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Illusions et désillusions du travail thérapeutique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°147 - Page 16-19 Auteur(s) : Dominique Bourdin
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Illusions et désillusions du travail thérapeutique

Le courage de regarder en face non seulement les difficultés mais les désillusions du travail psychanalytique carac­­térise le dernier ouvrage d’André Green. Résul­tat de plus de cinquante années de pratique de la psychanalyse, ce livre rassemble toute une part de son expérience, celle des évolutions décevantes, associant réflexions sur les difficultés rencontrées et observations cliniques, certaines issues de sa pratique, d’autres communiquées par des collègues. A la fois diversifié dans le profil des cas envisagés et homogène dans la cohérence de sa réflexion, cet ensemble témoigne à la fois de la puissance et des limites de la thérapeutique psychanalytique actuelle, mais aussi de la profondeur de la souffrance psychique et des résistances qui viennent de l’intérieur s’opposer aux issues favorables du travail psychanalytique.
   
Un premier chapitre est consacré à la reprise du cas de Marilyn Monroe, en écho au livre de Michel Schneider (Marilyn dernières séances, 2006), et de ses trente mois d’analyse avec Greenson. Offant à Marilyn une sorte de foyer d’adoption, Greenson ne pouvait qu’aggraver chez sa patiente la souffrance d’en avoir été privée dans le passé. Mais n’ayant jamais appartenu qu’à la peur, selon ses propres dires, Marilyn Monroe est un exemple significatif d’échec du traitement psychanalytique, sous le coup des effets catastrophiques du sort et du toujours défaillant amour de ses maris, de ses amants, de ses amis. Elle fait figure de victime sacrificielle, qui après avoir suscité l’amour, sans que nul ne parvienne à en payer le prix, éveille aujourd’hui la compassion.

Après cette ouverture paradigmatique, une partie théorique précède les présentations cliniques. Elle est composée de dix-huit courts chapitres. Le premier, plus historique, rappelle les questions de Freud vieillissant sur les obstacles s’opposant au succès de la thérapie psychanalytique, puis dresse un bilan de la crise actuelle de la psychanalyse tant en France qu’à l’étranger, montrant notamment que les obstacles et limites des cures ne sont pas nouveaux mais mieux identifiés, et que les reprises d’analyse sont fréquentes. La discussion des cures interminables - fléau à éviter pour Nacht, situation courante chez Lacan - amène André Green à souligner l’apport de Bouvet, l’étude des névroses de caractère, l’émergence de la psychosomatique, les élaborations de Viderman, le rôle de la Nouvelle Revue de Psychanalyse ainsi que l’importance des relations qui se sont développées entre analystes français et analystes anglais.

Après une reprise des réflexions de Green sur le langage dans la psychanalyse, avec son insistance sur l’affect mais aussi sur la voix, et, ce faisant, une discussion de la pensée lacanienne, l’étude s’attache au cadre, avec sa fonction d’établir une « métaphorisation pomlysémique ». Toute l’analyse repose sur la capacité de l’analysant à mettre en œuvre la règle fondamentale, qui favorise un mode d’expression original auquel s’initie l’analysant, à sa propre surprise. Cette découverte    « donne au fonctionnement analytique le sens d’une nouvelle manière de dire et de signifier à cet autre à qui le discours s’adresse et de transformer l’interlocuteur qu’il est en une figure symbolique » (p. 57). Le déploiement du discours, même lorsque son contenu semble banal, connaît une transformation et une aura particulière qui lui donne sa puissance, grâce à la non-linéarité de son fonctionnement, au service d’un rayonnement associatif, fait de réverbérations et d’anticipations, suscitant une arborescence du sens.

