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L'Aventure négative. Lecture psychanalytique d'Henry James
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°145 - Page 13-15 Auteur(s) : Dominique Bourdin
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L'aventure négative
Lecture psychanalytique d'Henry James

On sait combien André Green s’est intéressé à l’œuvre et à la vie d’Henry James, qui l’a longtemps « accompagné » - de même que Winnicott a fréquenté ce même auteur à vingt-et-un ans en 1917 lors de son service militaire dans la Royal Navy. Ce volume rassemble une partie des écrits d’André Green sur Henry James, recueil pour lequel il a trié parmi ses articles, tout en ajoutant des inédits.

Les textes de référence dans l’œuvre d’Henry James sont essentiellement La Bête dans la jungle (l’article du n° 34 de la Nouvelle revue de psychanalyse de l’automne 1986 avait déjà pour titre L’aventure négative), Le Coin plaisant et le Cauchemar de la Galerie d’Apollon. Ce sont les rapports entre ces deux derniers textes qui retiennent l’attention d’André Green, car le Cauchemar de la galerie d’Apollon est un document biographique essentiel pour la compréhension d’Henry James. Les grands romans (Les Ambassadeurs, La coupe d’or) ne sont pas repris dans cette étude qui rassemble des réflexions sur les nouvelles et les Carnets.

La première partie est consacrée à la nouvelle privilégiée par André Green, La Bête dans la jungle, qui comporte nombre de traits révélateurs de la structure intime de son auteur. John Marcher est persuadé qu’un événement extraordinaire doit lui arriver.  Il se confie à May Bertram et son attention est tellement accaparée par ce pressentiment qu’il ne remarque pas l’amour de la jeune femme jusqu’à ce qu’à sa mort il perçoive, mais trop tard, que l’événement essentiel qu’il attendait n’était autre que cet amour. Le recueil d’André Green reproduit l’article paru dans la Nouvelle Revue de psychanalyse, qu’il fait suivre de trois après-coups : le premier reprend des thèmes essentiels à ce récit tout habité par une sorte de « forclusion du contact » : le désir, l’indifférence, la connaissance. Si May se décide au dernier moment à dévoiler son désir et à montrer qu’elle a percé le secret de Marcher, celui-ci reste comme derrière un écran qui lui masque ses sentiments et la reconnaisance du désir. Ce n’est qu’ensuite, par le souvenir, qu’il voit enfin avec les yeux de l’âme, s’élever la Bête monstrueuse, prête à s’abattre sur lui pour l’anéantir. Il s’effondre sous la force de l’hallucination et du contact imminent. Il s’agit du combat le plus féroce que l’on puisse imaginer dans la plus impitoyable des jungles, d’autant que le pouvoir de la victime défunte est plus grand que celui qu’elle possédait vivante. L’événement négatif est ici la vie même de l’écriture : de terrorisé, l’auteur devient un narrateur terrorisant. Le travail du négatif est nécessaire à la positivité de l’écriture. Très attaché à sa mère, Henry James la décrit par trois adjectifs privatifs : sleepness, soundless, selfless (sans sommeil, sans bruit, sans souci d’elle-même).

En mars 1905, au cimetière de Cambridge, le souvenir d’Alice morte 13 ans auparavant ébranle Henry qui se demande dans ses Carnets comment la plume ne lui tombe pas des mains au contact de tels souvenirs. Tel est l’événement autour duquel s’organise le second après-coup de La Bête dans la jungle, dont la dernière scène est une matrice d’inscription destinée à accueillir une émotion à vivre. May, le personnage de la nouvelle, était silencieuse, Alice, la sœur d’Henry, eut recours à l’hystérie pour continuer à vivre. Mais dans tous les cas, ce qui ne supporte aucune représentation, c’est la castration que la tête de Méduse tente de conjurer par une aventure négative. L’hallucination négative soutient un processus germinatif proliférant, comme le développe le troisième après-coup, cadre ou écrin sous-jacent au morceau de réalité psychique qui chaque fois s’éveille. Henry James se fait lui-même critique de son œuvre. L’amour de la littérature, condamné pour avoir usurpé la place de l’amour de la vie devient lui-même source d’amour… La mort du père, préfigurée lors de son attaque hallucinatoire lorsque Henry n’avait qu’un an et quelques mois, le livre à la Bête en lui  - la mère, la femme - qu’il lui faut exorciser par l’écriture. Le deuil impossible, dernier texte de cet ensemble, concerne la cousine d’Henry James, Minny Temple, qui mourut en pleine jeunesse tandis qu’il se trouvait en Europe. Quatre lettres de James témoignent de ce deuil impossible, où l’émotion est contenue et la douleur vite maîtrisée. Le personnage de John Marcher voit le jour vingt ans plus tard ; c’est un marcheur, qui condense les deux Henry : le père boiteux, invalide physique et le fils, invalide affectif, souffrant d’une « horrible blessure » qui lui interdit de connaître la femme directement. Pour Henry James, la seule vie possible est celle qu’on crée par l’écriture, monstre dévorant qui accapare à son profit toutes les émotions de l’existence. Mais dans Les Ambassadeurs, comme dans d’autres passages de l’œuvre, un homme d’un certain âge conseille un plus jeune qui hésite devant un choix difficile en lui disant : « Vivez ! ».

