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Freud et la France. 1885-1945
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°146 - Page 25-26 Auteur(s) : Daniel Widlöcher
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Freud et la France. 1885-1945

À un moment où les déceptions des uns et la hargne des autres alimentent une nouvelle étape dans la controverse autour de la psychanalyse, il est piquant d’en retrouver les origines et le développement dans la merveilleuse chronique que Alain de Mijolla nous donne des premières années de la pratique psychanalytique en France.

Il s’agit d’une chronique, au meilleur sens du terme, dans la mesure où l’auteur s’en tient à un rigoureux respect du temps parcouru au point que ses chapitres sont datés par année et ce qu’il retrace est la suite des évènements, à partir d’un travail d’érudition particulièrement remarquable. Dès la venue de Freud à Paris en 1885 jusqu’à 1945 nous suivons le cours de l’histoire. L’auteur ne quitte jamais la recension précise des faits, si par là nous entendons les actions entreprises, l’adhésion des uns et des autres, les changements et les rejets, mais aussi (et je dirai surtout) ce qui s’écrit et dit par tous ceux qui ont joué un rôle dans cette histoire. Alain de Mijolla s’en tient aux faits, il se garde avec prudence de juger et encore plus d’expliquer les comportements individuels et collectifs de ceux dont il donnera à la fin de l’ouvrage de brefs rappels biographiques et surtout un index de référence qui permet ainsi de retrouver leurs chemins individuels à travers les différents chapitres du livre.

Il s’agit d’un ouvrage de référence qui devrait figurer dans la bibliothèque de tous ceux qui sont intéressés par la psychanalyse ou qui la pratiquent. Est-il possible de le lire de la première à la dernière page de manière continue ? Je ne sais car j’ai trop vite été attiré par tel ou tel instant de l’histoire et j’ai mieux aimé aller d’un chapitre à l’autre, d’une année à l’autre, préférant plonger dans un moment de cette histoire ou retrouver les traces d’un auteur au fil des années, grâce à la bibliographie.
Je voudrais souligner l’intérêt tout particulier que j’ai porté aux années immédiates d’après la première guerre mondiale ou à tout ce que l’auteur m’a fait connaître des douloureuses années 40-45. Des personnes, je mentionnerai ma surprise de découvrir le rôle fondamental, et ambigu, de René Laforgue tout au long des années vingt et trente sans oublier les bien pénibles évènements qui leur firent suite.

J’aurais aimé en savoir davantage sur le cours des idées, les divergences de pratique de cette première génération d’analystes. Il faudra pour cela d’autres travaux rendus possibles grâce à celui-ci. Par exemple, entre 1920 et 1938 l’œuvre de Freud a connu une très sensible évolution. L’ouvrage d’Alain de Mijolla nous donne une illustration très vivante des débats qui ont suivi la conceptualisation de la pulsion de mort. Mais les conséquences des écrits sur la technique, les débats entre Freud et ses élèves (pensons à Ferenczi), les controverses entre les élèves semblent n’avoir guère marqué les analystes français ? Sont-ils restés prudemment silencieux à ce sujet ? Les allusions que font les uns et les autres à ce sujet demeurent rares, que pense notre auteur à ce sujet ? Un « après-coup » pour son beau livre ?

Avec l’auteur je n’ai pas manqué de retenir l’âge des participants, la durée de leur formation, ce qui ne pouvait pas ne pas me frapper vivement pour quelqu’un qui comme moi avait débuté mon parcours fort peu de temps en définitive, après eux ! Vu soixante ans après, ce contraste entre l’institution de l’avant-guerre et celle à laquelle je sollicitai d’appartenir peu de temps après la fin du drame est saisissant. Je souhaite bien sûr que les plus jeunes y retrouvent quelque chose d’un passé certes devenu lointain mais qui marque encore notre présent.

Comment la psychanalyse française a-t-elle pu prendre des voies si approfondies après des débuts aussi libres, autant laisser aux initiatives et à la créativité de chacun ? Il y aurait là manière à nourrir la réflexion qui se mène actuellement sur les destins de la psychanalyse et des psychothérapies qui en sont l’application. Faut-il en chercher la réplique dans ce qui s’inscrit en Europe de l’est et en extrême-orient ? Alain de Mijolla a su explorer les archives, il a su aussi rechercher quelques témoignages contemporains. J’ai retrouvé celui de Juliette Boutonnier qui plus tard a supervisé ma seconde cure de formation. Je pense quand même que nos aînés, en dépit de quelques confidences, recueillies ça et là, ont été bien peu bavards sur leur histoire de jeunesse. J’espère que nous le serons moins quand Alain de Mijolla viendra nous interroger pour la suite à donner de son entreprise. Voici un livre qui nous instruit et nous donne à penser. C’est pourquoi je le répète, qu’il a sa place dans toute bibliothèque de psychanalyste.