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Construire et soigner la relation mère-enfant
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°139 - Page 14-15 Auteur(s) : Pierre Delion
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Construire et soigner la relation mère-enfant

Marie Dominique Amy nous avait déjà enseigné de belle ma­nière comment faire aujourd'hui avec un enfant autiste pour lui apporter ce dont il a besoin en matière de soins et d'éducation. Le succès de son livre a montré à quel point elle chantait juste dans un domaine dans lequel les discordes sont dominantes. Aujourd'hui, elle nous propose un ouvrage centré sur la relation mère-enfant, aussi bien sur sa construction que sur les soins qu'elle nécessite parfois en raison des différents avatars de sa déconstruction. Mais le simple fait de parler de construction de la relation mère-enfant est déjà une prise de position. En effet, « l'idée que la maternité relève de l'instinct et serait innée continue à être répandue chez les mères et dans beaucoup de familles », et contribue sans doute puissamment à mettre en danger cette relation primaire et avec elle toute l'élaboration d'un noyau familial et « le long parcours que parents et enfants entreprennent et poursuivent ensemble ».

Dans une première partie, M.-D. Amy nous propose sa version de l'instinct maternel comme utopie, en reprenant, à partir des grandes contributions, les éléments concrets et confortés par les observations cliniques, scientifiques et contre-transférentielles. Elle insiste sur les concepts d'interactions et de respect de la femme dans ses spécificités, notamment en matière de désir d'enfant. Il lui paraît indispensable de lutter contre cette fausse évidence que le désir de maternité serait naturel, conduisant ainsi celles qui ne l'éprouvent pas vers une culpabilité peu mobilisable. Et de même pour les pères. Rappelant les aléas de cet instinct maternel peu explicite, l'auteur montre que c'est dans l'interaction que le bébé et ses compétences, rencontre une femme qui, lorsqu'elle les accueille et les reconnaît devient mère progressivement. Accordance et réciprocité forment ainsi un premier couple qui facilite cette histoire partagée. Intéressée par les aspects originaires et archaïques, elle revisite pour nous quelques-uns de ces fondamentaux, et rend très vivants ces premiers pas de la construction du lien, notamment autour de ce point central qu'est la bouche, mais aussi la main et les premières danses qu'elles instaurent ensemble, à base de rythmicité, d'imitations en interaction.

Dans une deuxième partie, elle décrit ce qu'elle nomme la clinique des dérives. A partir de plusieurs formes pathologiques, elle étudie les difficultés de la construction de la relation primitive. C'est d'abord l'autisme qui est choisi comme paradigme de la fermeture au monde à l'intérieur de carapaces qui doivent devenir à nouveau une enveloppe peau-psyché pour faciliter l'expression des interactions sans régression sur la clôture autistique.Puis quelques exemples puisés dans sa large expérience de thérapeute familiale, donnent des indications sur les chemins suivis lorsque l'atmosphère familiale est incestuelle, dépressive, repliée sur un secret ou obsédée par une relation univoque.

Dans sa troisième partie, elle reprend la question des soins nécessaires lorsque la relation mère-enfant s'est enlisée dans une difficulté insurmontable. A propos de ces difficultés, elle nous aide à repenser non seulement la construction du lien mère-enfant, mais plus généralement celle de la famille, jusques et y compris aux grands-parents qui peuvent aider ce travail à certaines conditions non intrusantes. La notion de partenariat familial me semble une excellente nouvelle à ce sujet ! Et une fois toutes les critiques et tous les dangers débusqués dans la construction de ce lien très spécifique entre l'enfant et sa mère, arrive le temps pour M.-D. Amy de nous amener à redéfinir l'amour maternel. Elle reprend l'histoire du concept de désir, et enrichit la réflexion sur l'amour de celle de tendresse, à partir des travaux de Freud et de Winnicott. Elle nous livre une très intéressante contribution sur la résonance et l'intuition-miroir, en s'appuyant sur les ressources musicales qu'elle connaît bien. Pour elle « intersubjectivité et subjectivité naissent conjointement grâce à une résonance réciproque », et sur le modèle de la résonance musicale, ce « phénomène naturel en vertu duquel le son émis par une source sonore se trouve en réalité accompagné d'un certain nombre d'autres sons vibratiles dont l'ensemble caractérise le timbre qui lui est propre », elle nous propose de l'appliquer au bébé et à sa mère. Car, ajoute-t-elle, ce sont de ces « résonances que vont naître l'harmonie et le contrepoint mais aussi parfois les dissonances qui alimentent le quotidien relationnel ». Et dans ce contexte, « l'intuition-miroir » de la mère, l'aide à ressentir ses propres vécus archaïques sensoriels et perceptifs en harmonie avec ceux de son bébé.

Ce livre passionnant réalise ce tour de force qui consiste à expliquer clairement mais sans simplifications abusives les concepts en rapport avec la complexité de l'être humain, et notamment ceux qui concernent sa construction. Et à chaque fois que l'abstraction pourrait intellectualiser la présentation, M.-D. Amy introduit une histoire de nature à nous aider à comprendre en clinicien ce que la seule pensée ne contenait pas en elle. Elle illustre à mes yeux l'incontournable réflexion sur la psychopathologie réécrite à l'aune de la clinique. Et c'est pour toutes ces raisons que je recommande particulièrement cet ouvrage à tous ceux, aussi bien professionnels que parents, qui souhaitent mieux approcher ce phénomène central de notre humanité : la construction du lien entre un bébé et sa mère dans une famille.