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Pourquoi l'antisémitisme ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°139 - Page 12-14 Auteur(s) : Georges Pragier
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Pourquoi l'antisémitisme ?
Et si Freud s'était trompé...

Dans l'après-coup d'un trau­matisme survenu pen­­dant l'exil de sa fa­mille en Uruguay, le petit Jean-Claude devenu adulte et psychanalyste se remémore et questionne : « Et si Freud s'était trompé ? ». Agé de 8/9 ans, le jour de Pâques, à Monte­video, alors qu'il attend ses camarades pour son football journalier, c'est une toute autre partie qui va se jouer. En toute bonne foi, ses jeunes condisciples lui font prendre conscience brutalement que, comme Freud, puisque « ses parents étaient juifs, il est lui-même resté juif ». Il est donc accusé d'être le complice d'un déicide et traîné de force à l'Église pour    « être lavé de ce crime ». Stoloff se souvient avoir éprouvé le sentiment vital de la nécessité d'une résistance à cette agression. Élevé dans une famille laïque qui a pu fuir la France et les persécutions dont les juifs étaient l'objet, l'auteur souligne d'emblée la pluralité des judaïsmes. Pour lui, l'élément religieux n'est qu'un des multiples facteurs qui le définissent dans l'imaginaire occidental et il rend compte de son vécu passé au crible de son propre processus analytique.

Analyse de l'hypothèse freudienne
Cette prise de conscience conduit Jean-Claude Stoloff à placer en exergue de son introduction cet extrait de L'homme Moïse : « Nous découvrons avec surprise que le progrès a conclu un pacte avec la barbarie avant de décliner les multiples variétés d'antisémitisme dont l'approche ne peut être exclusivement psychanalytique et doit s'articuler avec les abords anthropologiques, historiques et théologiques. Avant l'arrivée des nazis à Vienne, Freud privilégiait les conséquences des intrications multiples entre représentation psychique de la divinité et représentations variées de la paternité, notamment celles du père mort de la horde primitive. Il en est résulté pour Freud que les juifs seraient détestés, souvent inconsciemment, non seulement parce que le père a été tué par ses fils mais surtout et plus spécifiquement, contrairement aux adeptes des autres religions monothéistes, parce qu'ils n'ont pas reconnu leur forfait (p.146).» 

Quand Freud est contraint à l'exil, comme la famille du petit Jean-Claude, il estime « in­croyables » les motifs profonds d'une résurgence massive de l'antisémitisme dans une Allemagne aussi avancée sur le plan culturel et intellectuel. Il se focalise sur l'enracinement inconscient du phénomène religieux et tout particulièrement du monothéisme « pur ». Estimant, à tort pour Stoloff, que le christianisme fut un progrès du point de vue de l'histoire des religions, Freud défend l'hypothèse d'une nécessaire reconnaissance du meurtre du père comme c'est le cas dans le christianisme. Puisque le meurtre est encore dénié par le judaïsme, Freud le qualifie, en se référant à une métaphore archéologique, de religion « fossile ». Pour Stoloff, c'est à cette supposée position    « régressive » que Freud attribue la source principale de l'antisémitisme. Ce refus de reconnaître une mise à mort de Dieu s'associe à des contradictions. Ainsi, Freud écarterait toute allusion au mysticisme juif pour mieux souligner l'importance accordée au retour du refoulé    « polythéiste barbare » et de l'idolâtrie à travers le culte de Marie. Enfin, avec le refus des juifs de se convertir au christianisme, nouvelle religion post-fossile, se serait encore accentuée l'hostilité envers les juifs. En empêchant la reconnaissance du meurtre, ils interdiraient la potentialité de laver l'humanité de ce péché.

