La Revue

La Parole déjouée, du langage à la langue
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°145 - Page 23-30 Auteur(s) : Joseph Ludin
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Il y a une idéalisation du langage et de la langue dans le monde analytique et notamment en France, une idéalisation qui n’est ni freudienne ni partagée par une grande partie du monde analytique. Nous connaissons l’histoire ! Nous savons que Lacan dans la suite de la théorie linguistique a théorisé sur la question de l’inconscient structuré comme un langage. Mais déjà bien avant ce genre de structuralisme linguistique apporté à la théorie analytique, il y a eu dans la culture française, une sorte d’idéalisation de la langue que je ne vois pas dans la culture germanophone, celle de Freud. Il faut préciser que cette idéalisation de la langue en France, n’est pas une idéalisation du langage ou de la langue en général, mais surtout de la langue française et justement, malgré beaucoup de réflexion et de philosophie du langage en Allemagne et malgré le fait que la langue allemande peut être considérée comme une grande langue ayant une grande littérature et une grande philosophie, les germanophones n’idéalisent pas leur langue ni le langage en général. On se méfie même de la langue : un proverbe allemand dit que les paroles « ne sont autre chose que son et fumée ».

Le thème de notre réflexion est la psychanalyse et le langage. Nous sommes confrontés là à une difficulté de distinction entre langage et langue, distinction qui n’existe pas dans toutes les langues. Quand Freud dit qu’il n’y a que des mots qui s’échangent dans la cure analytique 1, il est du côté de la parole, du verbe, donc de la langue en tant que moyen d’échanges humains, du côté du vivant, du côté de la langue dans le sens propre du mot, de la langue comme organe, comme partie presque du corps avec toute sa sensualité et non pas au niveau du langage comme système sémantique et grammaire qui est l’objet de recherche des scientifiques. Nous pouvons dire que la psychanalyse ne s’intéresse pas au langage comme système abstrait des signes. C’est la parole de nos patients qui nous intéresse, le comment ils nous parlent, avec quelle tonalité, avec quelle pesanteur, quelle sensibilité, quelle violence, quelle douceur, quelle souffrance, ils nous parlent. Qu’est-ce qui se transporte dans leur parole, c’est surtout cette question qui se pose à nous. Puisque la parole transporte quelque chose et surtout qu’elle contient plus qu’elle ne veut dire, mais elle ne dit pas seulement plus dans le sens quantitatif du terme, elle dit souvent autre chose que ce qu’elle dit de premier abord. Cette différence entre ce qu’elle veut dire et ce qui est transporté, est déjà une manifestation de l’inconscient. Une partie reste pour celui qui parle inconscient.

Il y a un type de fonctionnement obsessionnel et, toute notre vie sociale est organisée de cette manière-là, donc un fonctionnement qui aimerait être uniquement entendu par le contenu de ce qui a été dit. Il est insupportable pour cet obsessionnel caricatural que sa parole dépasse la signification prévue, donc il souhaiterait maîtriser tout ce que la parole transporte. Et ce n’est pas que ce même obsessionnel ne supporte pas que sa parole puisse en dire davantage que ce qui est dit mais qu’elle soit entendue par l’autre avec le monde psychique interne de l’autre, un monde que notre obsessionnel n’arrive pas contrôler. Donc, on peut se dire ici que la part obsessionnelle dans notre système de défense, est une part qui se défend contre une régression vers un stade paranoïde. Il y a donc le risque d’un trouble de signification qui importe dans notre clinique parce que parler peut devenir difficile au fur et à mesure que le patient prend conscience de l’impact de la parole énoncée. Donc, savoir parler aisément, avec une grande légèreté, n’est pas forcément un signe de la bonne conscience de soi, mais souvent comme chez les enfants, signe de l’inconscience. L’homme parle avec facilité parce qu’il ne connaît pas les connotations de ce qu’il dit. Et il nous arrive aussi lors des entretiens préliminaires de faire l’expérience avec un nouveau patient de cette aisance de la parole et dès que ce même patient s’allonge et dès qu’il est face à notre abstinence et à la règle fondamentale, il n’arrive plus à parler.

Donc, notre préoccupation concernant le langage et la langue, c’est la parole dans son agir sur l’autre, la parole qui est toujours adressée, la parole qui a un poids toujours difficile à mesurer. La parole dans le transfert ou le transfert de la parole.

