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L'angoisse, Libres cahiers pour la psychanalyse n°21
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°145 - Page 17-18 Auteur(s) : Noëlle Franck
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Libres cahiers pour la psychanalyse, n°21
L'angoisse

« L’angoisse est un état affectif que chacun connait tôt ou tard ; ce qui semble le plus commun et le plus familier est aussi le plus difficile à compren-dre », nous dit-on en introduction de ce numéro des Libres Cahiers Pour la Psy-cha­na­lyse, inspiré par la conférence de Freud de 1933, Angoisse et vie pulsionnelle, qui déploie la deuxième théorie de l’angoisse. Cette introduction reprend la XXXIIème conférence de Freud de manière détaillée, montrant l’insertion des conceptions sur l’angoisse dans une série de thèmes connexes, en particulier dans « la décomposition de la personnalité psychique », où la question de la conscience morale, des relations du surmoi et du moi sont explorées.

Pour commencer le numéro, D. Widlöcher rappelle que dans la première théorie, l’angoisse était une conséquence de l’impossibilité de décharger la tension pulsionnelle, et que dans la seconde, elle est cause du refoulement. Les représentations, issues des exigences pulsionnelles du ça, sont source de conflit pour le moi : perçues comme un danger, qui se matérialise comme un danger extérieur, elles réveillent l’ancienne angoisse traumatique d’abandon et déclenchent le développement d’angoisse. Le moi est à la fois le siège et le producteur de l’angoisse. Cet affect de déplaisir est donc inscrit dans un double registre ; il est indice du travail du moi, notamment du refoulement opéré sur la représentation, et témoin de sa défaillance. L’auteur propose de décomposer les énoncés théoriques de Freud en modèles descriptifs et séquentiels qui rendraient compte des « schèmes d’action » menant à l’état anxieux.

André Beetschen montre combien l’angoisse est une véritable souffrance du moi qui porte plainte contre l’attaque interne, contre la rigueur du refoulement,  et contre l’environnement traumatique qui l’a laissé autrefois débordé, dans la détresse. La XXXIIème conférence, souligne-t-il, permet une progression de l’argumentation de Freud sur la pulsion de mort, à travers la mixtion et démixtion pulsionnelle : Freud y soutient une théorie pulsionnelle purement intrapsychique de la destructivité et du couple liaison/déliaison. Or, dans la cure, l’associativité demandée par la règle fondamentale, impose une déliaison dangereuse pour le moi. Quand l’angoisse submerge le patient, il est fréquent que l’analyste, personne secourable, soit alors dénoncée pour n’être pas suffisamment contenante, d’autant que se manifeste souvent une résistance majeure chez le patient : l’impossibilité ou le refus d’intérioriser les interprétations ou constructions proposées par l’analyste. Le moi s’accrochant à un narcissisme grandiose et précaire, la liaison psychique, l’élaboration du transfert négatif deviennent alors les conditions nécessaires pour que le patient admette peu à peu l’aide dont il a besoin.

L’article de Jacques Press insiste sur les sources infantiles et les expériences précoces. Il décrit l’influence posthume de Ferenczi sur les dernières formulations freudiennes du traumatisme, qui touche le moi précoce au niveau narcissique, à une époque où l’enfant ne dispose pas du langage. Un des effets du traumatisme est une tentative de négativation de l’expérience, de sorte qu’il n’en reste qu’une marque en creux dans le psychisme. L’auteur souligne aussi l’apport décisif de Winnicott, qui propose à partir de la description clinique des « an-goisses disséquentes » et des « agonies primitives », une élaboration des racines de l’agressivité et de la destructivité. « La crainte de l’effondrement » ou « la crainte de la folie » seront décrites comme angoisse d’une expérience advenue sans qu’elle ait pu être éprouvées en son temps.

D’autres auteurs ont choisi de décrire des manifestations d’angoisse dans la cure, pour illustrer ou interroger les propositions théoriques de Freud. L’angoisse majeure dont souffre Margaret Little, incommunicable verbalement, s’exprime dans son analyse avec Winnicott sous forme de gestes auto ou hétéro-agressifs, nous rappelle Jacques Le Dem, dans un en-deça de la parole qui conduisit Winnicott, à des gestes de protection et de contenance, puis à une théorisation, témoin de ses constructions et de sa créativité.

Jean-Michel Hirt décrit la cure de deux patients qui se plaignent de « ne pas figurer dans le monde » malgré une réussite socio-professionnelle patente, souffrant et luttant contre une terrible angoisse, à travers l’insomnie et l’addiction à la cocaine pour l’un, et la compulsion à des vols pour l’autre. L’auteur souligne le dénominateur commun de leurs symptômes, la pathologie hystérique qui s’organise autour d’une image vouée à plaire à tous, sauf à eux-mêmes, qui savent que cette image en trompe l’oeil cache une angoisse taraudante et une autre image, plus authentique mais qu’ils ne peuvent accepter.

Emmanuelle Chervet souligne que la cure tente de traiter les facteurs traumatiques, souvent des traumatismes précoces, non sexuels, des carences ou des intrusions, en permettant au patient un ébranlement des contre-investissements qui en ont isolé le moi. L’irruption d’angoisse pendant la cure prend donc un sens différent selon le processus en jeu, observe-t-elle : conflit d’instances, levée du refoulement, ou tentative d’organisation par le patient des « bords » d’une effraction traumatique. Cette auteur évoque deux patientes « relativement névrotiques » pour lesquelles l’intensité émotionnelle en séance, a été un garant de vérité, un support de conviction. Elle présente des hypothèses concernant le statut et la fonction des crises d’angoisse, en regard des  histoires infantiles.

Jacques André évoque un patient dont l’angoisse prend corps sous la forme d’une recto-colite hémorragique. Il nous décrit comment cette angoisse est reprise dans l’analyse avec lui, le travail de rêve permettant la transformation de l’angoisse en représentations psychiques, dégageant le patient de la situation de passivité à laquelle il s’est senti soumis.

Annie Roux présente une patiente qui ressent des crises d’angoisse massives pendant la séance, et quitte pourtant son analyste avec le sourire. L’angoisse est à la fois traumatique et pulsionnelle, l’une masquant l’autre. L’analyste comprend que sa patiente évacue par l’angoisse, les pensées et les souvenirs attachés à certaines scènes infantiles : l’angoisse occupe une fonction de décharge économique, qui vient sidérer la pensée. La cure permet de retrouver l’ambivalence de la patiente, et sa vive agressivité rendues méconnaissables par les flots d’angoisse.

Au cours de la cure, la crise d’angoisse remet en cause le refoulement, tandis que le moi faible s’étaie sur le cadre analytique à la faveur du transfert : il peut alors introjecter la motion pulsionnelle qui restait étrangère au moi du fait du refoulement. En développant toutes sortes de symptômes, un sujet peut chercher à éviter la rencontre avec l’angoisse et quand celle-ci, parfois violente,  paraît dans la cure, l’analyste a l’espoir d’ébranler la synthèse bien établie du moi, de défaire le refoulement, par le travail inverse qui a constitué le symptôme.  Certains articles nous invitent aussi à réfléchir aux conditions de la contenance de l’angoisse et de sa transformation dans des œuvres littéraires (Oblomov, le Journal d’Amiel), picturales (Hopper) ou philosophiques (Nietzche).