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Langues et courants sexuels
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°147 - Page 25-27 Auteur(s) : Martin Reca
Article gratuit
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Annuel de l'APF 2010
Langues et courants sexuels

L’association de ces deux thèmes dans ce 4ème volume de l’Annuel, dirigé par André Beetschen, est la traduction de la spécificité de la contribution de l’Asso­ciation Psychana­­lytique de France au développement de la découverte freudienne. En effet, depuis la préoccupation de ses fondateurs lors de la scission autour de Jacques Lacan, jusqu’à l’engagement actuels dans ses critères de formation, la langue dite et entendue des cures n’est pas seulement le signe patent de la division structurale du sujet, elle est aussi le lieu privilégié -soutenu, excité, troublé- des investissements pulsionnels de l’infantile et des destins libidinaux de la séduction de la langue de l’autre.

Engagement psychosexuel du dire inconscient qui, par ailleurs, tendrait à se dissiper dans une certaine évolution de la psychanalyse contemporaine laquelle, mettant l’accent sur les vicissitudes des relations précoces avec l’objet, remettrait en question la nécessité doctrinale du sexuel infantile pour la théorisation et la pratique actuelles. Dans son introduction, Evelyne Séchaud pose clairement ce problème en signalant les principaux travaux par lesquels se structure ce débat, ce qui lui permet de placer les analystes de l’APF dans la mise en œuvre « d’une pensée à contre-courant » de cette tendance. E. Séchaud illustre sa position avec le poème libertin de Gabriel Charles, abbé de Lattaignant (1697-1779), sur « Le mot et la chose », dans lequel il avoue aimer le mot, aimer la chose … « Mais c’est la chose avec le mot/ Mais c’est le mot avec la chose/ Autrement la chose et le mot/ A mes yeux seraient peu de chose ».

Les mots pour le dire … Mais, quels mots (en quelle langue quand on en possède plusieurs) et pour dire quoi ? D. Widlöcher, ancien président de l’IPA -association plurilingue par définition ayant admis le « pluralisme théorique » en son sein- introduit les travaux sur le polyglottisme en questionnant le statut et la fonction des mots dans la situation transférentielle : des mots qui expriment une représentation-référente inconsciente ?, des mots qui la nomment en la constituant, en la transformant ?, des mots qui signalent l’impossibilité d’une telle tâche en faisant découvrir l’immatérialité de « la chose » ?, des mots-choses ? ou, encore, des mots qui démarquent, en clinique, leur force performative pour halluciner (à la manière du rêve) la scène inconsciente que la situation transférentielle présentifie ? D. Widlöcher, adhérant davantage au dernier modèle, signale l’intérêt sinon l’avantage du polyglottisme pour que les mots gardent leur ambiguïté et servent à écouter l’en-deçà de leur sens (leur nature liante des scénarii fantasmatiques) nécessaire à la perlaboration.

Des mots donc pour scénariser des fantasmes d’un inconscient mouvant (d’action), autant multiforme qu’informe, sans le fixer dans la jouissance des nominations analogiques des langues. Mais sous un autre angle, les mots servent à empêcher la mise en forme des fantasmes et leur identification par l’écoute :        « mots-écran » des défenses moïques et de la tromperie de l’idéal de Moi, où le choix des langues étrangères dans la cure prête toute sa force. Parmi ces fonctions -clairement exposées par le texte de Lagache ici repris et illustrées cliniquement par le papier « princeps » de E. Krapf- on retrouve aussi celle d’établir un « compromis » entre la défense et la recherche d’une communication émotionnelle. Car la langue « maternelle », plus proche des conflits primitifs, serait seule capable d’y donner un accès complet. Langue de l’hémisphère gauche, zone classique du langage et du réseau associatif, contre langue apprise, celle de la secondarisation, située plutôt à droite. Jacqueline Amati-Mehler nous expose ici les limites de cette notion classique. D’une part, du point de vue neurolinguistique, l’hypothèse de la correspondance topographique du cerveau avec une spécificité fonctionnelle est discutée : il s’agirait davantage d’un travail synesthésique et polysensoriel de répercussion dans des réseaux associatifs variables soumis à la plasticité neuronale. De nouveaux parcours psycho-linguistiques dans les langues et à travers les langues sont possibles à la condition que la « langue étrangère » soit apprise et exercée dans un contexte vivant et émotionnel impliquant la mémoire procédurale et des investissements libidinaux (Ah ! … les courants sexuels !). D’autre part, ce qu’on appelle langue « maternelle » peut s’avérer dans certains cas difficile à définir quand bien même on déciderait de dissocier l’expérience précoce à la mère de l’accession à une langue appelée désormais « natale » : « Maman dit « chaussures », papa dit « zapatos », grand-père dit « shoes », mais moi, qu’est-ce que je dis ? », à quoi on peut ajouter un environnement culturel véhiculé à travers encore une autre langue. Nous devons donc distinguer les patients multilingues (plusieurs langues impliquées dans la désignation-nomination initiale du monde) des patients polyglottes, maniant plus ou moins parfaitement plusieurs voix pour traduire leur vécu et leur pensée. Dans les cures, le recours par l’analysant aux différentes langues peut configurer donc des situations transféro-contretransférentielles extrêmement variées, d’autant plus complexes que la cure est menée par un analyste, lui, monolingue ou multilingue. Ceci amène à relativiser le conseil technique de Greenson (1950) concernant l’utilisation privilégiée de la langue « maternelle ».