C’est ainsi que nous pouvons mesurer l’impact de la règle fondamentale. Le « dire tout ce qui passe par la tête » comme méthode de recherche est absolument le contraire de tout ce que la philosophie, les sciences et mêmes les traditions éthiques nous ont toujours conseillé de faire. Et cette formule, elle fait peur. Une fois qu’on réalise la constitution éthique de la règle fondamentale, donc de ce « dire tout ce qui passe par la tête » on comprend à quel point il est impossible de déployer cette règle hors du contexte de la cure analytique. La psychanalyse travaille selon le principe qu’ici on a le droit de dire tout ce qui vous passe par la tête parce que justement hors de ce contexte vous n’avez pas ce droit et c’est même bien et juste comme cela puisque cela finira en barbarie.

Un élément de la civilisation humaine consiste à donner des limites aux dires, à construire un ordre de la parole, à rendre l’homme attentif à l’égard de ce qu’il dit et même à « tabouiser » de dire quelque chose. Cette limitation et séparation d’un espace interne et externe est le fondement de chaque civilisation et elle est recréée par la cure analytique. Tout totalitarisme a toujours essayé de supprimer cette différence entre l’interne et l’externe, il a toujours essayé de contrôler la vie interne de l’homme et de le mettre égal à son besoin politique ou idéologique.

Un tel totalitarisme est évidemment en chacun de nous. Si nous considérons la réalité psychique comme une mosaïque de différentes formes de défenses, on peut se dire que dans la défense obsessionnelle et paranoïde, il se trouve une tentative de supprimer la différence entre l’interne et l’externe, une tentative de tout contrôler et de donner à tout un sens persécuteur, donc un sens qui est en fait un sens unique qui mène vers une impasse, qui ne libère pas l’esprit, mais qui l’enferme plutôt.

Il importe peut-être d’ajouter ici que la langue qui nous concerne, nous les analystes, cette langue vivante, cette langue première et transférentielle, à part nous, n’intéresse que les littéraires et les artistes, mais moins les scientifiques. Les scientifiques ont cessé de se servir du transfert au moins consciemment. Mais il faut ajouter que cela n’était pas toujours comme ça ! La science classique, de l’antiquité jusqu’au milieu du 19ème siècle était encore différente. Les chercheurs se sont aventurés facilement avec leurs imaginations, leurs préjugés, leurs projections, leurs identifications personnelles. La science moderne applique les méthodes de plus en plus strictes et empiriques et cela à peu près depuis le temps de Freud. Freud lui-même reste en ce qui concerne la méthodologie scientifique plus proche de Goethe que du 20ème  siècle. C’est une des difficultés pour la psychanalyse dans sa reconnaissance en tant que science. Puisque la reconnaissance des enjeux du transfert est désormais exclue du monde proprement scientifique.

La fonction consolante de la langue et ses impasses

La langue, déjà le poète allemand Hölderlin le disait, est le bien le plus dangereux de l’homme. C’est par la langue que les hommes racontent des mensonges, racontent des bêtises, déforment la réalité, c’est par elle que les êtres humains déclarent leur amour qui ne tiennent pas longtemps, c’est elle l’organe des nos idéologies les plus atroces et fausses. Elle révèle et à la fois elle cache, elle dissimule, elle déforme et, mais elle console aussi, elle dit n’importe quoi et en même temps c’est par la langue que la vérité se dit. Et toute justice humaine est également exprimée par elle. La langue est un bien dangereux et nulle expérience ne nous démontre plus son danger que l’expérience de la cure analytique. Le silence et l’abstinence de l’analyste dans la cure peuvent être considérées de ce point de vue, ils pèsent sur les mots comme s’ils voulaient toujours mesurer la valeur de la parole énoncée.

Pourtant, il y a une dimension de la langue qu’on peut attribuer à la voix, donc à une dimension presque musicale. Dans les premiers rapports de la mère avec son bébé, cette musicalité de la langue est primordiale. Toute communication psychique, celle que Bion appelait la rêverie maternelle, passe par ce genre de cantilène. Les mots allemands
« Stimme », voix et « Stimmung », humeur, ambiance, état d’âme sont de la même origine. Dans les Trois Essais 2 de 1905, Freud dit, concernant les angoisses d’un petit garçon, la chose suivante : « Je dois l’explication de l’origine de l’angoisse enfantine à un garçon de trois ans que j’entendis un jour supplier d’une chambre obscure : « Tante, parle-moi, j’ai peur, parce qu’il fait si noir. » La tante répliqua : - A quoi cela te servira-t-il, puisque tu ne peux pas me voir ? - Ca ne fait rien, répondit l’enfant, du moment que quelqu’un parle, il fait clair ». La fonction consolante de la langue est ici très présente, sa dimension sémantique presque insignifiante. Mais ceci n’est pas toujours le cas, la plupart du temps nous sommes préoccupés et pris par les indications du sens de la parole et par les errements qu’elles produisent.

