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Retour sur la question juive
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°145 - Page 18-19 Auteur(s) : Danielle Torchin
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Retour sur la question juive

Une note en bas de page de l’ouvrage d’Elisabeth Roudi-nesco, Retour sur la question juive, interpelle le lecteur : au début du XXIème siècle, la population totale des Juifs dans le monde est estimée à environ 14 millions répartis dans 28 pays. La majorité d’entre eux vivent en Israël (5 640 000), aux Etats-Unis (5 500 000) et en Europe (1 200 000). La France est le pays d’Europe où les Juifs sont les plus nombreux :  500 000. L’existence du peuple juif est donc plus diasporique que nationale.
Même si ces chiffres sont probablement sous-estimés du fait des difficultés et des incertitudes du recensement, il n’en reste pas moins que le nombre des Juifs dans le monde est ridiculement bas comparé à la population mondiale. Et pourtant que de folies, de haine d’injures et de massacres autour de ce peuple !
   
Le titre de l’ouvrage d’E. Roudinesco fait écho au livre de Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, publié pour la première fois en 1946, dans lequel il s’interroge sur l’antisémitisme et qui contient cette phrase restée célèbre : « Pas un français ne sera en sécurité tant qu’un juif, en France et dans le monde entier pourra craindre pour sa vie ». Elisabeth Roudinesco revient sur la même problématique : que signifie être Juif et qu’est-ce qu’un antisémite ?

Dans un premier chapitre, Nos premiers parents, elle établit une distinction entre l’antijudaïsme médiéval persécuteur du   « peuple déïcide » et l’antijudaïsme des Lumières, émancipateur, car hostile à l’obscurantisme religieux quel qu’il soit, qui aboutira, en  novembre 1791, à la ratification de la loi déclarant les Juifs citoyens français  libres de pratiquer leur culte et de jouir de toutes les libertés.

Dans un second chapitre intitulé L’ombre des camps et la fumée des fours, elle s’attache à l’étude de l’antisémitisme européen politique en France, racial en Allemagne. L’idée de « l’infériorité des Sémites » acquiert ses lettres de noblesse avec Ernest Renan dans les années 1850. Il  affirme que « l’humanité serait composée depuis ses origines de trois types de races : les inférieures… ; les civilisées, chinoise et asiatique, attachées au négoce… ; les races nobles, enfin, composées de deux branches : les Sémites et les Aryens. Les premiers inventeurs du monothéisme, auraient connu ensuite la plus grande déchéance donnant naissance à l’Islam, qui « simplifie » l’esprit humain, tandis que les seconds, supérieurs en tout, seraient devenus, après avoir intégré le monothéisme, les seigneurs du genre humain, seuls capables d’assurer la marche du monde. » Renan aura en France de nombreux héritiers dont Arthur de  Gobineau ou Edouard Drumont qui, à la fin de sa vie, sera victime d’une rumeur vengeresse en faisant le descendant d’une riche famille juive de Cologne : les Dreimond !
Le bouillonnement de toutes ces idées aboutira aux lois raciales de 1940. C’est en Allemagne avec Ernst Haeckel, puis avec le nazisme que l’antisémitisme vivra son apogée avec le génocide des Juifs : 5,5 millions de Juifs seront exterminés dans le cadre de la solution finale. En cinq ans, 1,3 million d’hommes de femmes et d’enfants furent déportés au camp d’Auschwitz et 1,1 million exterminés, dont 90 % de Juifs. ». Sans parler des massacres de la « Shoah par balles ». Le dispositif d’ensemble était complété par une cinquantaine d’autres camps. Le nom d’Auschwitz reste le signifiant de l’entreprise d’extermination par les nazis du genre humain, autrement dit du génocide des Juifs, des tziganes et de tous les représentants des races jugées « impures ».

Puis l’auteure nous entraîne à Vienne, patrie de « la haine de soi juive » théorisée par Karl Kraus et Otto Weininger, où se propage l’idée sioniste, conçue par Theodor Herzl, paradoxalement ami avec Drumont. Puisque les Juifs ne sont acceptés ni en Allemagne ni en France, comme en témoigne l’affaire Dreyfus, il faut sortir de la Diaspora. Herzl va convaincre les grandes puissances de fonder à partir de 1882 un foyer d’immigration en Palestine qui sera entériné par les accords Balfour en 1917 et deviendra Israël après la guerre. Mais tous les Juifs, même sionistes, ne seront pas d’accord avec la création de cet Etat. Freud, qui n’a jamais renié son appartenance au peuple juif, se définissait comme un Juif sans Dieu, un Juif de réflexion et de savoir. Il « refusait l’idée qu’un Etat juif -ou pour les Juifs- pût être viable, précisément parce qu’un tel Etat, en se référant à un « être juif » ne pourrait nullement à ses yeux, devenir vraiment laïc ». Il eut, écrit Elisabeth Roudinesco,        « l’intuition magistrale que la question de la souveraineté sur les lieux saints serait un jour au cœur d’une querelle quasiment insoluble, non seulement entre les trois monothéismes mais entre les deux peuples frères résidant en Palestine. Il redoutait à juste titre qu’une colonisation abusive ne finisse par opposer autour d’un bout de mur idôlatré, des Arabes antisémites à des Juifs racistes. » Quant à Jung, poursuit l’auteure, « son sionisme ne fut rien d’autre que la perpétuation masquée d’un antisémitisme dont il ne voulut jamais reconnaître l’existence, aussi bien dans ses écrits que dans sa collaboration avec le nazisme. »
La dernière partie du livre est consacrée aux grands débats, qui ont secoué les intellectuels au sujet, par exemple, d’Hannah Arendt, juive, maîtresse d’Heidegger, inscrit un temps au parti national socialiste, à laquelle il fut reproché entre autres d’avoir été fascinée par le bourreau Eichmann (à propos duquel elle a parlé de la « banalité du mal »)  et d’avoir critiqué les membres des Conseils juifs qu’elle accusait d’avoir collaboré avec les Nazis.

Elisabeth Roudinesco évoque les controverses autour de Chomsky, défenseur de Faurisson, les plaies récurrentes du révisionnisme et du négationnisme, les empoignades de Mai 1968 avec les discussions autour de l’ouvrage, publié en 1969 par deux analystes de la S.P.P. Janine Chasseguet-Smirgel et Bela Grunberger, sous le titre L’univers contestationnaire. Elle prend la défense de Jean Genet accusé d’antisémitisme qui sut dit-elle « sublimer ses pulsions meurtrières par son écriture ». Bref, un ouvrage très documenté, très savant, exigeant, nourri de références qui tente après Sartre de répondre à la question : que signifie être Juif et qu’est-ce qu’un antisémite ? Et surtout pourquoi encore et toujours de telles passions ?