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Diversité, vitalité et difficulté de la psychanalyse dans la pédopsychiatrie d'aujourd'hui
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°145 - Page 21-22 Auteur(s) : Mathilde Girard, Gabrielle Viennet
Article gratuit

Diversité, vitalité et difficulté de la    psychanalyse dans la pédopsychiatrie d’aujourd’hui.
43ème Journée du Centre Alfred Binet.
Paris, 5 décembre 2009.

Si l’histoire de la psychanalyse s’est toujours trouvée liée à celle des institutions psychiatriques, les Journées du Centre Alfred Binet se donnaient cette année le projet de réfléchir sur la situation actuelle de cette relation. Les pressions politiques et l’évolution des mentalités engagent-elles des conséquences sur nos pratiques analytiques, en institution ? Sommes-nous empêchés de travailler, sous contrôle des administrateurs et des contrôleurs de gestion, ou au contraire ces nouvelles directions de la santé publique nous obligent-elles à repenser notre position avec davantage de souplesse et d’ouverture ?
Nicolas Gougoulis est ainsi revenu sur les rapports entre psychanalyse et institution, depuis Freud jusqu’à l’invention du secteur en France à la fin des années 50. Il a mis en évidence les influences de la vie politique sur l’orientation du secteur, fortement marqué par l’esprit de la Résistance.

Dans la suite de la matinée, Yannick François a inscrit son propos dans l’actualité de nos questionnements sur le politique, sur le culturel également. Il faut penser l’institution psychiatrique comme le lieu de rencontre de ces différents réseaux, et élaborer notre position subjective à partir de ces tensions avec le monde extérieur. Mais cette rencontre est parfois impossible : comment trouver le point de convergence entre une logique administrative et le fonctionnement psychique, sa temporalité, telles que nous les concevons ?

Maya Garboua, en présentant le travail de l’Accueil Thérapeutique à Temps Partiel (ATTP) du Centre Alfred Binet, a engagé ces problématiques du côté d’une clinique à mi-chemin entre le travail institutionnel et le travail analytique. En proposant un cadre souple en liaison avec l’école et les parents, l’A.T.T.P. est un lieu de rencontre, une interface où s’élaborent les tensions entre le patient et son environnement.

L’intervention de B. Welniarz a semblé ouvrir un compromis entre les normes médicales actuelles et la pratique analytique en exposant son travail au sein d’une consultation-prescription à l’Hôpital Ville Evrard. Une façon intelligence de soigner, de reconnaître la valeur de la médication chimique dans une relation de transfert.

L’ensemble des discussions a été dans le sens d’une réflexion sur la possibilité pour le psychanalyste de secteur de prendre position sur la politique et les questions de santé publique. Doit-il s’en tenir au retrait, ou est-il en mesure d’intervenir publiquement, nommément - comme c’est le cas pour les acteurs de La nuit sécuritaire - quand la politique contrarie l’exercice de sa fonction ?

L’après-midi de cette journée s’est centrée plus spécifiquement sur le travail effectué par les psychanalystes au centre Alfred Binet. Psychanalystes à Binet, psychanalystes avant tout, thérapeutes, consultants, mais aussi membres d’une équipe pluridisciplinaire en lien avec les acteurs de la cité. C’est de sa place de psychanalyste consultant que Jacques Angelergues va poser une question centrale : la psychanalyse est-elle une théorie ou une méthode ? Car si le travail d’équipe à Binet n’est pas dicté par la seule application de la théorie psychanalytique, il repose fondamentalement sur une position qui suppose de « se laisser transformer par l’écoute de l’autre ». A travers un exemple clinique, Jacques Angelergues nous a montré combien l’abord psychanalytique propose une pratique indirecte, discrète et médiatisée, qui vient soutenir et dynamiser le travail et l’invention de chacun des différents professionnels impliqués dans le traitement. Psychanalyse qui ne serait alors ni une théorie, ni une méthode mais une « théorico-pratique composite » qui permettrait une élaboration partagée de la clinique et surtout une conception dynamique de la démarche de soin.

C’est bien le côté dynamique du travail pluridisciplinaire dans lequel l’identité professionnelle de chacun est clairement assumée dans les équipes qui a été relevé par Françoise Moggio. Dispositif à plusieurs qui permet de proposer de manière « tactique » et concertée la meilleure prise en charge possible aux familles.

L’intervention d’Anne Maupas nous a convoqués au coeur des traitements psychanalytiques individuels. En effet, Anne Maupas a fait le choix de nous faire part d’un travail psychothérapique sans problèmes particuliers de cadre, d’évolution diagnostique, ni d’interférence du monde extérieur. Traite-ment qui n’a cependant pu être mis en place qu’en prenant appui sur un travail commun du consultant et de l’analyste thérapeute. Comme elle nous l’a montré avec beaucoup de finesse, la méthode analytique et les psychanalystes n’ont pas dit leur dernier mot !

« Nous devons en tant qu’analystes donner sa chance au travail psychanalytique » souligne Michèle Cornillot en introduction. Le récit clinique de traitement parents-bébé qu’elle développe illustre très clairement le lien nécessaire entre les intervenants extérieurs et les psychanalystes de Binet. En effet, pour qu’une consultation psychanalytique parents/ bébés puisse avoir lieu, encore faut-il qu’un pédiatre averti puisse adresser les parents au centre ! Ainsi, Jean-Michel Porte souligne l’importance du rôle des pédiatres et la nécessité pour les institutions de faire connaître leur travail. En effet, il s’agit aussi pour les institutions d’avoir un discours intelligible à l’extérieur dans un souci constant de collaborer. Pour ne pas dire leur dernier mot, les psychanalystes doivent se faire entendre !

A propos de « théorico-pratique composite », c’est sur le psychodrame analytique que se centre l’intervention de Pierre Sullivan. D’emblée il annonce : « la clinique du psychodrame analytique a des affinités certaines avec les soins psychiatriques actuels à base de médicaments ». Plus d’un dans l’assemblée fronce les sourcils, s’interroge, et tous écoutent attentivement ! A l’issue de son exposé, les remarques et les questions fusent. Techniques, jeu, interprétations, les idées s’échangent, évoluent... Peut-être à l’image aussi de ce qu’il nous a rappelé dans sa conclusion « les êtres humains changent parce qu’un autre être, abandonnant raison, pris d’une certaine folie, joue avec eux, joue son être dans l’instant ».

C’est cependant bien à un abord figé de la temporalité, du diagnostic et du développement que nous confronte la prise en compte de la catégorie des TED. Bernard Touati, lors de son exposé, soulève la question : cette classification dans une sorte d’impérialisme du visible n’induit-elle pas des raisonnements binaires, TED ou non, sans prise en compte du développement de l’enfant pourtant toujours en construction, au-delà du visible ?

In fine
, face à une adversité parfois durement ressentie, la psychanalyse en pédopsychiatrie reste un instrument et une pratique d’actualité ; la « théorico-pratique composite » dont parle Jacques Angelergues permet quotidiennement aux différents praticiens des équipes de soins du Centre Alfred Binet comme d’autres lieux de soins d’aller au plus proche du vivant, de penser en souplesse, en nuance, les symptômes très divers et non catégorisables des patients, de les considérer dans leur évolutivité, parfois dans leur opportunité, c’est-à-dire dans une distance à une norme, à des standards qui s’éloignent de l’individu, au risque très certain d’abraser la richesse de ce dernier. « Cent fois sur le métier…» les psychanalystes dans les secteurs de pédopsychiatrie remettent leur ouvrage, tissant et retissant en pleine vitalité leur pensée du soin.