Une patiente pendant plusieurs semaines ne me parle que des difficultés qu’elle éprouve dans le contact avec son chef. Elle me le décrit comme quelqu’un qui transgresse tout le temps le cadre professionnel en lui proposant de dîner ensemble, de sortir ensemble pour un concert, de passer jusqu’à tard dans la nuit dans des bars et en même temps sans qu’il n’y ait attouchement ou un net intérêt sexuel. Elle me parle avec beaucoup de timidité, avec une voix hésitante et basse, exprimant ses sentiments ambivalents à l’égard de cet homme dont elle se sent tout de même professionnellement dépendante. Lors d’une séance, elle dit à ma surprise la phrase assez banale « je déteste cet homme ». Je réponds : « ah bon, c’est nouveau ? » « Peut-être, dit-elle, mais maintenant de plus en plus ». Un tel échange est très banal et pourtant. Que se passe-t-il ici ? « Je déteste cet homme ». Pourquoi me dit-elle cela ? Qu’est-ce qu’elle veut me dire par là, à qui s’adresse sa parole, que veut dire cette façon de parler, cette voix basse et timide. Je sens un sentiment d’agressivité en moi, je me demande ce qui m’agresse et pourquoi je me sens agressé. Aussi une méfiance, comme si elle voulait me dire : « ne croyez pas que je sorte avec cet homme parce que je l’aime… non, non, c’est le contraire, je le déteste ». Donc, elle veut me faire croire qu’elle le déteste. Elle veut m’imposer une signification précise et clore ainsi l’affaire. Elle veut la clore avec un jugement net. Sa parole m’agresse parce que je la considère comme fausse et manipulatrice, son but est d’effacer la réalité de son acte, à savoir qu’elle passe de bon gré des nuits entières avec ce Monsieur. Dans ce « je déteste cet homme », il resurgit alors toute son histoire de culpabilité de se sentir contrainte de faire quelque chose qu’elle ne veut pas faire, donc toute une problématique oedipienne.

Le grand penseur de la langue poétique, le déconstructiviste Paul de Man disait « Die Sprache verspricht (sich) », c’est un jeu de mot en allemand. « Die Sprache verspricht (sich) », « sich versprechen », c’est commettre un lapsus, mais « versprechen » veut dire « promettre ». Donc, la langue, elle promet et déraille en même temps. Le mot allemand « versprechen » et son réflexif « sich versprechen » parle donc bien de notre expérience en analyse. La promesse dans laquelle elle s’engage, ne tient pas le coup. Dans ce contexte, l’exemple du fonctionnement obsessionnel est à nouveau intéressant : il y a des caractères qui sont persécutés par leurs propres paroles. Ils ne peuvent plus changer d’avis, ils sont mêmes fiers de leur fiabilité, mais en fait ils sont captés par leurs propres paroles. Ils ont du mal à sortir de l’engagement qu’ils ont pris. « La promesse » de leur parole est devenue un dernier jugement et donc un piège. Pourtant, c’est évident que la parole nous engage et que cet engagement de la parole est la visée de toute éducation et de toute moralité humaine.

Encore plus sceptique à l’égard de la langue était Elias Canetti, l’écrivain autrichien. Il a inventé le terme du « masque acoustique » pour montrer dans quel labyrinthe du sens l’homme se trouve. L’homme, selon lui, développerait un genre de dialecte propre à lui, un genre de langue privée. Pour créer cela, il a besoin d’un certain nombre de mots qui sont mêlés avec tout un assortiment de sensualité et d’affection. Cela se traduit par la suite dans la façon dont il parle cette langue privée, avec quel rythme, quelle tonalité, quelle impulsion. L’ensemble se transformerait en un masque langagier ou acoustique qui lui est propre. Ce masque façonne ensuite une sorte de comportement langagier par lequel l’individu deviendrait identifiable. Chaque personne n’entend qu’un certain nombre de mots dont la signification est son patrimoine privé. Les mots signifient quelque chose pour soi qu’ils ne signifient pas pour les autres. Il y a ainsi des fossés insurmontables entre les personnes à l’intérieur d’une même langue qui sont aussi importantes que les fossés entre les langues différentes. « Cette forme langagière d’un homme, dit-il, la constance de sa façon de parler, ce langage, qui a été engendré avec lui, qu’il a pour lui tout seul, qui disparaîtra avec lui, c’est ça que j’appelle le masque acoustique. » Canetti considère ce masque comme une carapace langagière qui empêche finalement la communication avec autrui de telle sorte que, plus on parle, moins la compréhension et la reconnaissance entre les êtres humains risquent de fonctionner.

