La Revue

"Antichrist", film de Lars Von Trier
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°144 - Page 20-21 Auteur(s) : Emmanuel Reichmann, Elsa Calberg
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Antichrist, film de Lars Von Trier

Une femme et un homme font passionnément l’amour. Dernière scène que leur fils de 3 ou 4 ans observe avant de tomber par la fenêtre et mourir.

Dans son film, à travers la perte d’un enfant, Lars Von Trier pose des thèmes universels qui annoncent la complexité des relations entre masculin et féminin, celle de la conflictualité de la psyché humaine et nous offre la possibilité de poser la question du soin psychologique : débat très actuel entre psychanalyse et psychologie « moderne ». A l’image de la psychanalyse et de l’intention du réalisateur, nous avons souhaité défendre la complexité d’une œuvre d’art et d’une méthode face à une simplification réductrice lue dans certaines critiques de ce film qui a été accusé de misogynie, de symbolisme et de sensationnalisme. Pour cela, la conflictualité d’écrire à deux prenait son sens !

Entrons dans le film. Suite au décès de l’enfant, c’est dans un débordement anti-déontologique du mari psychothérapeute que ce dernier décide de traiter sa femme (elle : « On ne soigne pas sa famille », lui : « D’habitude je suis d’accord »). Elle, effondrée, tente d’entrer dans un travail de deuil mais la maîtrise, le contrôle de son mari et la psychologie qu’il prône étouffent l’expression des souffrances et douleurs psychiques (pour lui : « La majorité de l’angoisse est physique »). L’approche rationalisante du mari/thérapeute, déformée par une perversion traumatophile (elle : « Je ne t’ai jamais intéressée avant maintenant, parce que je suis ta patiente), illustre à notre sens une défense extrême face à la souffrance psychique. Les mouvements psychiques habituels au travail de deuil ne pourront qu’être aperçus car déniés par le thérapeute et sa méthode.

L’impossibilité de se rencontrer domine la relation entre ces deux personnes. A la manière d’un comportementaliste, le mari/thérapeute demande à sa femme/patiente d’affronter le versant extérieur de ses peurs en niant leurs origines intérieures, ce qu’elle ressent (lui :
« Fais moi une liste de ce qui te fait le plus peur », elle : « Je ne peux pas juste avoir peur sans savoir pourquoi ? »). De la même manière, l’insistance du mari pour que sa femme passe d’un caillou à l’autre, comme pour qu’elle parvienne à vaincre ses peurs n’a conscience, ni ne traite les souffrances qu’elle éprouve au contact de la pelouse avec ses pieds abîmés. La protection extérieure des chaussures ne suffit pas.

Cette dualité entre conflictualité psychique émergente et défense de son expression nous semble être symbolisée tout au long du film par des choix de réalisation soutenant rigoureusement le propos du film. Nous pensons que les trois qualités d’images séparées par le réalisateur symbolisent trois niveaux psychiques : des images nettes et colorées pour une réalité psychique faite d’idéalisation et maîtrisant tout conflit à l’aide du clivage ; des images fidèles aux lumières et couleurs des choses pour une réalité partageable ; des images floues et nuageuses pour une réalité psychique en lien avec les souffrances et conflits.

Le conflit intrapsychique de la femme nous semble être nourri des souffrances récentes liées à la perte de l’enfant et d’une fragile
organisation moïque. Notons ici le fantasme de culpabilité issu de l’autopsie qui révèle une malformation aux pieds de l’enfant. A l’origine de cela, l’inversion des chaussures remarquée dès la scène d’ouverture était-elle l’effet du conflit d’ambivalence maternelle ? Pendant la majeure partie du film, seule la femme est en contact avec son intérieur. Mais à notre sens une bascule semble se produire, non pas lorsqu’une souffrance se présente à elle (l’autopsie), mais bien plus dans la manière dont cette souffrance et les conflits qui
l’acco­mpagnent seraient en défaut d’accueil et de traitement.

Puis, peut-être au contact de sa femme de plus en plus folle, les défenses du mari se lèvent et laissent place au rêve et donc à l’inconscient. Une image floue lui est enfin attribuée (lui :  « j’ai fait un rêve étrange. », elle : « Les rêves n’intéressent pas la psychologie moderne. Freud est mort, n’est-ce pas ? »). Encore une fois, la rencontre n’est pas possible. Cependant, les nouvelles dispositions psychiques du mari l’invitent à aller découvrir, dans le grenier-inconscient et lampe-analyse-à-la-main, la thèse de sa femme dont le sujet, « l’étude du gynocide des sorcières », nous dirige au cœur du thème principal du film, le rapport entre le masculin et le féminin. Se pose alors la question du rapport du mari vis-à-vis de sa propre imago maternelle. La femme fantasmatiquement habitée par les pouvoirs de la nature (« mère terre ») vit notamment dans les images d’accouchement d’animaux qui reviennent tout au long du film.

Tout déborde définitivement lorsque le thérapeute « modifié » par cette découverte propose un jeu de rôle dont l’objectif est de maintenant laisser s’exprimer « la nature humaine » et d’écouter le « within » (littéralement avec le dedans) sans le cadre nécessaire. Une succession de violences physiques va suivre. Essentiellement localisées autour des organes génitaux, ces violences et mutilations prennent tout leur sens si l’on se souvient du début du film et du contexte de décès de l’enfant au moment du rapport sexuel du couple. Ainsi, les organes à l’origine de la naissance de l’enfant sont fantasmatiquement reliés à sa disparition. Seule agit la déliaison entre pulsion de vie et pulsion de mort. Il serait également possible de comprendre les mutilations comme une tentative de la femme de trouver une part active dans la castration qu’elle vient de subir par le déni de son mari. Serait-elle ici en demande que son mari s’approprie enfin quelque chose du deuil ?

En conclusion, et sans dévoiler la fin, le chagrin qui suit la perte d’un enfant ne trouve pas de cadre pour le partage d’affects. Le destin de ces derniers, à savoir leur inscription dans un scénario fantasmatique visant à une appropriation subjective est empêché. Comme sédimentarisés, les souffrances, conflits intra psychiques et angoisses archaïques, à défaut d’être respectivement accueillies, élaborées, et enfin liées, fraient jusqu’à conduire à la décompensation. Ici, nous pouvons nuancer la critique de misogynie portée au film. Le féminin, ou plus précisément les racines du féminin, représenteraient plutôt un possible paradigme d’une conflictualité complexe et souvent combattue, aussi bien par des religions (Antichrist !) que par des hommes, car elle dérange. Ce serait moins une difficulté avec les femmes qu’avec son propre féminin, celui du thérapeute en l’occurrence. A l’image d’une femme qui accueille les spermatozoïdes pour qu’ils travaillent en et avec elle pour se transformer en fœtus ou d’une mère qui accueille les messages du bébé pour les travailler et les traduire, ce qui manquerait au thérapeute serait une fonction du féminin consistant à accueillir ce qui est déposé en lui par un autre dans l’attente d’un travail permettant une transformation en sens.

Ainsi, en tant que psychologues d’orientation psychanalytique, nous ne doutons nullement de la sincérité de L. Von Trier qui, traité pour sa plus grave dépression par une psychologie « moderne », confie ne pas avoir trouvé le soin psychique dont il avait (a encore ?) besoin…

Nous serons attentifs à son prochain film.