La Revue

Le statut de la femme dans la médecine : entre corps et psyché
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°143 - Page 24-25 Auteur(s) : Stéphanie Staraci
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11ème colloque Médecine et Psychanalyse, Paris, 15-17 janvier 2010.


Pour son 11ème colloque, la Société de Médecine et de Psychanalyse a organisé trois jours de communications autour du statut de la femme dans la médecine, entre corps et psyché. La fécondité de ce colloque repose sur le croisement des témoignages issus de la pratique et de la réflexion des intervenants dans le champ de la médecine et de son histoire, dans celui de la psychanalyse, de l’éthique, de l’anthropologie, du juridique et de la sociologie. Les intervenants ont montré la pertinence et l’actualité d’un dialogue entre somaticiens et psychanalystes dès lors que les questions traitées l’ont été à partir du vif des pratiques respectives, dans la rigueur de leurs méthodes et de leurs concepts spécifiques.

L’histoire des femmes dans la culture, dans la psychanalyse et dans la médecine montre l’insistance de ce que, trop souvent, on a appelé une revendication. Le point de convergence peut s’inscrire dans ce postulat où la femme est bien souvent pensée dans un système dualiste psyché/soma, homme/femme dans lequel s’inscrit le féminin. La féminité nous confronte à l’insistant paradoxe de ce que Freud nomme : le roc biologique, c’est-à-dire le socle sur lequel vient s’articuler la construction du psychisme féminin. C’est avec sa conférence sur La féminité en 1932, que Freud renonce à penser le devenir femme de la petite fille en contrepoint de la sexualité du petit garçon. Mais cette avancée ne contredit pas la phrase qu’il disait avoir emprunté à Napoléon et qu’il se plaisait à rappeler : « l’anatomie c’est le destin ».

L’univers de la médecine se prête à illustrer les pièges de cette formule mais également les pièges que contiennent les demandes des femmes. Les paramètres ont changé, les techniques ont évolué, les familles sont en mouvement et les risques de l’instrumentalisation de la médecine ne sont pas moins importants que ceux de l’instrumentalisation des corps. La grossesse pour autrui semble alors cristalliser ce que veut la femme et ce que peut la médecine.
La médecine et les bio-technologies amènent aussi à renforcer certains clivages entre corps et psyché. Une des dissociations à l’extrême serait le recours à l’utérus artificiel. De moins en moins utopique, la perspective d’une offre de gestation entièrement artificielle, ou en tout cas extérieur au corps de la femme, amène à questionner ce qui sous-tend la sexualité humaine, mais également la spécificité sociale des femmes. Lorsqu’elle est, par la médecine, sollicitée par son corps et en son corps, la femme est au cœur de l’évolution dans une tentation à vouloir se dégager, se libérer de l’incarnation du corps biologique.

La proposition de ce colloque, selon la formule de Danièle Brun, entre corps et psyché, doit nous amener à penser que l’un puisse inclure l’autre, en dépassant un système de pensée dualiste. Le corps inclut la psyché. C’est la possibilité d’inscrire un discours et une histoire dans le biologique. Le corps de la femme est un lieu où une narration s’inscrit. Par ailleurs, le corps de la femme présente en outre la caractéristique d’être particulièrement soumis aux effets du temps. Ainsi, le psychisme féminin aura à accomplir depuis l’enfance une série de périlleuses mutations l’amenant à changer d’objet d’amour pour se tourner vers l’homme, en s’identifiant à sa mère pour au final retrouver une identification phallique dans l’âge avancé.

L’apparition de la menstruation, à la puberté, nécessite une élaboration délicate, que nous retrouvons dans la clinique des adolescentes, du fait de sa maturation génitale et de la promesse et/ou de la menace de la fécondité qu’elle implique. Plus tard, la ménopause somme la femme de mettre un terme à la possibilité de faire ou de ne pas faire un enfant. Cette étape de la ménopause nommée castration blanche, remet en jeu les problématiques de la castration. Certaines femmes peuvent alors être confrontées à l’impossibilité de renoncer à cette potentialité d’engendrement.

Dans la complexité de ces transformations se conjuguent la réalité du corps et la prise en compte du temps qui scande toutes ces étapes, alors même que l’inconscient pour sa part est intemporel. La vieille femme que nous devenons demeure au fil du temps la fille de nos conflits infantiles. L’avancée dans le grand âge, nous dit Catherine Caleca, contrairement à ce que pensait Freud, ne dispense pas le psychisme du long tissage de cette complexe alchimie que constitue l’élaboration du féminin.

Construire, reconstruire, transmettre, anticiper, prévenir, garantir : telles sont désormais les aptitudes de la médecine qui connaît une féminisation croissante. Certaines spécialités de la médecine sont des viviers d’interrogations sur le statut de la femme entre corps et psyché. Citons la gynécologie-obstétrique avec tous les risques et les enjeux de la transmission qui ont été abordés avec la génétique autour de l’X fragile. C’est une articulation entre transmission biologique et transmission psychique d’une part, entre identité personnelle et identité familale d’autre part.

Enfin, le rapprochement réalisé par le thème du colloque, entre les termes femmes et médecine, induit spontanément une lignée de pensées orientées vers le maternel, la notion de soin dans la médecine venant articuler la fonction psychique qualifiée de maternelle. La maternité est cette perpétuelle renaissance où la génitrice se construit en dépassant la génitrice qu’elle est. C’est une articulation entre transmission biologique et transmission psychique d’une part, entre identité personnelle et identité familale d’autre part. Face aux avancées de la biologie, peut-on dire aujourd’hui qu’on ne naît pas femme ? 

Simone de Beauvoir est venue débiologiser le statut de la femme en la situant dans l’histoire des sociétés patriarcales qui en ont fait un objet, pour l’élever au rang de sujet. Cette avancée est menacée aujourd’hui d’une double pression : d’une part par la dévalorisation de la maternité par l’auteur du deuxième sexe, et de l’autre par une maternité ramenée par le biologiste techniciste à un instinct de l’espèce.

Aujourd’hui, comme le souligne Julia Kristeva, la femme se construit, se crée et s’invente à partir de ce dédoublement entre la biologie et le sens. La femme se crée dans et par cet art-science-connaissance-sagesse qu’est la maternité. Femme amante, femme mère, femme exerçant un métier : la liberté au féminin se construit dans cette polyphonie.