Malgré sa critique de Freud et de la psychanalyse qui reste pour nous incompréhensible et regrettable, Canetti développe une théorie du théâtre où l’idée de renversement de ce masque acoustique est prépondérante. Ce renversement arriverait par quelque chose qu’il appelle « Grundeinfall » qui est une sorte d’idée incidente originelle. Et c’est à partir de cette idée déroutante que les personnages dans ses pièces de théâtre évoluent en subissant un renversement. La carapace langagière est brisée pour un instant. Il est évident qu’il parle de la même chose que ce que nous appelons avec Freud « l’idée incidente », l’idée alors qui renverse la logique défensive. Avec le renversement, s’il a lieu, le masque acoustique change de forme, ses figures changent subitement de visage.

L’idée fondamentale de Canetti est assez pessimiste et même un peu tragique. Selon sa théorie, les êtres humains ont peu de chance de se comprendre, chacun reste à l’intérieur de sa carapace langagière et se comprendre est plutôt une illusion. Dans son grand roman Die Blendung, littéralement L’aveuglement, traduit en français d’abord par Tour de Babel et ensuite par Auto-da-fé ce thème de l’incapacité de la compréhension est central. A l’inverse de l’idéalisation de la langue, il y a un doute et une méfiance profonde concernant la langue. « J’ai compris que les êtres humains se parlent mais qu’ils ne se comprennent pas… qu’il n’y a pas de plus grande illusion que l’opinion selon laquelle le langage est un moyen de communication entre les hommes. On parle à l’autre, mais de tellemanière qu’il ne nous comprenne pas… rarement rentre quelque chose dans l’autre et si c’est le cas, c’est quelque chose de travers. » La figure de Peter Kien dans ce roman est le personnage du savant absolu, homme qui vit dans les mots, quelqu’un qui maîtrise tout par les mots et qui est pourtant complètement aveugle à l’égard de la réalité, c’est un Don Quichotte des mots.

De la langue de la cure au langage analytique

Notre vision de la chose est moins pessimiste mais l’expérience de la cure analytique nous montre à quel point la communication humaine est difficile, voir impossible. On peut maintenant se dire que les sciences et la philosophie dès le début se lançaient dans le projet de trouver un moyen objectif de communication. Elles étaient, pourrait-on dire, à la recherche d’un langage objectif, un langage scientifique, universel. Le fameux          « Nul n’entre dans cette demeure qui ne maîtrise pas la géométrie » de l’académie platonicienne est déjà l’emblème de cette exigence de la communication idéale. Au début, les mathématiques et ensuite les soi-disant sciences exactes ont trouvé, tout de même, une façon de communiquer objectivement  entre les membres de la communauté scientifique. Mais, il y a les sciences moins exactes, les sciences dites humaines, les sciences de l’interprétation, les sciences qui s’occupent de tout ce qui a été crée par l’homme et qui est forcément de l’ordre de l’interprétation. Et là, où l’interprétation est possible, il y a divergence, il y a différence, il y a dispute, il y a scission, il y a mépris de l’autre, il y a tout ce qui est de l’ordre de l’humain. Trouver un langage « objectif et exact » est devenu pour les sciences humaines un problème de fond.

La psychanalyse entre tardivement dans l’univers des sciences. Freud désirait qu’elle soit une « Naturwissenschaft », science de la nature, donc de l’ordre des sciences exactes. On a même du mal aujourd’hui à comprendre son défi. Et pourtant, pour lui, il y avait une évidence, il se voyait dans la filiation de Darwin et aussi comme penseur de la biologie de l’homme. Pour lui, le fonctionnement de l’inconscient et la réalité de la vie pulsionnelle faisaient partie de la nature. Certes, qu’au fur et à mesure où sa science se développait, il a pris conscience de l’ampleur de sa création, il a pris conscience aussi de l’impact de la question du transfert, tellement centrale dans la recherche de la vérité psychique. Et depuis la mort de Freud, on peut se dire que les psychanalystes ont développé tout un Babel de langages différents qui communiquent mal entre eux. Donc, il y a différents langages de la psychanalyse qui visent les mêmes choses, mais ils les visent avec parfois des concepts différents. Rassembler un psychanalyste français, un allemand, un anglais et un américain, c’est parfois comme si on rassemblait quatre ethnies différentes. Ceci dit, il y a du vrai dans cette difficulté et il ne faut surtout pas la supprimer ! Mais où se cache le problème ?

