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Ludwig Binswanger
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°143 - Page 17-19 Auteur(s) : Christian Chaput
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Ludwig Binswanger
Entre phénoménologie et expérience psychiatrique

La pensée de Ludwig Binswanger est longtemps restée inaccessible aux psychiatres et psychanalystes français : éclatement éditorial, traductions tardives. On pourrait aussi ajouter « une sorte de résistance psychanalytique », l’importance prise par Lacan d’un côté et les « anglo-saxons » de l’autre, qui volontairement ou non avait pour effet d’occulter le travail considérable du psychiatre suisse fondateur de la Daseinsanalyse. Et pourtant, collaborateur de Bleuler à la fameuse clinique du Burghözli où il rencontre Jung, qui le présentera à Freud en 1906, Binswanger prend ensuite la direction du sanatorium de Bellevue à Kreuzlingen, auquel il saura donner une réputation internationale, notamment dans le traitement et la psychothérapie des psychoses. Une amitié sans faille unit Freud et Binswanger jusqu’à la mort du fondateur de la psychanalyse, ainsi qu’en témoigne une abondante correspondance, où désaccords conceptuels, tentatives de séduction et pourquoi pas aussi une forme de jalousie parfois ne le cèdent en rien à une affection et une curiosité réciproques.

Quand on sait comment Freud savait « chauffer » ses interlocuteurs (je fais référence notamment à la correspondance avec Fliess), on peut mesurer la force de Binswanger pour avoir su à la fois maintenir le lien et structurer sa pensée et sa méthode propres. Binswanger a d’abord appelé sa façon de penser l’homme malade une « anthropologie clinique », avant qu’elle ne prenne la forme et le nom de Daseinsanalyse. Psychanalyse et phénoménologie seront toujours les deux sources de sa pensée ; son questionnement à leur égard sera permanent et évolutif, en confrontation permanente avec l’observation empirique des malades dont il s’occupe. C’est cela qui lui permettra de forger des concepts originaux.

Caroline Gros, qui a traduit en 1998 Le problème de l’espace en psychopathologie, a choisi dans cette monographie d’« investiguer les étapes les moins connues de la constitution de la pensée de Binswanger, à savoir celles qui concernent l’amorce de sa pensée (1907-1957) », c’est-à-dire avant ce qu’il est convenu d’appeler le retour vers Husserl.

La psychanalyse est incontestablement la matrice de la réflexion du psychiatre suisse,     « l’impulsion initiale pour réfléchir les fondements scientifiques de la psychiatrie et réformer les pratiques thérapeutiques ». Caroline Gros cite Binswanger s’adressant à Freud : « En ce moment je suis tellement plongé dans les travaux théoriques préliminaires de mon prochain livre qui sera consacré essentiellement à la psychanalyse que j’ai de longues conversations dans ma tête avec vous ». Ce livre bien sûr ne parut jamais, même si Binswanger verra toujours en Freud le précurseur, celui « qui a plus contribué à la compréhension de l’histoire intérieure de la vie de l’homme que quiconque avant lui ». Il se servira de la psychanalyse à la façon d’une heuristique (comme le souligne Caroline Gros). Cette heuristique met au jour un matériau puisé à la source de son expérience de l’être humain en tant qu’appareil psychobiologique et auquel il s’agit de donner une signification anthropologique en tant que direction fondamentale de sens de l’être humain. Il ne s’agit donc plus du pourquoi du symptôme à la recherche d’un conflit ancien, mais du comment l’être humain devient un être humain malade. Les cas de Gerda et plus tard celui de Susanne Urban sont à cet égard plein d’enseignements. Mais de Gerda à Susanne Urban, le cheminement intellectuel est long.

En fait, c’est le rapport au corps et à sa fonction psychique qui différencie la pensée de Binswanger de la conceptualisation freudienne. Chez Binswanger, la problématique corporelle se dessine donc autrement que chez Freud. La théorie des stades (oral, anal, génital) n’y est plus pure étape de développement, mais devient un ensemble de directions de sens : par exemple, l’oralité devient, dans l’évaluation de Binswanger, direction orale du vers moi ou du loin de moi ou de la voracité. Donc dynamique !

C’est dire combien le Körper (corps physique) perd de l’importance et combien le Leib, corps propre ou corps vécu, qui est « le lieu où s’actualise à chaque instant l’ensemble des expériences vécues par l’homme » (Henri Maldiney) en gagne. Il ne s’agit plus d’une psychanalyse de l’Homo natura freudienne, mais de l’élucidation  de la façon d’être au monde, d’en être le là, d’y être, autant de traductions possibles de Dasein, à laquelle il conviendrait d’ajouter présence. À ces considérations sur la corporéité vont s’ajouter au fil du temps celles sur le psychique, la spatialité et la temporalité. Mais nous brûlons les étapes.

A côté de la conceptualisation du corps, d’autres questionnements, d’autres réserves, d’autres désaccords apparaissent, justement à propos du psychique : insatisfaction concernant le système pulsionnel en tant que concept-limite entre le somatique et le psychique, réserve à l’égard de l’inconscient freudien et de ce qu’il présuppose, qui, aux yeux de Binswanger, ne trouve pas de traduction efficace dans sa pratique avec les patients psychotiques. Il y a également une opposition marquée sur l’articulation entre psychiatrie et psychanalyse qui, pour Freud, cheminent parallèlement et se complètent, et qui pour Binswanger se croisent, avant qu’il ne finisse par craindre que la psychanalyse ne devienne qu'une pure conceptualisation de la maladie, que la psychiatrie objective. À quoi il faut ajouter le deuil difficile de son fils, qui était associé à tous ses projets, comme le voulait la « tradition familiale » qui a engendré des psychiatres de père en fils. Tout cela pousse Binswanger à prendre intellectuellement de plus en plus de distance avec les conceptions freudiennes.