Ce sont ces ramifications multiples qui différencient le travail psychanalytique de celui de la psychothérapie, dans un discours inévitablement déformé (l’Entstellung freudienne) ce qui est illustré par l’analyse des résistances d’une patiente qui se voulait d’une sincérité absolue et refusait de voir les trous ou les approximations de ses communications. A la métaphorisation de la parole analytique viennent s’opposer les situations où s’installe une réaction thérapeutique négative, dont les caractéristiques sont rappelées. Mais pour rendre compte du sentiment d’échec de l’analyse, que ce soit du côté de l’analysant ou de celui de l’analyste, voire des deux, il faut aussi tenir compte de la variété des traumas, et des diverses logiques de résistance. La notion de désillusion rend ainsi mieux compte que celle d’échec des enjeux de l’insatisfaction devant une analyse, dont le cours et l’issue sont rarement prévisibles. C’est souvent la précocité des traumas qui est sous-jacente à la déception d’un travail analytique resté insuffisant. Séparations très précoces, suicide ou départ de l’un des parents, structures parentales pathologiques suscitant des blessures psychiques indélébiles ou des identifications marquantes résultant de traumatismes non élaborés, fixations masochistes à la mère, manifestations négatives du transfert parfois à tonalité revendicatrice, organisations caractérielles fuyant le bonheur possible… autant d’écueils, parmi d’autres, au bon déroulement du travail analytique. Il importe alors que le contre-transfert de l’analyste ne soit pas parasité par des désirs de réparation, et que la lucidité l’emporte. La priorité reste à l’analyse du transfert, en résistant aux efforts de séduction d’un patient qui sont souvent la mise en œuvre de son désir masochiste. La difficulté majeure est que ces patients ne permettent pas à l’analyste de travailler avec une attention flottante (en égal suspens) mais suscitent au contraire chez l’analyste une concentration extrême qui empêche la parole du patient de laisser émerger le fantasme inconscient.

L’ouverture de l’analyse, depuis les années 50, à des états psychiques débordant les limites de la névrose pose la question d’une pluralité de modalités thérapeutiques possibles (face à face, psychodrame, psychothérapie de groupe), mais interroge surtout sur les effets d’un surmoi primitif très sévère, paralysant, instance primitive destructrice qui obéit aux injonctions d’une forme régressive de masochisme. Il en résulte une lutte impitoyable dont l’enjeu est de s’opposer aux changements favorables, du fait d’un sentiment inconscient de culpabilité très enraciné, qui interdit les améliorations durables. A cette pathologie du surmoi correspond souvent une pathologie du moi, notamment sous la forme du désaveu qui associe paradoxalement une reconnaissance à un déni, produisant un résultat paralysant ou des angoisses marquées par le déni. Dans les structures dominées par le clivage et le désaveu apparaît un matériel clinique souvent incohérent, peu sensible aux interprétations, porté par une contradiction indépassable. A l’extrême, s’opère un désinvestissement subjectal. On remarque la rareté de l’évolution vers une psychose franche, tandis qu’il est difficile de savoir si les améliorations ou stabilisations obtenues par le travail analytique ont évité des régressions ou des enlisements plus graves. Mais il convient de noter la stabilité relative de ces formes cliniques qui maintiennent un équilibre en dépit de la menace d’une désorganisation plus radicale où destructivité et haine se déchaîneraient davantage. L’analyste est ainsi amené parfois, non sans culpabilité, à interrompre un traitement où la réaction paranoïaque reste menaçante sans que des progrès durables puissent manifester que l’expérience est bénéfique. Quant au suicide, il est peu prévisible en dehors des tableaux cliniques à caractère mélancolique, même lorsque les pertes sont inguérissables et que s’impose le sentiment d’inutilité d’une vie sans relations libidinales suffisantes.

C’est grâce aux effets positifs de l’eros, synthétiseur et unifiant, que peuvent s’accomplir les transformations pulsionnelles sous un forme suffisamment intriquée. Dans les formes de régression marquée, la pulsion conserve une forme d’existence dépendant de sa nature primitive. Plus l’intrication est étroite, plus les pulsions de mort sont liées sous l’influence des pulsions de vie, plus la déliaison se trouve neutralisée. Sans que disparaissent complètement les effets de la pulsion de mort, ce dont l’ambivalence témoigne toujours. Il est difficile de rendre compte des modifications du moi sous l’effet de cette prévalence du négatif, par exemple lorsque l’on tente d’installer le cadre analytique alors que le patient ne peut le supporter et que s’instaure un syndrome de désertification psychique (Green, 2002) mettant en péril le sentiment de l’unité du moi et suscitant une menace d’anéantissement psychique. D’autres formes régressives impressionnantes sont marquées par le vide psychique, l’hallucination négative devant le miroir, la perte du sentiment de la vitalité du corps, une impossibilité d’intégrer l’absence. Ces désordres de l’économie narcissique pouvant aller jusqu’au danger d’autodisparition du moi relèvent du travail du négatif. Il faut ajouter à ces évocations les situations de somatisations aiguës impliquant de passer la main au médecin, et d’autres formes de réaction critique psychique, débordement d’angoisses, effondrements dépressifs ou émergences délirantes  qui mettent l’analyse (et l’analyste…) à l’épreuve. Quant aux causes et aux remèdes, outre la reprise éclairante des apports de Winnicott et de Bion, c’est sur l’émergence de la sexualité paternelle après une première phase de prédominance de la sexualité maternelle qu’André Green met l’accent, soulignant la valeur de structure de l’organisation œdipienne. Un chapitre conclusif de cette partie théorique dresse une étude comparée des conditions de l’analyse et de celles de la psychothérapie, insistant sur les conditions d’une bonne indication d’analyse. Le but d’une analyse ne se limite pas au « progrès » de l’analysant, mais vise une mutation interne. Le « cadre interne » de l’analyste en est le garant ; instance métaphorisante, instance paternelle et fonction symbolique tiercéisante y sont solidaires. Sans vouloir prendre un parti pris pessimiste, André Green souligne donc dans cet ouvrage la ténacité des fixations, la puissance des pulsions destructrices, le caractère « solidifié » du masochisme, la difficulté du moi à renoncer à ses défenses narcissiques archaïques et la rigidité des résistances. Certaines techniques psychothérapiques permettent dans ces cas de sortir de la répétition, mais il ne faut pas minimiser l’écart entre ces progrès thérapeutiques et la visée (idéale) de l’analyse classique.