L’histoire de la psychanalyse est aussi l’histoire de la traduction de la psychanalyse et des différentes lectures de Freud. On peut aussi dire que la psychanalyse a été à plusieurs reprises réinventée. Je vous donne plusieurs exemples : d’abord au temps de Freud, les schismes entre Freud et Jung et Freud et Adler. Ensuite, les querelles des années 40 entre M. Klein et A. Freud. En même temps et surtout à partir des années 50, l’école américaine de l’ego-psychologie. Il faut dire qu’à cette époque ces querelles ont été portées par des gens de la même souche culturelle, en grande partie de germanophones émigrés, des Berlinois, des Viennois, des Hongrois germanophones. Dans les années 50, Lacan en France engage une violente polémique contre la soi-disant psychanalyse américaine comme trahison de Freud, il proclame un retour à Freud. Glover quitte la British Society parce qu’il considère les théories kleiniennes comme une trahison. En Amérique, il y a une psychiatrisation de la psychanalyse, on veut rester, coûte que coûte, des médecins et soigner des malades. Les techniques souples et interpersonnelles remplacent l’abstinence considérée trop froide des soi-disant orthodoxes.

Même si Melanie Klein inventait une métapsychologie préoedipienne avec justement des concepts nouveaux, son langage analytique restait encore largement identique à celui de ses adversaires. Pareil pour les ego psychologistes. Le développement de nouveaux langages commence juste après. Avec Fairnbairn et la théorie de la relation
d’objet, avec le vocabulaire de Winnicott, avec Kohut et la psychologie du self, avec Sullivan et l’interpersonalisme pour ne citer que quelques grandes tendances. Et last but not least avec les deux grands inventeurs d’un nouveau langage analytique, Lacan et Bion qui s’engagent dans une lecture complètement nouvelle de la psychanalyse, ils réinventent carrément la psychanalyse. Ils sont, tous les deux, tellement préoccupés par la question de la scientificité de la psychanalyse, de sa fondation universelle, qu’ils tombent, complètement indépendemment, sur l’idée des mathématiques, en vogue pour leur génération. Ils cherchaient une sorte de formalisme universel comme langage de la psychanalyse. Personnellement, je n’y crois pas, je pense que c’est une impasse comme cela l’était déjà pour la philosophie au début du siècle dernier. Mais ce genre d’impasse est toujours important et créateur pour les mouvements scientifiques. En France, dans la suite de Lacan, il se passe encore autre chose. On s’engage à partir des années 70 dans un enseignement très universitaire et académique. Il y a toute une génération de Français qui ont appris la théorie analytique par un enseignement universitaire. Ce genre de lecture conceptuelle et parfois scolastique de Freud devient par la suite une véritable obsession, on est freudologue, on en fait un discours de savoir de sorte que la pratique de la psychanalyse devient presque secondaire. A part cette lecture conceptuelle et métapsychologique, nous avons une approche plus empirique, dont les défendeurs aujourd’hui sont les anglo-saxons et les pays de l’Europe centrale. Cette approche prône le paradigme de la clinique et les échanges entre les psychanalystes à travers l’expérience de la clinique.

Entre ces deux approches, métapsychologique et empirique, il n’y a pas de choix à faire, nous ne pouvons qu’être des cliniciens qui comprennent leur travail à travers les concepts de la métapsychologie. On dirait qu’avec les deux approches notre scientificité est acquise et donc la chose peut se déployer dans le monde entier comme n’importe quelle science avec son langage scientifique. Et pourtant cela n’est pas vraiment le cas. Nous avons du mal à parler le même langage analytique. Il y a un impact de la culture qui s’impose dans notre compréhension des choses. Certes, une science évolue, s’élargit sur différents champs, devient plus complexe mais est-ce vraiment cela ? Non, les
différents langages de la psychanalyse ne sont pas seulement le résultat d’un besoin scientifique, mais surtout le produit d’une lecture différente de la chose, lecture qui est forcément influencée par la culture de base. Et on peut radicaliser encore la question de la culture pour la compréhension de la psychanalyse en disant que si la culture de base n’offre pas une ouverture, la pensée et l’expérience analytique restent inaccessibles. L’exemple du Japon est assez parlant. Il n’y a pas un seul domaine de la science ou de la culture qui n’a pas été assimilé d’une manière très créative par le Japon lors du siècle dernier. Freud a déjà été traduit dans les années 20. Et pourtant la psychanalyse y restait exotique. De jouer Schubert est mille fois plus facile pour les japonais que jouer avec la métapsychologie freudienne et de la déployer dans leur culture. Donc, il  y a une universalité du langage scientifique, assimilable par toutes les cultures qui manque au langage analytique. La psychanalyse était jusqu’à aujourd’hui une affaire de l’horizon culturel européen, avec des références scientifiques, philosophiques et artistiques en commun. L’Amérique, nord ou sud, ne sont pour ces milieux intellectuels et scientifiques que des extensions de la culture européenne.