Au-delà d'un « fourvoiement », un point de vue psychanalytique
Pour comprendre au mieux la critique de la thèse freudienne, dont l'auteur se demande s'il constitue un fourvoiement, le lecteur peut se référer au précédent ouvrage de Stoloff, La fonction paternelle, dans lequel il valorise, entre autres, l'image d'un père respectueux de la Loi et habité par l'amour des ses enfants, approche qui n'invalide pas, pour autant, celle d'un père idéalisé et vengeur mais radicalement distinct de la figure divine chrétienne fascinante dotée d'un narcissisme sans limites. Ce désaccord avec certaines des conclusions de Freud conduit Stoloff à revoir les textes que Freud consacra au phénomène religieux et à ses illusions souvent placées en perspective avec son besoin de faire triompher la raison pour faire progresser la vie de l'esprit. Stoloff estime aussi qu'à la fin de sa vie, Freud reconnaîtrait que la religion n'est pas exclusivement un bloc d'illusions mais aussi « une forme d'objet transitionnel collectif... irréductible à la raison et au savoir scientifique.» En évoquant les trois grandes religions monothéistes, Stoloff en déduit que l'antisémitisme, en-deçà du « choc des civilisations » et des problèmes politiques actuels issus des graves tensions qui règnent au Proche-Orient, peut apparaître comme une manifestation d'une haine contre l'avant-garde des monothéismes dont la radicalité et la vitalité se sont maintenues dans l'Histoire. Pour expliquer la réactivation itérative mais aussi contemporaine de la haine du juif,  il cherche à sensibiliser le lecteur aux courants inconscients qui peuvent en rendre compte. C'est donc en psychanalyste et non en anthropologue que l'auteur souligne la prévalence de la figure paternelle, qu'elle soit haïe ou protectrice, dans le monothéisme « pur ». C'est cette relation d'ambivalence qui favorise le « domptage » de la violence pulsionnelle et du désir parricide tel qu'il apparaît dans Totem et Tabou où se trouve déjà, condensés, les divers destins du complexe paternel.

Pour argumenter sa critique des thèses freudiennes, Stoloff procède à un examen de l'impact des interprétations talmudiques du texte biblique originaire pour montrer que, toujours nouvelles et en mouvement, elles invalident le procès en fossilisation. L'auteur propose une alternative à ce point de vue : « les juifs de par leur attachement rigoureux aux commandements et à la Loi, n'en finissent pas de se prémunir contre le retour du fantasme de meurtre du père » (p.146). Que l'acte de mise à mort eut été réalisé ou non, le sentiment de culpabilité inconscient est omniprésent. Pour Stoloff, c'est là que se trouve l'originalité de ses propositions théoriques, la part de haine se trouvant alors projetée sur l'autre, représenté par le juif.

L'antisémitisme, un conflit de filiation ?
Stoloff souligne l'importance de la violence dans la transmission des idéaux religieux, qu'ils soient adorés ou détestés, et il rappelle que ceux-ci ont pour fonction de réguler le narcissisme et le maintien de la cohésion de la communauté religieuse. Il fait alors intervenir la haine de soi, cette selbsthasse, à laquelle Freud a donné tant d'importance dès le début de son oeuvre. Une nouvelle fois, c'est cette relation ambivalente au père qui constitue le fil rouge qui conduit l'auteur à différencier un père tout-puissant idéalisé, héritier du père narcissique vivant dans la horde primitive, d'un père-fonction, garant de la Loi et de l'ordre social, héritier du père mort, assassiné par ses fils. Il en résulte pour Stoloff que si l'on considère, avec Freud, que le fantasme de meurtre du père est prévalent, c'est essentiellement la place accordée, au constant sentiment inconscient de culpabilité qui rend compte des désaccords entre frères monothéistes. Avec un pas de plus, Stoloff, estime que la haine du juif est liée à ce refus de reconnaissance du sacrifice du « fils de l'Homme » et de la « bonne nouvelle ».

Une autre notion est privilégiée par Stoloff : refuser la soumission, c'est aussi admettre  que le messianisme est une « attente infinie » (Leibowitz 2007) destinée à maintenir un esprit anti-idolâtrique et une tension intérieure. Cette mise à mal du moi idéal entraînerait une révolte qui serait une des sources majeure de l'antisémitisme évangélique. Un point de vue psychanalytique audacieux est alors proposé puisqu'il permet de différencier cliniquement moi idéal et idéal du moi pour opposer un christianisme qui souligne la présence d'un Dieu, auquel il est possible de s'unir affectivement, à celui du judaïsme qui accentuerait son absence. Il rappelle que le tétragramme qui le désigne est imprononçable et on sait que les kabbalistes, avec Louria, évoquent un retrait du divin (Tsimtsoum) pour laisser place à l'humain. Surtout, un vécu mystique prend sa source dans le retour à cette phase première du narcissisme du moi idéal, « phase indissociable d'une symbiose avec le corps maternel », en l'occurrence Marie dans le christianisme.

