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L'effet-mère
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°147 - Page 19-20 Auteur(s) : Jean-François Solal
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L'effet-mère
L'entre-mère et fille. Du lien à la relation

Cet essai psychanalytique résolument théorique et inspiré par notre clinique contemporaine n’est pas de ces ouvrages académiques où l’auteur avance masqué et à pas comptés, citation après citation. L’ effet-mère  n’est pas une recension des thèmes du féminin et du maternel dans la littérature psychanalytique ; la formulation des thèses est vraiment novatrice. Dominique Guyomard  a le désir affirmé de transmettre sa pensée et son expérience. Elle le fait dans un style ramassé qui rend parfois la première lecture malaisée mais de nombreuses reformulations ponctuent l’ouvrage et ne laissent pas de doutes sur ce qu’elle offre à comprendre.

Membre associée de la Société de Psychanalyse Freudienne, son essai est le fruit de recherches qu’elle mène depuis longtemps sur les questions du féminin dans la psychanalyse. Ancienne membre de l’Ecole freudienne de Paris, elle se réclame de l’héritage de ses grandes aînées, Françoise Dolto, Michelle Montrelay, Monique Schneider, qui ont ouvert auprès de Lacan, des voies théoriques et cliniques qui l’inspirent. Si elle s’inscrit dans la filiation des femmes psychanalystes qui interrogent subtilement le « continent noir » freudien, elle trace de nouvelles pistes qui aident l’analyste à entendre autrement les patientes dans leur lien mère-fille.

L’invention majeure qu’elle livre à notre réflexion dès l’introduction, et qu’elle développe sous des angles différents de chapitre en chapitre est que le maternel est le lieu du narcissisme du lien et non d’un narcissisme d’objet. Il faut que ce lien soit érotisé, donne du plaisir à la mère et à l’enfant-fille pour qu’en soit assuré ultérieurement la transmission. Le plaisir donné et reçu est certes une « homoérotisation » du lien mais qui doit rester « hors jouissance », condition nécessaire pour échapper à la destruction pulsionnelle, estime D. Guyomard.

Le narcissisme du lien est pré-objectal pour l’enfant ; il est nécessaire qu’il soit fortement mais non durablement investi : pour obtenir un « effet mère » structurant, il faut que cet effet soit « éphémère ». A défaut, lorsque la mère ne peut accepter de se détourner de l’exclusivité de ce lien pour vivre les autres occurrences de sa féminité, le lien est envahi par la passion, la fureur pulsionnelle et la jouissance qui supposent agrippement et arrachement : vient alors la clinique développée par l’auteure : la  haine, alors « seule trace d’une érotisation du lien maternel », évoquée dans un cas, peut aussi être une issue favorable en tant qu’elle évite l’objet et protège l’altérité ; ailleurs, une addiction, l’anorexie mentale : « Il s’agit pour ces jeunes filles de sevrer l’avidité de la mère, interne et fantasmée, de se vider pour qu’elle n’ait plus rien à se mettre sous la dent, mais ce qui ne se vide pas ici, ce n’est pas une mère, c’est la modalité du lien » à laquelle ses mères n’arrivent pas à renoncer.
 
Plus loin, cette formule de Dominique Guyomard qui résume sa pensée : « Ce qui doit rater dans la relation mère-fille pour que celle-ci ne soit pas un ravage, c’est la permanence de l’éphémère ! » Pour que se construise un premier narcissisme, pour que se transmette une métaphore du féminin, il faut « une transformation du lien en relation » - que la passion interdit -. Doit pouvoir alors  s’inscrire pour la fille une identification à l’altérité du même chez sa mère avant celle de l’autre sexe. Cette jonction paradoxale même/altérité est liée bien sûr au fait que mère et fille ont le même sexe. La possibilité d’une identification de la fille à la mère suppose une différenciation ; elle n’est possible que si la mère s’est affranchie de ce lien éphémère qui faisait enveloppe commune, sac commun d’où aucune différence ne peut sortir ; elle doit pouvoir apparaître femme aux yeux de sa fille : l’altérité s’inscrit donc toujours dans une rivalité structurante.