La deuxième partie de l’ouvrage étudie le passage du récit du Cauchemar de la galerie d’Apollon, au Louvre, (raconté par James dans son autobiographie et commenté dans la biographie de Léon Edel) à la nouvelle intitulée Le Coin plaisant, ainsi que les réverbérations entre ces textes et Le Sens du passé - roman de 1900, repris en 1914, que James ne parvint pas à terminer. Le cauchemar se situe pendant le voyage effectué par les James en 1856 ou 1857, en Suisse, en Angleterre et en France et évoque les visites des musées parisiens. Soulignant sa peur indicible dans la poursuite à travers la galerie d’une silhouette vague qui s’était approchée de lui, sur fond d’éclairs et de tonnerre, le récit du rêve met en lumière la coloration narcissique et mégalomaniaque dans une production onirique victorieuse du fantasme d’une agression probablement homosexuelle, mise en scène admirable du retournement en son contraire, la transformation de la passivité en activité et le triomphe du rêveur.

Peint par Delacroix, le célèbre plafond de la galerie montre Apollon vainqueur du serpent Python, c’est-à-dire qu’il célèbre la victoire de la lumière et du soleil sur les ténèbres et la nuit, en une scène de chasse puissante et ténébreuse qui nourrit le travail du rêve d’Henry. C’est aussi cette victoire sur la peur par renversement en son contraire et déplacement sur autrui de la terreur éprouvée qui nourrit l’écriture d’Henry James, faisant du lecteur la proie terrorisée, jouissance terroriste transfigurée par le style qui la rend sublime. Le Coin plaisant est d’ailleurs la description d’une expérience corporelle intense où jouissance et terreur s’échangent constamment à l’occasion de la rencontre avec un double qui est aussi un fantôme.

Conscience est le mot clé du clan James, mais avec des sens très différents chez chaque membre de la famille. En troisième partie, une étude synthétique analyse la répartition des fonctions de l’écriture dans la famille James, chez Henry Senior, dont les préoccupations sont religieuses et qui s’intéresse à Swedenborg, et chez trois de ses enfants, William, soucieux de philosophie et de mise en forme des idées par l’écriture, Alice et Henry Junior. Cinquième enfant de la famille, née après quatre garçons, Alice présente une forte fixation à sa mère et une identification à son père, apprécie chez Henry son attitude maternelle et vit ses dernières années paralysée des jambes (sans doute du fait d’une conversion hystérique). Son Journal est sa seule œuvre littéraire ; elle y décrit des impulsions violentes qui l’assaillent et « le sentiment que si vous vous laissez aller, ne fût-ce qu’un instant, votre mécanisme tombera en morceaux et qu’à un moment donné, vous serez forcé de tout abandonner, de laisser les digues s’effondrer ». Mais chez Alice l’écriture intime est nourrie de culture, tout autant que chez les autres James.

Le choix d’Henry Junior témoigne de sa distance intellectuelle par rapport à son père, malgré son affection pour lui ; c’est une transgression, car son père et son frère jugent la littérature vaine et dégradante, sinon perverse. Pour lui au contraire, « l’art, c’est la vie » et la fiction est une voie royale pour atteindre l’essence de la vie psychique. Laïcisant la pensée de son père, Henry James voit dans la conscience la forme la plus élevée des transformations obtenues par le style ; l’écriture est une manifestation de la sublimation morale et d’un art du non-dit, laissant apercevoir l’agitation de la vie pulsionnelle. James valorise la réceptivité et l’ouverture introjective, ainsi que les jeux de miroirs entre les consciences, parce que les autres sont la condition de la révélation de soi à soi-même.

Dans l’écriture, acte de projection, des traces de l’expérience affective se transforment en d’autres traces relevant du système des relations entre les processus psychiques, la pensée, l’écriture et l’inconscient.
En suivant ainsi à la trace les réalisations de la famille James et surtout les traces transformées par le style de l’expérience affective d’Henry James, avec sa puissance d’expression et de retournement du négatif, c’est toute une méditation sur l’aventure de l’écriture – elle-même conçue dans son interprétation de James comme un effet du travail du négatif – que nous propose André Green. Le livre procède par vagues successives, et nous immerge progressivement de façon très attachante dans l’univers d’Henry James, mêlant plaisir de la littérature et plaisir de la pensée à une étude très précise mais jamais lourde des textes de cet auteur, mais aussi des critiques et commentateurs de l’œuvre, qui féconde ainsi nos lectures ou relectures des nouvelles d’Henry James.