La Revue

Sur la pulsion de mort, création et destruction au coeur de l'humain
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°144 - Page 13-15 Auteur(s) :
Article gratuit
Livre concerné
Sur la pulsion de mort
Création et destruction au coeur de l'humain

Par cet ouvrage Robert Samacher rend compte d’un moment de l’histoire, de notre passé collectif qui a été pour lui particulièrement brûlant. Il nous parle de son enfance, celle d’un petit garçon juif dans une famille juive en un temps où il ne faisait pas bon l’être, où la langue de la mère était le yiddish, puis de son expérience de soignant en hôpital psychiatrique, et de sa formation d’analyste à l’Ecole Freudienne. Se plaçant comme « sujet clinique » à l’époque de la Seconde Guerre mondiale, ensuite à l’époque de l’enseignement de Lacan et de Solange Faladé, époque qui a vu une grande évolution de la psychiatrie, il nous propose un texte d’une grande richesse, peut-être trop (l’éditeur n’aurait-il pas dû le proposer en deux volumes ?), mais, écrits dans son style d’une grande clarté, les concepts analytiques qui éclairent son parcours ne pèsent pas. Le sous-titre Création et destruction au cœur de l’humain indique bien que la dualité pulsionnelle fondamentale, avec ses occurrences dans le vivant, est le thème principal.

Comment présenter un ouvrage de cette ampleur et de cette qualité ? Je vais essayer plutôt d’en parler à partir de ma propre subjectivité, comme l’auteur nous y autorise puisque c’est de la sienne qu’est tissé son livre. Au commencement il y eut pour Robert Samacher la barbarie nazie. Comment penser la violence quand elle atteint l’extrême du barbare, quand elle est pire que l’esclavage ; qu’elle est une abomination, un abominable à penser ; qu’elle est ce qui n’aurait pas dû arriver : un Réel, l’impossible, au sens lacanien. Mais ça s’est produit, a déferlé, a balayé toutes les constructions symboliques et, au premier chef, les constructions juridiques. Une barbarie qui ne reconnaissait pas en être une, puisque s’exerçant sur des « sous-hommes », des choses, infiniment moins que des esclaves. Quel sens peut bien avoir « sous-homme », j’entends du point de vue de la nature et non du malheur d’être désigné comme tel ? Cette question n’est-elle pas impénétrable pour quiconque est sujet du droit, vivant dans un Etat de droit, basé sur l’Habeas corpus selon lequel tout individu a un corps propre dont lui seul est propriétaire, ce qui est le fondement de la liberté individuelle. Le rapport d’homme à homme ne peut procéder que du Logos. Habeas corpus que nous pouvons retrouver dans la barrière des biens et qui, selon Lacan, nous protège de la jouissance de la Chose et qui est si bien décrite par l’auteur dans son livre. Mais peut-être aurais-je souhaité trouver plus de réponses quant à ce qui fait la force de la judéité, du sentiment d’être juif, en particulier quand ce sentiment ne s’appuie pas sur la religion. Je vais m’aider de Freud pour m’exprimer.

Freud écrit très tranquillement dans Sigmund Freud présenté par lui-même (octobre 1924) : « … mes parents étaient juifs, je suis moi-même resté juif… » ou encore, dans la préface à l’édition hébraïque de Totem et Tabou : « Je ressens ma nature comme juive et ne voudrais pas en changer … » et aussi : « J’ai toujours eu un fort sentiment d’appartenance à mon peuple et je l’ai également nourri chez mes enfants. » Et quand il tente d’expliquer ses sentiments il doit reconnaître que très vite les mots lui manquent : « Ce qui me rattache au judaïsme n’est pas la foi, ni même l’orgueil national car j’ai toujours été incroyant, j’ai été élevé sans religion…». Chaque fois que j’ai éprouvé des sentiments d’exaltation nationale, je me suis efforcé de les repousser comme étant funestes et injustes, averti et effrayé par l’exemple des peuples parmi lesquels nous vivons, nous autres juifs. Mais il restait beaucoup d’autres choses capables de rendre irrésistible l’attrait du judaïsme, beaucoup de forces émotionnelles obscures, d’autant plus puissantes qu’on peut moins les exprimer par des mots, ainsi que la claire conscience d’une identité intérieure, le mystère d’une même construction psychique » (Correspondance, 1926).

Cette dernière affirmation me paraît faire profondément écho à ce que Lacan a pointé comme le sceau qui marque l’infans « avec le sein il reçoit le seing », sceau qui est la matrice de l’idéal du moi. J’ai l’idée qu’avec l’aide de l’enseignement de Lacan, Robert Samacher aurait pu nous en dire plus.
Comme l’indique le sous-titre, la dualité pulsionnelle que l’on peut schématiser par l’ambivalence amour-haine est particulièrement étudiée sous l’angle « création-destruction ». En lisant les développements que l’auteur y consacre, il me semblait entendre le larvatus prodeo de Descartes : « Sur la scène du monde je m’avance masqué. » Lacan commente cette expression dans le Séminaire XI. Ce larvatus prodeo, le névrosé peut le reprendre à son compte ; sur la scène du monde il s’avance masqué. En son cœur il y a la Chose et il tente de s’abriter de la Chose par un certain nombre de barrières. Ce qu’il dissimule, qui lui est intime, c’est une jouissance qui est abominable, qui est un mal. Mensonge du masque que Freud a très tôt découvert, dont l’ampleur ne lui est apparue que très progressivement.