Pour qu’au lien maternel succède une capacité maternante, il faut un sevrage du lien. Le sevrage du lien n’est pas sans laisser une trace qui est la « mémoire humanisée » ou la « condition d’une inscription inconsciente » et encore le « creux de mère » qui permettent la transmission. Dominique Guyomard va plus loin en écrivant que cette déchirure  du lien « se constitue comme objet à perdre », une autre manière de dire l’objet déjà perdu de Lacan dans le Séminaire IV : « Il n’y a pas d’objet perdu, il y a une perte qui constitue de l’objet » écrit-elle.

Si on rejoint l’auteure, le « narcissisme du lien » structure le préoedipien. Le concept me semble plus riche et efficace que ceux que Freud apporte dans l’opposition  narcissisme primaire/narcissisme secondaire : si le narcissisme du lien est anobjectal, comme Freud le dit du narcissisme primaire (et en cela, tous deux s’opposent à l’ « amour d’objet primaire » de Balint), un seul processus est à l’œuvre quand Dominique Guyomard suppose que la rencontre avec l’objet naît de l’éphémérité de ce narcissisme du lien. L’auteure ne s’attarde pas sur le narcissisme primaire qu’elle n’évoque qu’une fois en note de bas de page...

Ainsi la petite fille, mais aussi le petit garçon, évoluent sur une ligne de crête : sans ce lien narcissisant, il leur serait impossible de se constituer comme sujet, et si ce lien perdurait,  l’enfant se constituerait comme objet de jouissance de sa mère et il ne pourrait pas non plus se constituer comme sujet : « Pas assez de mère empêche la construction de l’être féminin ou masculin, trop de mère tue la femme.» écrit-elle. Cette ligne étroite, dont les enjeux sont si importants, se pose et se repose à chaque maternité, à chaque naissance, puisque se réactualise de mère en fille ce qui a opéré à la génération précédente ; les exemples cliniques apportés par Dominique Guyomard sont à cet égard éloquents.

En résumé, à la nécessité du plaisir du narcissisme du lien, succède son refoulement qui en provoque l’empreinte, la mémoire qui marquent l’imaginaire du corps féminin ; c’est une marque qui permet à une femme de se retrouver dans ce « creux de mère ». Ces représentations spécifiquement féminines échappent évidemment à la logique phallique et renvoie aux interrogations de Lacan sur la jouissance d’une femme dans son Séminaire XX, Encore. Dans les deux derniers chapitres de son livre, Dominique Guyomard proteste de ce que « la femme doive se contenter d’être la métaphore du manque dont le signifiant est le phallus », alors que sa féminité, sa part d’ombre, si elle sert au primat structurel du phallus, ne peut s’y subsumer : « Sa castration de mère, c’est aussi son altérité de femme » écrit-elle, et c’est la garantie pour l’enfant de la fiabilité d’une mère qui ne jouira pas de lui. Finalement, c’est l’éphémère qui se transmet de femme en femme, un éphémère... permanent.

Sa conclusion est sous l’égide de la sorcière, la devineresse, celle qui guérit. C’est dire que Dominique Guyomard engage sa pratique du transfert. Elle écrivait plus haut, à propos d’un cas : « Elle comme moi, je voudrai insister sur la nécessité dans le transfert d’une position non surmoïque, qui permet l’identification à l’autre.» Elle parlait là d’une patiente mutilée dans son corps. Gageons que ce « elle comme moi » chez une analyste femme a rapport avec le narcissisme du lien et l’identification au même chez l’autre. Que l’analyste, parce qu’elle a expérimenté ce qu’il en est d’être mère et femme puisse passer du lieu de la certitude à celui de l’ombre, certes à préserver, mais aussi à deviner, puis à transmettre est l’indice  de son aptitude supplémentaire à psychanalyser.