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Pourquoi le cauchemar ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°146 - Page 26-27 Auteur(s) : Dominique Bourdin
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Pourquoi le cauchemar ?

Cette recherche sur le cauchemar (dirigée par Markos Zafiropoulos) a été menée par Elisabeth Pradoura, chercheur au CNRS et psychologue clinicienne, dans le cadre d’une enquête clinique notam­ment auprès de patients de la Consultation Sommeil de l’hôpital Henri Mondor de Créteil, mais aussi à l’hôpital Béclère (Clamart) et à la Pitié-Salpêtrière. Deux longs entretiens, en début de prise en charge à la consultation Sommeil, puis quelques semaines plus tard, étaient proposés aux patients volontaires.

Le terme de cauchemar (nightmare, Alptraum) apparaît à la fin du XVème siècle dans une Europe en proie à des vagues de sorcellerie et à leur répression. Ses connotations évoquent un « fantôme oppressant », un écraseur – la « cauquemaire » picarde est d’ailleurs une jument qui piétine. Les paroles des patients sur leurs cauchemars font entendre l’écho à peine voilé d’un impossible à dire, d’une parole jamais entendue, d’une parole méprisée et niée. Il s’ensuit de nombreux tours et détours pour parvenir à dire, des réticences et des stratégies de défense, des silences particulièrement éloquents. 

Après un bref rappel des fonctions du sommeil et de l’importance de la vie onirique, l’ouvrage commence par une reprise de la littérature analytique sur le cauchemar : L’interprétation des rêves, de Freud, son influence sur Otto Rank ; la tendance à écarter le cauchemar, à ramener les rêves d’angoisse aux logiques primaires générales du rêve. La défaite de la censure et l’échec des procédés de déguisement et de déformation du rêve sont les conditions de l’apparition du cauchemar. C’est par l’angoisse que Freud rattache le cauchemar au rêve. Ernst Jones rassemble en 1930 plusieurs études sur le cauchemar qui, pour lui n’est  « rien moins que le sens même de la religion », car il faut l’associer à la figure du Diable et à la sorcellerie en même temps qu’à la crise d’angoisse. Deux grandes peurs sont sous-jacentes : la peur du désir et de la fécondité des femmes et la peur de la stérilité et de l’impuissance masculines, mais dans une ambiguïté et une indifférenciation sexuelle qui accroît l’angoisse. Le « voyage nocturne » rejoint en même temps le thème de l’enlèvement, l’âme étant conduite aux Enfers par quelque cavalier ou cheval magique…

Par opposition à ces croyances héritées du Moyen-Âge, le siècle des Lumières naturalise le sens du cauchemar en le rabattant sur des phénomènes physiologiques. Peut s’y perdre au passage l’idée que le ressort du cauchemar est un conflit psychique lié à la sexualité, et qu’une cause du cauchemar relèverait du refoulement de la composante féminine ou masochiste de l’instinct sexuel. Mais le primat du visuel qui caractérise le rêve est mis à mal par le cauchemar dans lequel le débordement de l’affect signe un échec de la capacité à représenter. L’ouvrage commente la réflexion freudienne sur la Tête de Méduse, le rêve de Freud sur sa mère portée dans sa chambre par des personnages à becs d’oiseaux, et celui sur le « fils officier », réfléchit sur l’ombilic du rêve, l’inquiétante étrangeté et le double. Ainsi que sur l’occultisme et sur l’infantile et (enfin) sur l’angoisse et le traumatisme. Les commentaires sur l’interprétation lacanienne du cauchemar partent d’une reprise du stade du miroir, et évoquent les moments de rencontre avec l’énigme, avec le sphinx, comme avec son image dans le miroir. A travers l’identification à l’autre, à travers l’accès à sa position de sujet que lui donne sa prise dans l’univers langagier, l’enfant accepte d’entrer dans l’aventure humaine et, de ce fait, dans cette forme d’aliénation singulière qu’est l’amour. Le sexe et la mort sont les deux supports et vecteurs du cauchemar.

Après cette reprise de la littérature psychanalytique sur le cauchemar, l’auteur présente son enquête clinique menée entre 1998 et 2004. Paroles énigmatiques, images et absences d’images se côtoient dans les récits recueillis qui témoignent de la force de l’impact du cauchemar dans la vie sociale et psychique des rêveurs. Mais « si on raconte un cauchemar, ça n’a pas l’air d’un cauchemar », car l’effroi est lié aussi à l’indistinction des registres, à l’emprise d’une angoisse au-delà des mots, à la vulnérabilité traumatique du sentiment de solitude absolue. Si le réveil est signature du cauchemar, il laisse en proie à la panique de son retour. La coloration des cauchemars - leur trace au long de la journée qui suit - évoque une activité esthétique archaïque qui s’efforce peut-être de conjurer le caractère devenu persécuteur et angoissant de l’environnement le plus banal. Sens et éprouvés du cauchemar sont repérés, nommés, classés, soulignant la proximité étrange de l’horrible et du magnifique, les vécus d’effroi, le sentiment d’impuissance et de paralysie, l’intensité de la douleur, le poids des cauchemars répétitifs. Outre les fantômes et le Diable, les figures du cauchemar mettent en scène « l’éphialtès » (démon et cauchemar qui saute à la gorge), mais aussi un puissant bestiaire, ainsi que le « cauchemar du monument » et bien sûr la mort, les corps dépecés et les cadavres…

L’auteur propose un descriptif riche et coloré des données qu’elle a pu recueillir, se centrant notamment dans ses commentaires sur la position adoptée par les patients envers leurs cauchemars - qu’un petit garçon de trois ans appelait ses « cochons marre » - et envers la douleur psychique qu’ils en éprouvent. Elle souligne souvent la difficulté même de passer au récit et d’en rendre compte. Mais l’on a affaire à une belle photographie de groupe plutôt qu’aux dynamiques du cauchemar. Comme psychanalyste, on peut penser que c’est seulement au cours de la dynamique d’une cure ou d’une thérapie que peut être saisie la fonction économique et dynamique du surgissement des cauchemars, tout au long du traitement ou à certains moments-clés, et que c’est seulement cette perspective dynamique, liée à l’histoire consciente et surtout inconsciente du patient, qui permet de rendre compte des fonctions du cauchemar et de son rapport aux possibilités et aux échecs de la représentation et de la contenance. De ce point de vue ce livre nous laisse au seuil de la position clinique qui se construit dans la relation transférentielle, avec sa durée et ses avatars, et qui transforme la façon dont un sujet peut évoquer, se représenter et penser ses expériences et ses douleurs psychiques. La méthode de l’entretien ponctuel se veut objectivante, mais ne peut donner que des images « planes », descriptives, non le relief et la dynamique des transformations.