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Seul parmi les autres
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°145 - Page Auteur(s) : Brice Courty
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Seul parmi les autres
Le sentiment de solitude chez l'enfant et l'adolescent

Dans ce livre, Sébastien Dupont explore un thème rarement étudié en psychologie, la solitude. A partir de la théorie de l’attachement, de la psychanalyse, des théories cognitives et comportementales, l’auteur étudie le sentiment de solitude suivant ces différentes approche pour en dégager une conclusion fondamentale : plus qu’un concept trans-nosographique, c’est un point d’élaboration nécessaire dans la construction de l’individu qui, dans ses paradoxes constitutifs (capacité à être seul en présence de l’autre, sentiment de présence psychique de l’objet en son absence réelle) signe la condition humaine.

Reprenons sa démonstration en détail. L’auteur étudie d’abord comment l’enfant à différents temps (logiques et chronologiques) de son évolution doit se confronter à la solitude. Il en fait une ligne de développement propre : la détresse du nourrisson ; la séparation avec la figure maternelle et l’autonomisation en sa présence ; la prise de distance par rapport à des figures parentales dans l’élaboration oedipienne, qui débouche sur l’investissement d’une pensée et de désirs propres ; enfin, l’adolescence où la solitude s’étend entre cris plaintifs, revendications et ennui.

De ces étapes minutieusement décrites, Sébastien Dupont construit une métapsychologie du sentiment de solitude et de la capacité à être « seul face à », à entendre comme la constitution d’un sujet en relation à la reconnaissance d’un autre séparé (face au père, à l’autre sexué) ou d’une situation de séparation (face au groupe, à la scène primitive). La réflexion suit les chemins ouverts d’abord par Mélanie Klein, avec l’enjeu de la position dépressive, puis par Winnicott et Roussillon : « que ce soit en présence ou en absence de  l’objet actuel, être capable d’être seul revient en fin de compte toujours à être capable d’être avec » (p.52). Sur le chemin de la solitude assumée, l’intégration de la fonction du tiers est donc obligatoire. Cette assomption passe par l’exploration de l’aire transitionnelle où la question de l’origine de l’objet est suspendue. De là, l’auteur déduit une psychopathologie de la solitude à envisager comme signant un échec de l’élaboration des phénomènes transitionnels, où le sujet ne peut se détacher de l’objet ou bien, à l’inverse, se vit comme perpétuellement seul. La conclusion métapsychologique en est que « la solitude psychologique (est) le lieu où la différence (moi/non-moi) peut être suspendue, sans risque de dépersonnalisation » (p. 144).

Dès lors, l’auteur fait de la solitude psychologique un nouvel axe de travail pour le clinicien. Dans des études de cas aussi vivantes que détaillées, Sébastien Dupont étudie avec précision autisme, psychose, névrose et pathologie limite. Ces configurations psychopathologiques sont alors envisagées comme défenses contre un sentiment de solitude, et signent l’échec de la fonction de transitionnalité qui devrait assurer à l’enfant de ne pas se sentir seul. Ainsi, l’objet confusionnel de l’autiste va dans le sens d’une annulation d’une différence entre l’intérieur et l’extérieur et ainsi de l’élimination de la solitude. A l’opposé, le délire sature d’objet le monde du psychotique. On peut encore citer le monde interne dans le labyrinthe duquel l’obsessionnel cherche et évite l’autre, ou encore le conflit extériorisé et dramatisé de l’hystérique pour ne pas être seul avec soi-même. La conclusion est que l’individuation (perception de soi comme différencié et indépendant de l’autre) et l’unicité (sentiment d’être un être unique) sont en contrepoint les indices probables d’une solitude psychologique élaborée positivement.

Dans une dernière partie, l’auteur s’adresse aux professionnels  qui écoutent l’enfant en souffrance. Le clinicien doit élaborer  l’impossibilité à métaboliser la solitude de son jeune patient. D’abord, dans le contre-transfert, en reconstruisant toujours sa capacité à être seul. Hyperactivité, défenses maniaques, vide dépressif, autant d’affects donnés en gérance au psychologue. Il a alors à élaborer sa propre capacité à être seul pour lui dans l’intimité de la séance, ou dans le groupe qu’est l’institution pour en retraduire quelque chose à l’enfant qui lui a fait cette adresse : élaborer une solitude en souffrance. De la recherche théorique aux conséquences sur une approche de la clinique, c’est finalement par des convictions techniques logiquement déduites de ce parcours que l’auteur achève sa réflexion, et par une ouverture pour appréhender d’une manière neuve l’influence de la modernité sur la symptomatologie.

La psychothérapie devient pour l’enfant le lieu non seulement du secret d’une parole intime mais aussi d’une relation avec un adulte qui ne lui demande pas une auto-nomie précoce dans l’estompage imaginaire d’une différence des générations.

Cet ouvrage est donc le travail précieux d’un psychologue qui pense sa pratique, son cadre en s’appuyant sur les travaux de ses prédécesseurs, et aussi l’évolution de la société qui l’entoure. Il en dégage une position éthique pour adapter accueil, écoute et technique au jeune patient qu’il reçoit.  En cela, Sébastien Dupont poursuit l’élaboration ferenczienne du côté de l’enfance et de la rencontre entre un adulte qui entend et un sujet en devenir.