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L'ordinaire de la cruauté
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°147 - Page 23-24 Auteur(s) : Pierre Delion
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L'ordinaire de la cruauté

Vous allez lire un grand livre, celui d’un psychanalyste, ou plutôt d’un anthropo-psychanalyste, devrais-je dire, écrit dans la continuité des œuvres majeures sur  « l’homme dans sa culture ». En citant Nathalie Zaltzman dans son avant-propos : « le travail de culture est ce savoir intime sur l’esprit du mal. Il ne suffit pas que le sachent les individus, un à un. Il faut aussi que l’humanité, celle qui se purifie de ses propres crimes en se sacralisant, réussisse à « connaître » l’intimité en elle de la dimension du mal », Jean Cooren prend position : la psychanalyse est une culture au service de l’homme, en ce sens qu’elle peut non seulement en attendre des effets thérapeutiques, mais aussi contribuer à le civiliser. A condition de comprendre la culture comme ce « processus d’élaboration intrapsychique et trans-individuel de l’expérience de vie qui modifie le développement individuel et l’évolution de l’ensemble humain ».

A partir de son expérience, de son histoire, de ses rencontres avec des maîtres, Sigmund Freud, Jacques Derrida et René Major, mais également Cormac Mac Carthy, José Saramago et William Faulkner, et aussi, avec grande pudeur, des patients en analyse avec lui, il va vous raconter une aventure, celle de la vie. Non pas la vie rêvée des anges, mais la vie de tout un chacun, celle que nous pouvons partager à partir d’un plus petit dénominateur commun, celui de l’humain qui sommeille en nous, à la fois lumineux et obscur, mais quoiqu’il en soit, marqué par le malheur. En effet, il est rare d’aller chez le psychanalyste pour lui conter ses bonheurs. Et c’est dans cet humus commun que va surgir ce qui est trop souvent indicible : l’ordinaire de la cruauté. Mais pourquoi soumettre à la psychanalyse cette cruauté si spécifique de l’homme ? Parce que « le seul discours qui puisse aujourd’hui revendiquer la chose de la cruauté psychique comme son affaire propre, ce serait bien ce qui s’appelle, depuis un siècle à peu près, la psychanalyse ». Et aussi par souci de continuer le chemin incontournable des travaux archéologiaux de Freud sur les pulsions, et plus précisément sur la pulsion de mort.

Il est aujourd’hui quelques grands auteurs de la psychopathologie qui semblent s’arranger du fait que la pulsion de mort serait une pure spéculation hypostasiée par Freud en panne de réflexion au sortir de la grande guerre, à un moment où la révolution de sa métapsychologie peut passer pour un coup de poker ; il serait alors suffisant d’avoir recours à une violence fondamentale. Bien sûr que la violence fondamentale existe dans notre animalité, mais le parti de Freud est d’en avoir déduit le montage pulsionnel corporo-psychique, et à partir de lui, de l’avoir élevé au rang d’un processus de civilisation par son exhaussement à la catégorie de pulsion de mort, au même titre et avec des singularités différentes, que la pulsion de vie.

De ce choix épistémologique résulte la création de variétés infinies de formes de co-existence entre Eros et Thanatos. Il est périlleux de dire que la destruction vient de Thanatos. Il est dangereux de soutenir que le sadisme vient de Thanatos. Il est trop simple de dire que la mort vient de Thanatos. Mais par contre il est utile de défendre l’idée que la destruction, le sadisme, et la mort viennent des effets conjugués de Thanatos avec Eros ou d’Eros avec Thanatos. Alors la cruauté devient un des signes du métabolisme entre ces deux titans -quand on mesure les effets énormes qu’ils peuvent induire- siégeant en chacun de nous, autant dire un signe de la souffrance psychique, qu’il convient de débusquer « délicatement ». Car si Jean Cooren est un formidable passeur dans notre chemin de compréhension de l’âme humaine, il insiste avec force sur la coordonnée temporelle incontournable dans ce travail de l’élaboration qui ne va jamais sans sa perlaboration- durcharbeitung- consubstantielles l’une à l’autre.

