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Psyché, visage et masques
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°144 - Page 15-16 Auteur(s) : Karinne Gueniche
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Psyché, visage et masques

Psyché, visage et masques témoigne de la postérité du dialogue, inauguré par Freud, entre psychanalystes et anthropologues. Ce livre trouve son origine dans une rencontre de janvier 2009 organisée au Musée du Quai de Branly (Paris) par son Département de la Recherche et de l’Enseignement et le Centre d’Etudes en Psychopathologie et Psychanalyse de l’Université Paris Diderot. Il s’inscrit dans la filiation tardive de Totem et Tabou (Freud, 1913) dont il est utile de rappeler le sous-titre Quelques concordances dans la vie d’âme des sauvages et des névrosés. Alors que Freud (1913) ne parle du visage que pour le faire s’absenter dans la cure (« Eros n’a pas de visage pour visiter Psyché » écrit J.-L. Baldacci), Winnicott (1975), qui l’interroge, en fait le lieu du narcissisme. Le visage de la mère, vivant et authentique, devient le miroir pour l’enfant ; vide, mort comme celui d’un masque mortuaire, il l’aspire et le fige dans un abyme sans fond : « Un mort c’est quelqu’un que jamais plus on ne verra » (J. André). Mais si les dualités animé/inanimé, vérité/mensonge peuvent se superposer à la distinction entre visage et masque, l’un des points forts de cet ouvrage collectif discute cette évidence.

Ainsi, la nudité d’un visage n’est pas plus authentique qu’un masque ; elle trahit la psyché comme l’acteur de théâtre sans masque et supposé à nu trompe par ses mots ; sa parole devient masque (S. Braunschweig). De même, le visage grimé, peint ou maquillé des tribus de haute Amazonie a plus à dire de l’identité que le visage nu, essentiellement trompeur. Dans ces peuples, le visage nu, sans attribut, sans artifice, sans qualité, correspond à l’être qui n’a pas d’identité propre. Dénué d’attaches, il est comme l’enfant non encore initié au groupe social ou le fantôme sans lien aux esprits (A.-C. Taylor). Le masque, quant à lui, n’est pas figé. Il a des fonctions assignées et ne les remplit qu’animé, investi d’un corps. Le corps tout entier, qui cache et montre ce qui se dit, peut prendre le relais de la psyché et devenir un masque. Il offre alors une scène qui accueille la dualité pulsionnelle et témoigne du théâtre privé (tels l’hystérique, ou le chaman des peuples de Sibérie (C. Stépanoff). Le masque s’efforce ainsi de rendre visible l’invisible. Sculpté, il est conçu pour être utilisé à l’occasion de cérémonies rituelles, sociales ou religieuses. Porté, il incarne un être qui s’acquitte d’une culpabilité (comme chez les Ougriens de Sibérie décrits par J. L Lambert) ou un personnage qui représente à la fois une divinité et une force de la société humaine. Son porteur est investi des attributs reconnus à cette force divine et sociale et la cérémonie qu’il honore l’inscrit dans un véritable processus de subjectivation. Ainsi, il n’y a pas d’un côté des masques qui relèvent de la fixité et de l’autre des visages qui seraient traversés par l’animation. Le visage serait dès lors l’avatar du masque.

En grec, « prosopon », employé pour tout type de « faces », désigne à la fois le visage et le masque sans qu’il y ait distinction entre ce qui dissimule et ce qui est dissimulé, entre ce qui est devant les yeux et ce qui est donné à voir (H. Parat). La représentation qui témoigne le mieux de cette indistinction, de ce trouble des limites entre le moi et le monde, entre l’intérieur et l’extérieur, entre les vivants et les morts, est la figure de l’Unheimlich (Freud, 1919). Et c’est peut-être là que se situe le véritable enjeu du livre : la dialectique « visage et masque » nous entraîne aux limites, aux frontières, lieu même de l’inquiétante étrangeté qui s’incarne aussi bien dans l’indifférenciation de visages absolument identiques : être plusieurs et avoir un seul visage, unique. Les « peintures noires » de Goya dont parle A. Beetschen prolonge l’interrogation : des visages identiques les uns aux autres sont-ils encore des visages ? En somme, pas plus que le visage ne révèle, le masque ne dissimule. Il est en effet le témoin de l’identité et avec lui de la mémoire et de l’histoire qui la porte (S. Dreyfus-Asséo). Haut les masques. Bas les visages !