Or la phénoménologie est contemporaine de ce moment. Binswanger, toujours en recherche, va se tourner vers l’autre élève de Brentano, Husserl. Sans pour autant abandonner les questions psychanalytiques, Binswanger est « ébranlé par la phénoménologie husserlienne », particulièrement les Ideen 1, les Recherches logiques, La philosophie en tant que science rigoureuse, mais aussi les Leçons pour une phénoménologie de la conscience du temps qui datent de 1904-1905 et que l’on trouve citées dans Sur la fuite des idées. Il bascule alors du côté de la phénoménologie. Cette rencontre et son influence sur les théories et la pratique de Binswanger sont remarquablement relevées par Caroline Gros, qui soutient que la découverte de l’intentionnalité, en tant que possibilité de dépassement de la division sujet-objet, met Binswanger sur la voie d’une analyse qu’il n’abandonnera plus. Largement modifiée cependant (par exemple la théorie de l’apprésentation) par Binswanger, elle ne portera que tardivement ses véritables fruits, comme on peut le constater dans les textes des années 1960-1965, années de plénitude, qui ne sont pas l’objet de ce volume. Tout ce passage, autour de Husserl est un des points les plus  remarquables du livre. L’auteur  élucide parfaitement les oppositions, les nouages effectués par Binswanger entre l’intuition de Bergson qui influence largement Minkowski, ami du psychiatre suisse, la psychologie reconstructive de Natorp, les avancées d’Erwin Straus sur le Sens des sens, etc. Cet éveil permanent se concrétise par de nombreuses publications remarquablement analysées par Caroline Gros. Signalons au passage l’appareil de notes adjoint au texte, qui constitue un référentiel précieux des articles et ouvrages de Binswanger.

Années 25-30 : Lecture de Être et temps (Heidegger), nouveau choc, nouvelle source. Binswanger va approfondir à nouveau, de manière fondamentale, sa théorie pendant une dizaine d’années. Il écrit à Heidegger en 1949 : « Je n’ai jamais vu en moi un philosophe, mais seulement quelqu’un qui décrit. (…) Personne ne m’a davantage stimulé que Husserl et vous ». C’est le retour « aux choses mêmes » qui est le propre de la phénoménologie du Dasein, choses qui n’ont rien à faire de la norme et de l’anormalité, mais qui sont le fondement de l’abord psychopathologique de Binswanger. C’est le temps du célèbre article intitulé « Apprendre par expérience, comprendre et interpréter en psychanalyse » publié dans la revue Imago. Chacun de ces termes est discuté à la fois philosophiquement et cliniquement. Caroline Gros apporte outre les références freudiennes (le Moïse de Michel-Ange), les éclairages de Ricœur, de Maldiney, de Dilthey ou de Schleiermacher. C’est à partir de ces années-là que Binswanger entremêle au mieux les fils conducteurs de sa théorie en structurant les rapports entre Körper, Leib et Dasein, avant d’aborder le problème de la spatialité en psychopathologie. Rêve et Existence date de cette époque (juste après la mort de son fils). L’espace orienté, la spatio-thymie du dasein, le Gemüt, sont ici analysés par l’auteur à la fois philosophiquement et cliniquement. L’homme malade, comme l’homme sain, est une « présence » (en échec temporaire dans la maladie mentale), « présence à soi », une présence « au monde », présence « à l’autre ». Mais comment analyser cette présence à l’autre ? Nouveau virage, qui l’éloigne de Heidegger, sur ce point précis de l’autre et ce qui nous y relie.

Binswanger remet en question la primauté de la Sorge (le souci heideggérien), adopte le point de vue de la Liebe (l’amour), qu’il ne faut pas entendre au sens psychologique, mais comme condition spatio-thymique d’ouverture au monde, au « tu » et plus fondamentalement à l’être ensemble. L’amour et la « nostrité » sont vraiment ce qui le sépare du philosophe du Dasein et amorce « le retour vers Husserl » (terme que n’aurait sans doute pas cautionné Binswanger, qui ne quitte pas le « sol de la Daseinsanalyse »), mais constitue surtout une forme d’assomption de ses propres positionnements théoriques et thérapeutiques. On pourrait dire de Binswanger qu’il ne s’arrête jamais. Esprit en quête perpétuelle, il approfondit sa recherche de manière ouvrante, prenant chez chacun, il choisit, garde et avance, toujours enthousiaste, jamais soumis. « Le moment formateur précède toujours le moment créateur » écrit Caroline Gros, qui poursuit ainsi : « il ne se laisse enfermer dans aucune théorie et laisse parler son être de thérapeute… Les étapes se succèdent sans qu’aucune n’annule la précédente ».

Cet amoureux de la psychiatrie, comme il se baptise lui-même, se pose toujours le « problème de l’impossibilité de comprendre le psychique en dehors de sa double parenté avec l’organisme psychophysique et avec l’ordre spirituel et historique » … « Le sens ultime de l’œuvre binswangérienne est que la psychiatrie se constitue comme l’unité de deux moments, en tant que science empirique et herméneutique phénoménologique ». Livre riche donc, à la minutieuse précision et qui apporte un éclairage remarquable sur la naissance de cette pensée chez quelqu’un qui disait cependant à Jacques Schotte : « N’oubliez pas, mon jeune ami, que Freud a toujours eu raison ». Parole qui reste énigmatique, mais qui me paraît ouvrir à une rencontre utile entre daseinsanalyse et psychanalyse, à condition de savoir précisément de quoi on parle.