La Première Guerre mondiale a sans doute eu un rôle décisif dans cette découverte. Elle l’a désillusionné. « Illusion : erreur qui se fonde sur un désir », précise Freud dans L’avenir d’une illusion. Le choc devant l’universalité de la violence est particulièrement exprimé dans « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » en 1915. Freud est européen par ses relations et sa culture ; il se sent proche de Shakespeare, de Goethe et de tant d’autres écrivains allemands, français, espagnols (tout jeune il apprend l’espagnol pour lire Cervantès)… il s’enthousiasme pour Rome, l’Acropole, l’ancienne Egypte … « et voilà que la guerre à laquelle nous ne voulions pas croire éclata et apporta la désillusion … désillusion pas tant vis-à-vis des Etats que des individus, dans leur brutalité de comportement, dont on n’aurait pas cru que, participant de la plus haute civilisation humaine, ils fussent capables ».

Bien des phrases de ce texte seraient à citer. Une dernière : « les citoyens les plus secourables, les fanatiques de la pitié, les philanthropes, se sont formés à partir d’enfants sadiques et de bourreaux de bêtes ». Ne pourrait-on pas situer les premiers germes de la pulsion de mort dans cette désillusion qui, faut-il le souligner, ne concerne pas les Etats ou un inconscient collectif, mais bien l’inconscient individuel ? Il s’agit bien des citoyens ordinaires, ce qu’a mis en évidence d’une manière atroce la barbarie nazie avec sa cohorte de petits fonctionnaires aux ordres. « Banalité du mal », a-t-on dit. Pire que cela : faire le mal procure une jouissance. De cet autre qui est notre semblable, notre image, seule une enveloppe nous est connue. Son cœur nous échappe, agalma dont on peut attendre le meilleur mais aussi (surtout ?) le pire. Ce semblable, nous-mêmes, a une idée derrière la tête, inavouable, y compris à lui-même. Il peut être à nos côtés, de bonne compagnie, parce qu’il est masqué.

La vérité ne peut-elle donc pas se dire ? Serait-elle trop complexe pour être dévoilée, trop tordue pour s’énoncer ? La psychanalyse apprend (devrais-je dire : devrait nous apprendre ?) à ne pas être naïf, candide, elle devrait nous apprendre à perdre notre naïveté. Ici c’est un autre texte de Freud qu’il faudrait citer, Malaise dans la civilisation. Dans une note en bas de page Freud regrette que l’éducation ne prépare pas les jeunes à l’agressivité dont ils sont destinés à être l’objet. « Les prescriptions éthiques seraient moins funestes si l’éducation disait : c’est ainsi que les hommes devraient être pour trouver le bonheur et rendre les autres heureux ; mais il faut prévoir qu’ils ne sont pas ainsi. » Et, ajoute-t-il avec humour, «…cacher ceci … c’est équiper des gens partant pour une excursion polaire avec des vêtements d’été ».
Perdre sa naïveté, ce n’est pas ôter le masque mais reconnaître le bienfait du masque parce que le cœur de la Chose a été circonscrit à l’instar d’un dernier abîme. Ce qui reviendrait à renouveler le geste des frères de la horde. Après le temps de jouissance, jouissance du meurtre de ce père oppressant et tyrannique, jouissance de son incorporation, voire jouissance de ses femmes, ils ont reconnu qu’il y a à évider ce lieu de jouissance et à accepter ce vide, et pour cela, dans ce vide, mettre le Nom du Père et assumer la castration. C’est peut-être la seule façon de faire avec la vérité : la dévoiler et se mettre à distance en la masquant. Le sujet a besoin du masque. Sous le masque il a à articuler jouissance et castration, effectuer un parcours en chicane entre les deux. N’est-ce pas l’élémentaire pudeur de laisser voiler ? Etre pudique, peut-être superficiel, par profondeur.

Dualisme pulsionnel, bien sûr, mais Solange Faladé parlait aussi de l’atome amour-haine, c’est-à-dire d’une entité insécable, deux opposés mais toujours ensemble. Dualisme peut laisser entendre qu’il serait possible de séparer les deux tels des liquides non miscibles, comme l’huile et l’eau, ce qui revient à s’illusionner sur la possibilité d’un monde agréable. Atome dit bien que, si loin qu’on pousse la séparation, amour et haine sont intriqués. « Moi casser tête Francis », dit la petite fille au jardin d’enfant. Je vous renvoie au commentaire de Lacan dans le Séminaire I .

Tant d’autres points seraient également à commenter dans cet ouvrage. Il me revient à l’esprit la précision avec laquelle nous est montré le nouage langage-corps à travers les soins affectueux de la mère à son enfant, nouage que les nazis ont tenté de défaire dans leur entreprise de démolition et des corps et de la langue. Ou encore les pages sur la création artistique avec la distinction de la sublimation et de l’œuvre créée avec violence, comme chez Van Gogh, quand l’artiste se brûle au Réel nu. Mais je laisse le lecteur poursuivre avec ses propres réflexions, que cet ouvrage, qui demande à être travaillé, ne manquera pas d’éveiller.