Que deviendra la psychanalyse maintenant hors de ses références culturelles de son origine ? Si l’exportation de la psychanalyse du monde viennois et germanophone à Paris, à Londres et aux États-Unis, a créé des
nouvelles lectures et des réinventions alors que ces cultures semblent relativement proches et portées par les mêmes références, est-ce qu’il y aura un jour, une lecture chinoise, japonaise, indienne, perse, turc et arabe de la chose freudienne ? Je n’y crois pas parce que d’abord on ne peut pas réinventer la même chose infiniment et parce que le corpus des concepts fondamentaux de la psychanalyse me semble être achevé. Pendant les derniers 30-40 ans, il y avait beaucoup de remaniements et beaucoup d’approfondissements et précisions, mais il n’y avait pas de nouveaux langages. Mais il est possible qu’il y ait des nouvelles lectures ou alors aussi des nouvelles pratiques.

L’impact de la culture et la question de l’individu : du langage à la langue

Mon hypothèse maintenant concernant l’universalité du langage analytique est la suivante : la psychanalyse est une expérience et une pratique thérapeutique avec des implications hautement culturelles et malgré tout ce qu’on peut penser largement plus culturelle que scientifique. L’homme en soi n’existe pas, c’est une abstraction, il n’existe que dans sa culture. Les métaphysiciens aiment parler de l’homme comme une entité abstraite et universelle. Freud, dans sa croyance aux sciences, en a rêvé également. Les concepts et les observations cliniques sont vrais et universels, mais ils ne sont pas toujours audibles parce que la résistance n’est pas seulement névrotique, mais aussi culturelle. Dans la mesure où les concepts de la psychanalyse visent la réalité psychique de l’homme, ils entrent forcément en rivalité avec les langues de la culture de base. La psychanalyse est ce que Freud appelait un travail de la culture. Cette expression de travail de la culture reste encore énigmatique et pas suffisamment compris. Donc, peu importe la scientificité du langage analytique et son corpus métapsychologique, il y aura toujours des lectures différentes portées par les cultures de base. Le langage analytique, c’est-à-dire le corpus conceptuel et scientifique de la psychanalyse peut être tout à fait universel, mais les langues dans lesquelles il est traduit ne le sont pas. Les langues sont différentes, elles sont nationales, régionales, familiales, personnelles et aussi intimes. Elles sont aussi secrètes, énigmatiques, incompréhensibles pour l’autre avec des codes spéciaux, etc. La parole analytique, celle que notre règle fondamentale invite à parler, c’est cette langue privée. Il y a un décalage entre le langage universel et scientifique de la psychanalyse et les pluralités des langues à la fois culturelles et personnelles. Ce décalage demeure toujours infranchissable. Il est tout à fait possible que les différences des langues et des cultures doivent de plus en plus disparaître, il y a une tendance vers cela.

