semblant d'écrire. Aujourd'hui encore je suis obligé de réfléchir pour distinguer, d'après la position des gens, leur main droite et leur main gauche. (.) Il est possible que mon misérable pouvoir de détermination de l'espace vienne de là, d'où l'impossibilité où je me suis trouvé d'étudier la géométrie ou les sciences apparentées à la géométrie ». Laissez-moi livrer à votre réflexion un deuxième extrait : « Un jour, où par un brûlant après-midi d'été, je parcourais les rues vides et inconnues d'une petite ville italienne, je tombai sur un quartier sur le caractère duquel je ne pus rester longtemps en doute. Aux fenêtres des petites maisons on ne voyait que des femmes, fardées, et je m'empressai de quitter l'étroite rue au plus proche tournant. Mais, après avoir erré quelque temps sans guide, je me retrouvai soudain dans la même rue où je commençai à faire sensation, et la hâte de mon éloignement n'eut d'autre résultat que de m'y faire revenir une troisième fois par un nouveau détour. Je ressentis alors un sentiment que je ne puis que qualifier d'étrangement inquiétant. ». Vous l'avez reconnu, il s'agit de Freud ! Le premier texte est extrait d'une lettre à Wilhem Fliess en date du 4 janvier 1898, publiée dans Naissance de la psychanalyse. Le deuxième texte est extrait de L'inquiétante étrangeté. Nous y retrouvons la fascination-répulsion pour la femme au démon caché sous la jupe et son monde perdu ! Il fallait sans doute être plus ou moins dyspraxique pour créer les topiques, ces représentations spatiales fictives de l'appareil psychique, ce qui a constitué certes, une blessure narcissique pour l'humanité, comme le dit Freud, mais également un de ses plus beaux voyages dans le monde caché du langage.