La Revue

Le temps qui passe...
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°144 - Page 46 Auteur(s) : Alain de Mijolla
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Jeudi 6 mai 1886 -  Lettre de Freud à Martha le jour de son anniversaire : « En vérité, je suis déjà devenu tellement vieux, comme tu le sais, et nous voilà presque arrivés au quatrième anniversaire de nos fiançailles ; nous ne savons toujours pas quand l’état que nous nous sommes si souvent dépeint deviendra une réalité. Quoique nous soyons encore tout aussi loin du but, nous sommes cependant moins éloignés de la certitude d’y parvenir. Dans quelques semaines, l’argent  que je n’ai même pas encore touché - sera épuisé et nous verrons alors si je puis continuer à vivre à Vienne. Il me serait agréable de pouvoir penser que le prochain anniversaire sera tel que tu me le décris, qu’un baiser me réveillera et que je n’aurai pas à attendre une lettre de toi. Cela me serait complètement égal de savoir où cela se passera, ici ou en Amérique, en Australie ou n’importe où. Mais je ne voudrais plus rester longtemps sans toi. Je peux supporter beaucoup d’ennuis et de travail, mais depuis longtemps déjà, pas seul. Et je t’avoue que mon espoir de pouvoir subsister à Vienne est très réduit. »

Lundi 29 mai 1933 - Lettre de Carl Jung à Christian Jenssen : « Je voudrais aussi profiter de l’occasion pour rectifier l’erreur selon laquelle je serais issu de l’école de Freud. Je suis un élève de Bleuler et je m’étais déjà fait un nom dans la science par mes études de psychologie expérimentale lorsque j’ai pris le parti de Freud et au fond ouvert la discussion, c’était en 1905. Ma conscience scientifique ne m’a permis ni de laisser disparaître ce qui est bon chez Freud, ni de laisser subsister l’absurde dénaturation que cette théorie fait subir à l’âme humaine. J’ai tout de suite pressenti que cette théorie de la sexualité en partie diabolique ferait tourner la tête aux gens, et finalement j’ai sacrifié ma carrière scientifique pour combattre de toutes mes forces cet avilissement absolu de l’âme. Par ailleurs, je vous serais reconnaissant si, à l’occasion, vous pouviez m’indiquer sur une carte postale quelles sont les pages de mon œuvre où vous avez trouvé des « passes d’armes intellectuelles » et autres chimères. Je suis essentiellement un empiriste et l’expérience m’a appris que l’on pense que j’ai eu des visions quand on ne me comprend pas. »

Vendredi 31 mai 1991 - Article de Roland Jaccard dans Le Monde : « Il y avait une blague, plus amère que drôle, que Bruno Bettelheim aimait à raconter. C’est l’histoire de deux juifs qui se rencontrent à Berlin en 1934 et qui se demandent des nouvelles d’un troisième. Le premier dit : « Il s’est jeté par la fenêtre parce que la Gestapo arrivait chez lui.» Et l’autre répond : « Ma foi, s’il avait trouvé un moyen d’améliorer sa situation...» Comme D.-J. Fisher lui demandait ce qu’il pensait de la vieillesse, Bruno Bettelheim répondit : « N’y arrivez surtout pas ! ». On a beaucoup parlé à son sujet, comme à celui de Primo Levi, de la culpabilité des survivants aux camps de concentration. Le temps ne guérit pas de telles blessures. (...) Il y a plus d’une année, le 13 mars 1990, le jour anniversaire de l’Anschluss, Bruno Bettelheim « améliorait » lui aussi sa situation : il était âgé de quatre-vingt-six ans, lorsqu’il s’auto-asphyxia en recouvrant sa tête d’un sac en plastique. (...) Dans un essai magistral, « Pour en finir avec la mentalité du ghetto », il revient à la question qui l’a hanté jusqu’à la fin de ses jours : « pourquoi les juifs ont-ils marché d’eux-mêmes vers la mort ? Je n’ai jamais pu comprendre, écrit-il, que les juifs aient opposé aux nazis si peu de résistance, et je me souviens d’avoir rougi de honte devant la passivité de mes frères juifs qui acceptaient avec tant de soumission le sort que les nazis leur imposaient ». A l’origine de cette absence de résistance, Bettelheim met la mentalité du ghetto : elle n’est pas un crime, mais une erreur désastreuse. « Le juif du ghetto est un mort vivant, ajoute-t-il, tandis que le juif israélien naît résistant ; ce qui reste du monde juif, en dehors de ces deux cas, se situe à mi-chemin : ils ne sont nulle part chez eux ; comme l’auteur de cet essai, ils sont déchirés.»