Nous parlons beaucoup de mondialisation et de conséquences à long terme de la réalité de l’Internet comme un langage universel. Mais nous ne sommes pas encore là et la disparition des différences est plutôt une chose inquiétante. Nous sommes encore préoccupés par les difficultés de la traduction d’une langue à l’autre, par la difficulté de comprendre une autre culture. Et je considère ici « culture » et « réalité psychique » comme la différence entre le collectif et l’individu. Avec chaque nouveau patient, nous nous engageons pour comprendre sa réalité psychique, comprendre sa culture individuelle. Et là, il y a des pièges, car plus on croit parler la même langue et donc comprendre la culture de l’autre plus on peut se tromper. Les mots peuvent être identiques alors que leurs représentations sont complètement individuelles. 
Il nous faut parler de quelque chose qui est essentiel dans ce contexte entre langage et langue, entre l’universalité du langage et la particularité des langues. C’est comme la culture et la névrose, il s’agit de l’enjeu de l’individu pour la chose analytique. La psychanalyse vise avec ses concepts et surtout dans sa clinique la réalité psychique de l’individu. La médecine vise l’homme en général et le syndrome physique comme une entité biologique. Pour la psychanalyse cet homme « en général » n’existe pas. C’est l’individu en que patient, voir malade, avec ses crises et ses impasses qui nous consulte et nous essayons de comprendre la particularité de son existence du point de vue de sa vie psychique. La démarche de venir nous consulter, l’individualise encore davantage et son destin a quelque chose d’absolument singulier. Dans une lecture socio-psychologique, les crises des malades hystériques au début de la découverte de la psychanalyse ont été considérées à juste titre comme une émancipation de la femme. Elle aurait essayé de se libérer à travers les symptômes hystériques de la carapace sociale dans laquelle elle était enfermée. L’individu est donc celui qui se permet quelques distances à l’égard de la culture collective.

Freud a démontré dans son texte de 1930,  Le malaise dans la civilisation à quel point les exigences du collectif et les besoins de l’individu sont en conflit permanent. Le collectif exige que l’individu renonce à sa particularité ou autrement dit à ses besoins narcissiques, il exige que l’individu se soumette aux valeurs collectives. Donc, on peut distinguer entre le langage du collectif qui possède des codes et des normes et les langues privées qui se permettent plus ou moins de libertés. Plus on parle une langue privée, plus on est en décalage avec le collectif. Et cela est pareil pour la chose analytique.

Il est évident que tout au début, la communauté scientifique a considéré la langue employée par Freud comme une langue privée, comme quelque chose qui transgressait les frontières des normes scientifiques. Il a fallu pour Freud alors construire unlangage scientifique et conceptuel. La correspondance de Freud, au début avec Fliess, mais aussi celle qui accompagne pendant cinq décennies la vie de Freud témoigne à quel point Freud avait besoin de recourir toujours à cette langue privée pour développer sa pensée. Comme si le langage conceptuel qu’il a lui-même créé risquait de devenir toujours une carapace pour la pensée, comme si la pensée avait besoin de temps en temps de sortir de cette carapace pour s’ouvrir vers l’individualité et la particularité de la réalité psychique. Et, c’est évidemment dans ce sens que la littérature comme modèle de la langue privée nous accompagne depuis la découverte de la psychanalyse. Sans tomber dans le piège de faire de la psychanalyse une sorte de littérature, puisque notre but n’est pas la créativité, mais de travailler avec nos patients et d’essayer de comprendre leurs souffrances, malgré cette différence fondamentale entre littérature et psychanalyse, malgré cela, la parole vivante de notre clinique fait que nous avons souvent l’impression de vivre dans un roman.

Le langage de la psychanalyse est donc lié à l’individualisation, c’est le langage de la problématique de l’individu entre le déclin du complexe d’Œdipe et son narcissisme. L’individu avec son moi a été compris en étant déterminé par les processus inconscients. Sa problématique d’existence et ses crises touchent à la question de la maladie et vont en même temps au-delà du sens médical de ce terme. Les crises hystériques avec leurs symptômes ont été prises au sérieux, la femme et la question sur sa sexualité commencent à inquiéter le monde traditionnel ! Le moi n’étant plus maître, comme disait Freud, dans sa propre demeure, a été totalement révisé. Maintenant nous pouvons dire que cette nouvelle idée de l’individu est à l’origine de la pensée analytique et tant que cette individualisation n’a pas culturellement eu lieu, parce qu’elle est fortement sanctionnée, le langage de la psychanalyse restera incompréhensible et ses vérités universelles ne passeront pas. Plus une culture s’individualise plus elle possède les moyens d’être sensible au langage analytique.

