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Un marché de dupes ? A propos du décret sur le statut des psychothérapeutes
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°146 - Page Auteur(s) : Roland Gori
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L’article 52 de la  Loi du 9 Août 2004 réglementant l’usage du titre de psychothérapeute affirmait la volonté du Président Accoyer de protéger le public des charlatans et des sectes. Outre la traditionnelle confusion dans la loi entre « formation à la pratique psychothérapique » et  « psychopathologie », une seule annexe des récents décrets d’application vient d’enterrer la volonté politique de son promoteur en créant dans le champ de la santé mentale une nouvelle profession à mi-chemin entre le psychologue clinicien et le psychiatre. Le Président Accoyer ne semble pas avoir pris la mesure de l’instrumentalisation de son projet de loi par le Ministère de la Santé lorsqu’il salue la parution des décrets d’application en précisant que « cette disposition ne concerne strictement en rien les psychiatres, les psychologues cliniciens, ni la psychanalyse ».

C’est faux. Cette annexe, petit codicille d’un long processus d’échanges, de débats et de négociations entre les pouvoirs publics et les professionnels, crée un nouveau métier de santé et établit une hiérarchie arbitraire des professionnels conduisant à une médicalisation abusive de la psychothérapie : la dispense totale des suppléments de formation n’étant accordée qu’aux psychiatres, promus modèle idéal du psychothérapeute.

En outre le décret inscrit les conditions d’agrément et de formation à la psychopathologie clinique dans un dispositif sanitaire au sein duquel les présidents des Agences Régionales de Santé auront un pouvoir exorbitant. Les psychologues risquent ainsi de se retrouver tôt ou tard paramédicalisés. Quant à la psychanalyse elle se voit socialement dévaluée puisque les psychanalystes se trouvent fort mal lotis dans la hiérarchie des dispenses en psychopathologie clinique. La formation universitaire des masters de psychopathologie clinique aussi, les psychologues cliniciens devront faire des suppléments de formation nonobstant les stages cliniques, les supervisions et les enseignements de psychopathologie clinique qu’ils ont reçus. C’est donc aussi une dévaluation de l’Université et de ses formations. Quant à la loi de 1985 conditionnant l’accès à un titre unique de psychologue, elle se trouve compromise par la subdivision qu’établit l’annexe du décret entre « psychologue clinicien » et « psychologue non clinicien ».

Pour légitime que soit cette subdivision elle constitue une innovation administrative dont on peut se demander si elle n’excède pas le champ défini par la Loi de 2004. Accorder une dispense totale aux seuls psychiatres en les posant en modèles de référence procède de l’ironie lorsqu’on connaît la normalisation sociale et épistémologique actuelle de leur formation : à quelques exceptions près, la formation hospitalo-universitaire en psychiatrie demeure sous l’ombre portée des thérapies cognitivo-comportementales, des neurosciences et du complexe industriel DSM/psychotropes.

C’est donc comme si l’État faisait un choix partisan et tendancieux parmi les experts de la communauté des psys en toute ignorance de cause. Les étudiants en psychologie et les psychologues au chômage, stressés par la pénurie des emplois, seront tentés par ces formations supplémentaires leur permettant d’obtenir le titre de psychothérapeute. Les UFR de médecine reprendront sans doute la main dans cette affaire. La privatisation des formations universitaires et les frais d’inscription à ces nouveaux diplômes risquent de s’accroître. Les vrais perdants dans cette histoire risquent d’être les patients les plus vulnérables et les plus pauvres d’entre eux que le président Accoyer voulait justement protéger. La médicalisation de la souffrance psychique vient de franchir une nouvelle et glorieuse étape. La soit disant « protection des patients » sûrement pas.