Pour narrer cette aventure, il va emprunter à ses diverses expériences de psychanalyste, le fil rouge du transfert présenté comme une écriture à deux. S’appuyant sur Derrida et ses considérations sur les archives comme une métaphore de ce qui gît en deça de notre conscient, il revisite le concept de transfert en lui rendant sa fonction de « moteur de recherche » dans la relecture à deux d’une histoire enfouie, à moitié exhumée et sans cesse ré-enfouie. Il nous demande de traiter avec « politesse », comme lors de toutes nouvelles rencontres, les évènements ainsi retrouvés, soulignant à l’occasion l’importance de la hantise et de la pérennisation transgénérationnelle. Car à (re)faire connaissance avec tous ces spectres agissants dans la terre incertaine de l’inconscient, tout laisse à penser que « l’on ne rentrera jamais chez soi ». La maison de l’être au monde ne peut sortir que profondément transformée d’un voyage au centre de ses archives. D’ailleurs, dans un chapitre consacré à Faulkner, Cooren nous parle de sa retrouvaille avec quelque partie de lui-même qui le rend accueillant à ces tentatives de réécriture du malheur d’un autre. Mais pas de précipitation dans ces dégustations, laissons faire le temps et l’ignorance, deux catégories résolument utiles à la métapsychologie coorénienne.

Le temps, nous l’avons déjà dit, est celui de la perlaboration, tandis que l’ignorance est le pas de côté fait par rapport aux savoirs constitués. Mais si ces précautions peuvent parfois passer pour de la distance avec les choses, le travail psychique opéré par les effets de la cruauté au creux de chacun de nous sont réellement un effort de « délocalisation » de la douleur. Il s’agit de revenir du pays de la douleur corporo-psychique avec l’idée que l’accident qu’il recèle en lui, tel un objet embouti par l’histoire traumatique, peut se déplisser dans le transfert du fait de la « disparité subjective » qu’elle rend possible. La catastrophe devient alors pensable, non seulement pour la douleur, mais aussi pour tous les autres évènements qui hantent la mémoire de l’analysant et celle de l’analyste.

Ainsi, l’inconscient, cet ami « quasi-hérisson », surdéterminé par la tragédie permanente de son toujours possible écrasement, contient aussi cette « energeia » qui déclenche un processus non maîtrisable de répétition jusqu’à ce que l’écriture à deux voix de ce transfert en fasse émerger parfois les pistes cachées, les trous et les gouffres, les fantômes à vendre et les châteaux en Espagne, mais aussi les créations venues et à venir. La pulsion, trieb, dérive (autre traduction de trieb), objet de travail pour le psychanalyste, trouve alors pour Jean Cooren une ouverture inattendue mais salutaire sur le plan politique : « pour rester subversive, déconstructrice, et pour ne jamais « arriver » nulle part, ne jamais accoster, ni échouer en l’un de ces trois lieux (l’adaptation aux normes, la posture religieuse et l’emprise morale), elle se doit de travailler « l’évènement » que constitue chaque séance, non pas en tant que point fixe, mais en tant que « dérive » et risque perpétuel d’accostage.

La meilleure force de résistance de la psychanalyse à ces attaques en tout genre, réside dans le fait qu’elle puisse parvenir effectivement, encore et toujours, à produire du questionnement vis-à-vis des réponses définitives que l’on attend d’elle ou qu’indirectement elle pense apporter ». Et plus loin : « la psychanalyse ne peut se vivre en vase clos, en défendant éperdument ses frontières, son vocabulaire spécifique, la justesse de ses théories, et en plaquant sur le collectif institutionnel, familial, ou national, un modèle social, politique, économique ou même moral qu’elle imaginerait conforme à ses propres élaborations et qui ne serait en fait qu’un placage religieux normatif. Sa foi laïque est d’une tout autre nature. L’analysant et l’analyste découvrent, ne serait-ce que par l’expérience de la cure, que la vie se situe du côté de la liberté infinie d’écrire et de réécrire, et que l’usage de ces libertés fondamentales que sont le penser et le parler peut être orienté autant vers la mort que vers la vie. »

Lire cet ouvrage sur les figures de la cruauté est un réel plaisir de l’intelligence -faire des liens entre les choses -. Mais c’est surtout une possibilité d’ouverture féconde sur le monde d’aujourd’hui et ses grandes questions éthiques et politiques en prenant appui sur les réflexions, la sagesse qui en sourd et l’humilité qui la met à notre portée, de quelques grands psychanalystes trop peu connus : inutile de dire qu’à mes yeux Jean Cooren est un de ceux-là.