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Les états limites
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°146 - Page 27-29 Auteur(s) : Marie Dessons
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Les états limites

Qu’est-ce qu’une limite pour l’être humain ? La question qui ouvre ce livre le situe radicalement du côté de l’humain et de l’expérience subjective. La force de ce petit ouvrage tient en sa disposition à convoquer diverses dimensions, dépassant la dimension encyclopédique, ne se limitant pas à l’aspect psychopathologique, mais en donnant une envergure métapsychologique à l’organisation psychique des états limites, tout en sollicitant une pensée rêvante. Ainsi le lecteur est d’emblée invité, dans un cheminement poétique et mythologique, à parcourir les mythes théogoniques d’Hésiode, puis à suivre Ulysse dans son Odyssée pour découvrir que « la fidélité à l’autre prend son origine dans la fidélité à soi ». Ce détour par les mythes des origines offre une représentation figurée de la construction primordiale des limites pour la survie de l’humain et des « formes vivantes » pour sortir du chaos originel. La confusion en effet, est le risque majeur auquel est exposé le cas limite, du fait même de la porosité et de la labilité des frontières de son identité. Cet  « écorché vif » chronicise « un style d’existence chaotique » écartelé entre l’angoisse d’intrusion et celle d’abandon.

Au-delà de la dimension psychopathologique, Vincent Estellon donne à voir la profonde souffrance de l’état limite, pris dans un tiraillement interne, vivant dans un no man’s land empli de « folles angoisses existentielles », et se vivant « dans un état de solitude qui fait qu’il n’est ni avec lui-même ni avec personne ». Plutôt que comme « catégorie psychopathologique », l’état limite est présenté avant tout dans sa dimension d’être humain, dans un rapport au temps et à l’espace particulier : des espaces où se côtoient intérieur et extérieur sans frontières précises, et une temporalité psychique où la mémoire paraît « suicidée ». En quête d’une intériorité qui tienne, l’état limite échoue à utiliser une transitionnalité qui lui offrirait un espace potentiel de créativité, un espace à soi. On ne s’étonnera pas alors que l’auteur réhabilite Ferenczi et rende hommage à Green, sans oublier Winnicott.

L’intérêt de cet ouvrage est d’opérer un déplacement, en montrant le passage d’une époque où l’on pensait les états limites « à la limite de », à une conception de l’état limite comme « pathologie des limites ». Avant d’être pensé comme une entité psychopathologique autonome, l’« état limite » s’est vu attribuer une pluralité terminologique, à l’image de son polymorphisme clinique, recensée par l’auteur de manière assez exhaustive. Cette clinique a en effet pour particularité d’interroger les limites du système de classification nosographique, les limites des diverses techniques de soin ainsi que les limites de l’analysabilité. Estellon montre l’universalité du fonctionnement limite à travers une psychopathologie de la vie quotidienne de ces « moments limites » que sont par exemple la période adolescente, la scène de ménage (expérience limite entre deux êtres), l’expérience de deuil ou encore la quête des transgressions. Au-delà des désaccords au sein de la communauté analytique entre ceux qui reconnaissent cette entité psychopathologique, et ceux qui en font une figure du sujet moderne dans un prolongement sans fin de la période adolescente, l’auteur montre l’importance de donner une définition intrinsèque de l’état limite. Il isole et définit ce syndrome psychopathologique depuis ses origines anglo-saxonnes jusqu’aux travaux d’André Green en France. Au-delà de la diversité symptomatologique, c’est l’étude des mécanismes de défense, en référence à la psychanalyse, qui permet de dégager un mode d’adaptation à la réalité spécifique. Le lecteur trouvera un tableau synthétique regroupant les éléments de diagnostic différentiel entre névrose, psychose et état limite, au regard de l’angoisse dominante, des mécanismes de défense, de la relation à l’objet, de la conflictualité, du rapport à la réalité, etc.

Dans une réflexion sur l’étiologie des états limites, qui met en valeur des traumatismes précoces dans les liens premiers aux objets, l’auteur repose la question freudienne de la neurotica. C’est la question de la réalité du traumatisme qui est soulevée, et donc celle de la place accordée à la réalité externe. Les états limites posent ainsi une question d’importance à la technique du point de vue thérapeutique : celle de savoir quelle réalité on écoute ? Ces questions sont fondamentales car elles nous situent du côté d’une métapsychologie de la technique. Résolument axé sur la technique et la pratique thérapeutiques, l’auteur consacre un chapitre aux difficultés techniques et à l’engendrement du dispositif thérapeutique avec les états limites. Parmi les difficultés, qui remettent en question la technique de soin, on repère les résistances comme la réaction thérapeutique négative, se manifestant par une difficulté à respecter le cadre thérapeutique, des interprétations qui tombent à plat ou qui sont vécues de manière persécutoire, des mouvements d’idéalisation et de dévalorisation du thérapeute, de nombreux passages à l’acte, etc. Autant de mises à l’épreuve du thérapeute, qui devra présenter des qualités indispensables : patience, souplesse, cons-tance. L’auteur propose de penser la temporalité psychique de l’état limite sur le modèle du zapping, qui procède d’un présent actuel ouvert sur un futur immédiat. Basé sur la remémoration du passé, le travail thérapeutique analytique est également mis en question lorsqu’une autre caractéristique particulière des états limites est marquée par une amnésie qui opère un ensevelissement protecteur. Le thérapeute doit alors se baser davantage sur les éléments du présent dans l’actualité du lien thérapeutique, et ouvrir son écoute à la réalité externe du patient.

Dans les cures des patients limites, c’est toute la personne du thérapeute qui est engagée dans le transfert. Ainsi le contre-transfert est très fortement en question, tant par l’intensité des affects éprouvants qui le traversent (impuissance, sentiment d’échec, découragement, etc.), que comme outil indispensable pouvant donner des indications précieuses sur le monde interne du patient. Ainsi dans le travail thérapeutique avec les états limites, une technique plus active et plus souple ainsi que des aménagements du cadre et de la pratique s’imposent.

La dimension humaine de cet ouvrage tient également au fait que la clinique y est présente tout au long à travers des extraits de thérapies de patients limites. En outre, la clarté et la lisibilité de l’écriture font que si ce livre s’adresse aux chercheurs, professionnels et étudiants, il ne manquera pas d’intéresser toute personne concernée, interpellée par la question des limites chez l’humain. En effet, l’auteur soulève le questionnement intime des limites en chacun de nous : « entre norme et folie, vérité et mensonge, amour et haine, vie et mort », et par là même il montre qu’« un fonctionnement limite est potentiellement présent en chacun de nous ».