Existe-t-il un noyau inconscient de l'anti-sémitisme ?
Avant Stoloff, quelques rares auteurs comme Rudolf Loewenstein  auquel se réfère l'auteur à propos de l'oedipification et Bela Grun­berger avec Pierre Dessuant, à propos des fondements narcissiques qui distingueraient radicalement judaïsme et christianisme, se sont aventurés dans la recherche d'un point de vue psychanalytique sur l'antisémitisme. Pour Stoloff, « l'absence de prosélytisme » et d'accès direct à l'identité juive seraient « l'une des sources majeures de la haine visant les juifs » (p. 96). Ici résiderait un sentiment de « rejet » projeté alors sur le peuple  juif qui serait le seul à bénéficier de « l'élection » et à refuser, sur un mode aristocratique, une conversion suscitant une envie de lui appartenir qui se transformerait en blessure narcissique source de haine. La loi du sang prévaudrait alors sur la foi.
En évoquant un « noyau inconscient de l'antisémitisme », Stoloff recherche le terreau sur lequel s'est développé une hostilité et une rupture radicale avec le judaïsme et son corollaire, la haine du juif. Pour lui, ce serait dans l'approfondissement, exclusivement interne à lui-même et dans le maintien d'un statut minoritaire avec rejet de la conversion d'autrui qu'elle résiderait. Il en résulterait (p.101) une permanence du « conflit » avec la figure paternelle associée à une impossibilité de rédemption, de salut et d'accès à la mystique avec sa proximité immédiate avec Dieu. Elle s'appuierait sur l'opposition traditionnelle entre religion du père et celle du fils. L'accusation itérative, au cours des siècles, de meurtre rituel imputant aux juifs l'utilisation de sang chrétien en vue de la préparation du pain azyme de la fête de Pâques  actualiserait le fantasme de meurtre du Christ, enfant merveilleux uni à sa mère.

Ainsi, Stoloff en arrive à introduire la deuxième source essentielle de l'édification du sentiment religieux, les retrouvailles imaginaires de l'objet narcissique primaire maternel, sur un mode symbiotique, pouvant aboutir à un moi idéal qui peut se satisfaire dans la dimension mystique de la vie religieuse. En somme avec cette différenciation avec l'idéal du moi rigoureux prévalent dans le judaïsme, l'auteur apporte une clé à la compréhension d'une certaine forme d'antisémitisme et c'est en cela qu'il se distingue de Freud qui se serait donc « trompé » en sous-estimant la dimension maternelle narcissique du sentiment religieux.

Un subtil essai de psychanalyse appliquée
Psychanalyste dans la cité, Stoloff offre au lecteur une source intarissable de réflexions  sur l'antisémitisme et les rédacteurs du texte biblique. Certes, on peut se demander s'il est opportun d'amalgamer figure paternelle et figure divine, mais il nous apparaît nécessaire que les analystes fassent des incursions dans le socius pour ne pas perdre le contact avec la réalité matérielle qui l'entoure, et éviter ainsi un enfermement mortifère dans une tour d'ivoire désaffectée. Dans une période dominée par une confusion entre les différentes formes d'antisémitisme, souvent camouflées en antisionisme politique, Stoloff utilise à bon escient sa lecture de penseurs comme Scholem, Levinas, Blanchot, Leibowitz, Girard, Poliakov, Vernant qui ont travaillé cette question. Après ses deux ouvrages récents sur Interpréter le narcissisme (2000) et La fonction paternelle (2007), l'auteur a le grand mérite de nous apporter ici une clinique de l'antisémitisme qui s'appuie sur une métapsychologie intégrant ces deux pôles essentiels de la vie psychique. Stoloff constitue ainsi une trilogie qui aboutit à isoler les sources principales de la haine du juif. Comme Freud, avec sa propre expérience infantile du chapeau du père jeté dans le ruisseau, Stoloff enrichit son questionnement par l'affect vécu. On peut remercier l'auteur de la vitalité de ses interprétations plurielles qui font apparaître des déplacements de la haine du père sur la haine du juif mais aussi la place du narcissisme primaire soutenu par la mère. Le lecteur pourra ainsi mieux repérer chez lui-même comme chez ses patients l'impact du moi idéal et de l'idéal du moi dans la vie comme dans la relation transférentielle à l'analyste.