Plus précisément, l’expérience de la migration et de l’exil semble être le pivot principal d’un groupe caractérisé de cures. Kostas Nassikas, dans S’exiler dans la langue signale la richesse conflictuelle chez le migrant, motivée par une continuité interne, entre l’ex-il de l’acculturation et de la perte et le nouveau « il » de l’adaptation-intégration aux « ils » du pays d’accueil. De ces dynamiques psychiques de décentration subjective et de la raréfaction de l’évidence de l’environnement naturel (du « nous » au « ils »), l’auteur explorera surtout la nécessité interne pour le sujet migrant de s’éloigner de sa langue maternelle au prix d’un clivage vital qui permettrait, dans un deuxième temps, de tenter un « regard » sur ces lieux enkystés à travers la nouvelle langue tout en assurant un distance de sécurité. C’est sous l’angle des processus de traduction que K. Nassikas examine ces transformations. Il ne s’agit cependant pas de deux scènes appartenant à deux espaces différents, l’une « enveloppant » les « restes indicibles » de l’autre (ce qui peut servir à protéger du transfert en maintenant celui-ci dans la recherche d’une protection soignante). Ces « restes » configurent, hors du récit et de la parole, le présent permanent du transfert. Celui-ci « fissure » la résistance offerte par la langue d’accueil mais aussi laisse entendre l’émergence de « la langue de l’ex-il » par infiltration dans la langue d’emprunt, à l’instar des « passagers clandestins de la parole », selon l’heureuse formulation d’A. Beetschen. « J’ai eu envie de vous garder au courant » lui dit, impassible, un analysant d’origine grecque pour qui le verbe krato veut dire aussi bien tenir que garder. L’analyse du transfert figuré à ce moment-là permet de penser ce « lapsus » comme une   « dé-traduction » réussissant l’expression de ce qui devait rester tenu à distance.

Le contribution de Eduardo Vera Ocampo intitulée Un dialogue de sourds, introduit des situations cliniques dans lesquelles l’analyste, habité par sa langue natale totalement inconnue par son patient, doit utiliser dans son travail avec lui la langue officielle du pays d’accueil. Ainsi, quand surgit par effet du transfert une expression dans l’esprit de l’analyste en sa langue d’origine, celle-ci ne sera pas utilisée par lui pour dire une interprétation en transmutant les mots ; c’est plutôt sa nature intraduisible, les écarts sémantiques et syntaxiques des versions langagières, ainsi que l’élaboration contre-transférentielle de ce tissage bilingue qui permettront de deviner (Freud) le transfert. Ce dialogue de sourds, mettant en partage ce que chacun a d’étranger en soi et pour l’autre, rompt l’illusion des implicites dans la communication et la croyance naturelle en une symétrie que le fait de parler la même langue enferme, parfois jusqu’à l’aveuglement.