Œdipe lui-même, le sort d’Œdipe et dans la mythologie et dans sa mise en scène tragique par Sophocle montre déjà clairement cette sorte d’individualisation. Exposé par ses parents, adopté par des nouveaux parents qui lui cachent son étrangeté, il commence à se méfier sur ses origines, il s’interroge, il s’isole et il quitte Corinthe. La tragédie de Sophocle peut se lire comme la tragédie de l’individu, son destin à la fois déterminé et libre de choix et de volonté, destin qu’il découvre au fur et à mesure où il progresse dans son individualisation. Dans la culture chrétienne ensuite ce genre de l’individualisation se radicalise avec l’exemple du Christ qui lui, ne veut plus reconnaître ni mère ni père, en se donnant complètement à la spiritualité de son engagement. L’individu qu’il devient se radicalise à un point tel que l’église par la suite doit sauver les chrétiens de trop de imitatio christi. C’est sur ce sujet que joue le Grand Inquisiteur de Dostoievski : le Christ, ressurgi sur terre, est emprisonné par l’inquisiteur qui est le seul à le reconnaître par peur qu’il trouble la communauté avec ses exigences trop individualisées ou alors pour le dire avec des termes analytiques, ses exigences trop narcissiques. Pour chaque croyance collective ou tradition collective, la radicalité du concept analytique de l’individu est une menace. Les mouvements totalitaires du 20ème siècle étaient une sorte de combat contre l’individu. Et pourtant chaque être humain a le droit d’être considéré en tant qu’individu, et la reconnaissance et le respect de l’autre sont tout d’abord le respect de l’être humain comme individu.

La parole déjouée

Nous avons fait le tour du langage à la langue, ensuite de la langue au langage et ensuite encore un retour du langage à la question de l’individu, donc à la langue personnelle. Words, words, words, disait Hamlet. Revenons alors sur ce que j’appelle la parole déjouée, une parole qui rate son destin. Ce destin de la parole qui échoue et qui est déjouée par l’expérience de l’existence humaine, ce sort, il concerne le langage, donc le concept et à la fois la langue privée de chaque être humain. La parole promet, nous disait Paul de Man et elle déraille, on peut donc dire qu’elle est toujours entre espoir et déception. Le concept de notre langage scientifique promet aussi et pourtant au quotidien de notre travail, souvent, ce langage conceptuel, il nous abandonne, il nous donne un indice, mais ensuite il nous laisse seul nous débrouiller avec notre réalité clinique. Et parfois, nous sommes désespérés. Nulle tradition de la pensée n’a mieux compris cette problématique de la langue et du langage que l’expérience de la psychanalyse. Une idéalisation de la langue va donc forcément à l’encontre de cette expérience. La réalité humaine demeure insaisissable et toujours plus complexe que la capacité de la parole de la saisir. Freud n’a jamais idéalisé le langage mais s’il y a quelque chose dans la pensée freudienne qu’il n’a jamais perdu de vue et qu’il a toujours mis au centre de sa pensée, comme une perspective centrale, c’était ce qu’il a appelé le principe de réalité. La parole est toujours déjouée par ce principe, plus fort que tout et nous ne la mesurons qu’à l’égard de ce principe. Avec la règle fondamentale, Freud a donné à l’esprit humain une dernière grande ouverture, une dernière grande idée de liberté dans l’histoire de l’humanité.

C’est véritablement une promesse qu’avec la diversité de la parole, avec la multiple possibilité de traduction de la vie interne, la souffrance de l’homme trouve enfin une expression qui lui est adéquate. Comme si c’était déjà une consolation si les choses psychiques arrivent à trouver leurs équivalences dans les mots. La parole juste, la parole mesurée, cette parole qui essaie enfin le mieux saisir à la fois les enjeux de la réalité psychique et ceux de la réalité objective, c’est celle-là que nous cherchons dans notre quotidien clinique. 

Notes


1- «In der analytischen Behandlung geht nichts anderes vor als ein Austausch von Worten zwischen dem Analysierten und dem Arzt» (Freud,  Vorlesungen zur Einführung der Psychoanalyse. GW XI. S. 9).
2- Elias Canetti: zitiert nach : Manfred Durzak, Gespräch über den Roman, a.a.O., S. 116
« Diese sprachliche Gestalt eines Menschen, das Gleichbleibende seines Sprechens, diese Sprache, die mit ihm entstanden ist, die er für sich allein hat, die nur mit ihm vergehen wird, nenne ich seine akustische Maske ».
3- Elias Canetti : zitiert nach : Manfred Durzak, Gespräche über den Roman, a.a.O., S. 117 « Ich begriff, dass Menschen zwar zueinander sprechen, aber sich nicht verstehen… Dass es keine grössere Illusion gibt als die Meinung, Sprache sei ein Mittel der Kommunikation zwischen Menschen. Man spricht zum anderen, aber so, dass er einen nicht versteht… Selten dringt etwas in den anderen ein, und wenn es doch geschieht, dann etwas Verkehrtes ».