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Devenir parent, naître humain
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°147 - Page 21-22 Auteur(s) : Simone Korff-Sausse
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Devenir parent, naître humain

A la suite de publications multiples sur la périnatalité et les processus de parentalité, Sylvain Missonnier nous offre cette somme, où il reprend tous ses travaux et où l’on retrouve l’acuité de sa pensée, l’originalité de ses idées, et son style toujours vivant. Sylvain Missonnier a le sens de la formule ! Des « parents enceints » au « spéléologue psychanalyste », les mots viennent brillamment soutenir son propos. Il y a dans cet ouvrage une multiplicité de thèmes, de concepts et d’approches cliniques, qui garantit la toujours nécessaire complémentarité entre les différents acteurs, expérimentalistes et cliniciens, médecins et psychistes, parents et professionnels. C’est une démarche innovante qui s’insère dans ce que l’auteur appelle « un métissage épistémogogique ». Exploration de l’Atlantide, comme il nous y invite avec cette citation du philosophe allemand contemporain, Peter Sloterdijk, dont il nous donne, au passage, envie de connaître les écrits, proches de nos problématiques actuelles. « Nous plongeons dans une histoire disparue qui témoigne de la floraison et du naufrage de l’Atlantide intime (…) Cette quête a, par nature, la forme d’une mission impossible, que l’on ne peut ni remplir, ni abandonner ».

Si on voulait dégager un fil directeur de cet ouvrage extrêmement dense, riche et varié, ce serait celui d’un questionnement sur ce qui se passe à l’orée de la vie : du côté du bébé, le devenant–humain, et du côté des adultes, les devenants-parents. C’est le sens du beau titre de l’ouvrage qui articule les deux thèmes développés par l’auteur, celui des processus de parentalité d’une part et celui de la construction psychique du petit humain d’autre part. Sylvain Missonnier soutient le défi de traiter ces deux devenirs, le devenir parent et le devenir enfant, en rapport l’un avec l’autre. Comment pourrait-il en être autrement en effet, dans la mesure où la psychanalyse contemporaine, qui constitue le fondement théorico-clinique des travaux de S. Missonnier, a développé depuis quelques années le modèle de l’intersubjectivité et de la réflexivité, où il apparaît que le parent et l’enfant se constituent l’un l’autre. Mais pour tenir ce pari il faut avoir une palette large d’expériences cliniques et d’approches théoriques. Ce qui est le cas ici puisque Sylvain Missonnier s’appuie aussi bien sur sa clinique du bébé, de la consultation anténatale, de la maternité, de certaines situations cliniques à l’adolescence, les groupes de pères et que tout cela est nourri et enrichi par son expérience de psychanalyste d’adultes. Il inaugure une psychanalyse qui montre que l’inconscient n’a pas d’âge et que l’analyste est amené à tenir compte de tous les âges de la vie. D’ailleurs le livre s’ouvre avec l’évocation émouvante de Claude Lévy-Strauss parlant de la vieillesse. Sylvain Missonnier dirait le « devenir-vieux », car il situe toujours les phénomènes psychiques dans leur temporalité, ici entre l’aube et le crépuscule de la vie, et dans une processualité, ici une métapsychologie des processus de transformation.

Difficile de rendre compte in extenso de tous les chapitres, tant ils sont denses et riches, aussi bien en observations cliniques qu’en conceptualisations théoriques. En effet, l’auteur propose plusieurs modèles théoriques très innovants qui ouvrent des perspectives sur des nouveaux champs à explorer et qui devraient être très utiles pour tous les praticiens qui s’occupent des bébés et leurs parents. Ainsi le concept de virtualité, qui traverse tout l’ouvrage et dont l’auteur est un spécialiste, peut être utilisé de manière féconde dans différents domaines. Elle apparaît dans les premières relations parents/enfants, en particulier sous la forme de l’anticipation, dont Sylvain Missonnier dit qu’il continue à être l’un des éléments les plus utiles de ce qu’il appelle la « boîte à outils » du clinicien.