La partie de l’ouvrage consacrée à l’étude clinique des désillusions psychanalytiques en témoigne. André Green y passe la parole à Marie-France Castarède, Catherine Kriegel, Lisa Resare, Litza Guttieres-Green et deux autres collègues, avant de rapporter ses propres désillusions. Chaque présentation clinique est fouillée, argumentée, commentée ; on y voit l’analyste au travail, ses perplexités, ses options, ainsi que les points de butée qui ont empêché une issue favorable ou suffisamment satisfaisante. Dans la diversité des situations évoquées apparaissent des points communs très marquants : la précocité des traumatismes, l’impasse des relations pathologiques et du conflit avec la mère qui, selon André Green, sont peu susceptibles d’élaboration psychanalytique, laissant un « trou » psychique, une prévalence de l’irreprésentable et parfois de la fécalisation, un investissement du négatif qui ne peut laisser place à un investissement positif de plaisir. La pathologie en relation avec l’imago maternelle (qui implique bien sûr de tenir compte de la façon dont le père est ou non aimé par la mère) est difficilement modifiable, laissant une haine indépassable et la recherche d’un amour jamais satisfait. La mère primitive reste inoubliable, et c’est devant son indestructibilité que l’analyse connaît ses principales désillusions, ce qui confirme la centralité de l’œdipe. Pour certains patients, la lutte contre leur mal a été intense sans être décisive, d’autres ont développé des aménagements défensifs permettant une certaine pacification, tous donnent à voir des expressions particulièrement nettes du travail du négatif.

Ces remarques sur l’intériorisaton du négatif sont suivies d’hypothèses sur le négatif, appuyées sur la lecture de Tout passe de Vassili Grossman, sur la disparition des valeurs démocratiques, et de L’Holocauste comme culture d’Imre Kertész, pour qui l’accomplissement du totalitarisme est d’avoir exilé l’homme de lui-même et de l’avoir placé hors la loi, créant ainsi une forme d’expérience spirituelle fondée sur l’expérience négative, une culture négative.
Plaisir et vérité y sont séquestrés et baillonnés, réduits au silence. Cet élargissement social de la perspective se poursuit par l’évocation des travaux d’Anne Denis qui traque les effets de ce principe de mort dans la vie et les institutions humaines, rapprochant les pathologies familiales des expériences sociales et politiques, tandis que le rythme serait le sens approprié donnant naissance à la forme et aux liaisons entre éléments hétérogènes. Enfin, la postface de Fernando Urribarri relit et commente cet ensemble incandescent fait de « passion clinique » et de « pensée complexe », favorisant l’intégration par le lecteur de la richesse de l’ouvrage.

Même si l’on aimerait discuter l’idée que la fixation à la mère laisse le psychanalyste totalement démuni ou presque, cette discussion serrée, passionnée et courageuse des désillusions du travail psychanalytique est une plongée incontournable dans les difficultés et les conditions actuelles de la clinique psychanalytique et de la pensée clinique. Elle ouvre sur la discussion des formes de cadre et des modes d’intervention et d’interprétation qui pourraient à certaines conditions ouvrir à de tels patients l’accès à la métaphorisation psychanalytique – ou qui montreraient pourquoi cet accès leur est définitivement barré. A la condition de ne jamais sous-estimer ce que cet ouvrage issu de cinquante ans de pratique met en pleine lumière, la force du négatif.