Athanassios Alexandridis situe, lui aussi, son travail Désignification et analyse polyglotte  dans cette lignée APFiste et freudienne qui délie la représentation de mot d’une signification donnée et la représentation de chose, de la tyrannie de l’image. Il rappelle la spécificité de la cure analytique dans l’avènement, par régression, des fonctions primaires de la langue. Ces fonctions primaires -prises dans le pulsionnel- sont celles de la désignation des « choses » et de la « récupération de l’apport narcissique et auto-érotique du sujet et de l’objet source ». Dans les analyses polyglottes, le passage d’une langue à une autre, plutôt qu’un recours défensif, de séduction ou un acting fantasmatique, vient signifier aussi le traumatique, le « tombée du langage », qui, absent plus que perdu, réapparaît par réviviscence transférentielle pour tenter son intégration dans le système transformationnel de la langue. L’auteur montre comment l’analyste polyglotte intervient et interprète en différentes langues, ne visant pas « la partie sémantique du langage mais sa partie prosodique ». Les effets sont impressionnants et semblent réussir à faire « entrer dans la scène psychique du patient » les éléments « forclos ».

Les aspects traumatiques de l’inscription de la langue (et des langues !) dans l’expérience précoce de l’enfant sont aussi présents dans le texte d’Edmundo Gomez Mango, L’infantile en langues. Aperçus sur le polyglottisme dans la littérature et dans la cure psychanalytique. De la main de J. Conrad, S. Beckett, J. Joyce, E. Pound, E. Canetti… E. Gomez Mango illustre la nécessité de trouver sa propre langue, « de la sauver » (Canetti), pour exprimer les traces inconscientes, muettes, de l’expérience émotionnelle de l’enfant d’avant la sémantisation du langage. La langue qui s’impose au sujet multilingue dans la cure -ainsi que dans la poésie- est celle qui va « tâter, savourer, heurter et contourner, appréhender cet « objet-signe » en relief ».  Double fonction de la langue, celle d’être exploratrice de ces signes inconnus, de les porter éventuellement en elle et celle de créer l’espace subjectif, désirant, dans ce monde.

Socle narcissique, auto-érotisme et relation désirante à l’objet. Les mots des langues mettent au travail -en même temps- ces dimensions constituantes de la vie psychique. Voilà pourquoi les courants sexuels vont naturellement de pair avec les langues dans ce passionnant volume sur le polyglottisme dans la cure. Henri Normand explore, à travers une clinique dite contemporaine (troubles pervers, défaillances narcissiques, troubles de l’identité sexuelle), la conflictualité éminemment sexuelle de la « doublure narcissique » (Andréas Salomé) indispensable à l’identité mais aussi à toute vie relationnelle. Le narcissisme est ici entendu comme étant un ensemble dynamique issue d’un travail identificatoire qui dépasse la captation imaginaire du perceptif pour accueillir l’Autre de la dimension préhistorique. Cette complexité de l’identification primaire, pour H. Normand, installe le narcissisme aux confluents des courants sexuels et rend indissociable leur problématique, contrairement aux tendances théoriques qui les opposent. H. Normand comprend les « contre-courants sexuels » de certaines pratiques sexuelles (groupe queer, notamment) non pas comme l’expression d’un narcissisme triomphant au détriment de l’objet, mais, a contrario, comme une défaite du narcissisme par l’extraction du sexe de sa « dépendance historique de la sexualité ».

Monique Schneider dans Aux sources de la tendresse explore la langue de Freud pour cerner l’importance de la notion de Rückbildung (recul, involution) du destin sexuel infantile dans sa conception biphasé (qui transforme le courant sensuel en courant tendre à la période de la latence) et du destin de la sexualité féminine. La Rückbildung se manifesterait à contre-courant de la vectorisation attribuée à la régulation psychique : le plaisir « terminal » n’est pas ici la décharge de l’excitation mais l’accroissement du plaisir et l’attente du plus-de-plaisir. Travail psychique en négatif qui va reposer sur cette réceptivité insatiable au sensoriel, qui préside à la « prime de plaisir » et qui détermine l’efficience du plaisir préliminaire ; celui-ci n’étant plus réduit à être ce temps précédent sans logique propre (non konsequentere). La Rickbildung établirait des ponts dans la structure d’affrontement constituée par les deux courants de la vie amoureuse et son efficience serait celle de l’expérience esthétique et du travail en analyse… et cela, dirions-nous, quelle que soit la langue.