Avec la notion de « premier chapitre », qui est aussi l’intitulé du séminaire que Sylvain Missonnier anime depuis de nombreuses années, il inaugure une préhistoire prénatale et fonde une anthropologie du fœtus. C’est une véritable mutation anthropologique qui agite le monde de la périnatalité et oblige les cliniciens à remettre sur le chantier leurs outils méthodologiques et théoriques, ce à quoi cet ouvrage contribue de manière très féconde. Dans l’institution maternité, « temple moderne de la fécondité », nous suivons l’auteur dans ses interventions auprès des bébés, des familles et des équipes. Il développe ainsi le passage entre le prénatal et le postnatal, que Bion avait commencé à aborder avec sa fameuse idée de « césure » développée à la fin de sa vie

L’un des concepts principaux du livre est celui d’une relation d’objet virtuelle, que l’auteur nomme ROV, et qui lui permet de désigner l’espace-temps d’où s’origine la proto subjectivité. La ROV est une nouvelle modalité conceptuelle concernant les parents, l’embryon puis le fœtus, avec la constitution du lien réciproque biopsychique qui s’établit en prénatal entre les (re)devenants parent et le fœtus. Ce concept génère une approche assez innovante de la première relation bébé/environnement en termes des interactions foeto/environnementales. L’auteur avoue, dans une petite note en bas de page (comme s’il était si risqué d’aller contre le dogme, qu’il faut le faire discrètement ?), qu’il est de plus en plus critique à l’égard de la notion d’enfant « imaginaire », qui ne tient pas compte de ces échanges, peut-être parce que ces théories ont été élaborées par des hommes, peu sensibles à la proprioception… C’est ainsi que la ROV est « une rébellion conceptuelle contre l’opinion des cliniciens qui croient encore que le fœtus est jusqu’au jour de la naissance une extension narcissique maternelle ». Ne pas tenir compte de l’illusion anticipatrice conduit à une « impasse » qui ne tient pas compte de la créativité insoupçonnée de certains parents dans ce processus de nidification pré et postnatale, que Sylvain Missonnier relève dans ses observations
cliniques.

Il y a des chapitres plus concrets, comme celui sur la « clinique de la sucette », qui donne lieu à des développements théoriques amenant à revisiter la notion de l’étayage, toujours sur le mode innovant qui caractérise la pensée de l’auteur, en postulant que la succion, ayant une double polarité libidinale et auto-calmante, peut être considérée comme un axe majeur de l’intersubjectivité primaire.
L’auteur renouvelle toute l’approche du bébé avec cette ouverture au champ de la sensorialité primitive qui sera largement évoquée à travers tout l’ouvrage en référence avec les travaux existants, toujours présentés avec beaucoup de rigueur conceptuelle, et de plus largement situés dans leur évolution historique. Sylvain Missonnier a le souci d’inscrire ses recherches dans la « communauté des chercheurs ». D’histoire il est aussi question dans le récit du trajet personnel de l’auteur, à travers ce champ de la psychopathologie périnatale, dont il souligne la formidable potentialité heuristique. Trajet marqué par la rencontre avec Serge Lebovici, que l’on sent très présent dans ces travaux et dont Sylvain Missonnier poursuit et prolonge l’œuvre.

Et que dire du fœtus, « personne potentielle » ? Sa Majesté le fœtus est en effet en train de devenir la vedette du champ de la périnatalité, nous dit Sylvain Missonnier. Ce qui n’est pas sans soulever des réflexions, car si l’être humain a une existence psychique avant la naissance, cet intérêt pour le fœtus pose des problèmes éthiques complexes. Comme le dit Sylvain Missonnier, on ne peut accorder un statut de sujet au fœtus ce qui aboutirait à une condamnation de l’IVG. La question reste posée.

Ce qu’on pourrait reprocher à ce livre, c’est d’être trop dense, chaque chapitre pouvant donner lieu à lui tout seul à un ouvrage complet. C’est donc un livre qui pourra nous accompagner longtemps. A chaque lecteur de faire son miel dans les différents chapitres en les butinant selon ses intérêts cliniques ou théoriques du moment.